LoadingAjouter cet article à ma liste de lecture

Plusieurs dispositions de l’esprit sont à même de nous aider à surmonter les difficultés, les crises, les peurs et à nous rapprocher de la justice et de la vérité. Trois d’entre elles me semblent particulièrement pertinentes: la lucidité, le tragique, l’aventure. VISITE GUIDEE…

1. Les éclairs de lucidité

Une disposition de l’esprit répond avec acuité à l’inopérante dialectique de l’optimisme et du pessimisme. Cette disposition, c’est la lucidité. Cette qualité fait défaut à bien des responsables politiques. Lesquels se servent rarement de cet éclair de la conscience et de la raison dans l’exercice de leur pouvoir ou pour atteindre un objectif précis.

Il y a cependant quelques exceptions à la règle. En octobre 1938, devant la chambre des communes, Winston Churchill s’en prenant aux pacifistes et aux « Munichois » prononce le discours suivant : « Il s’agit en effet de la conséquence la plus grave de ce que nous avons fait, et de ce que nous n’avons pas fait, au cours des cinq dernières années : cinq années de bonnes intentions futiles, cinq années à chercher fiévreusement la ligne de moindre résistance, cinq années de démission ininterrompue de la puissance britannique, cinq années de négligence pour nos défenses aériennes. Tels sont les faits que j’expose ici, devant vous et qui ont caractérisé la gestion imprévoyante pour laquelle la Grande-Bretagne et la France vont devoir payer cher. Nous avons essuyé une défaite sans avoir fait la guerre. » Admirable lucidité d’un homme qui s’avéra être celui qui changea le cours de l’histoire durant cette période dramatique et qui sut utiliser avec perspicacité cette capacité pour négocier et instituer des coopérations utiles à la recherche de la paix.

Alors que la connaissance s’acquiert et que l’intelligence comprend, la lucidité procède par éclair. Si l’on peut dire, la lucidité est le vestiaire de l’intelligence. Elle permet de prendre du recul sur soi pour mieux voir les choses en face, à la lumière de la raison critique. L’illumination qui se produit alors permet de distinguer avec précision les contours de la réalité. Elle offre la possibilité de voir plus loin. Le mot « lucide » vient du latin « lucidus » qui signifie « lumineux  clair, brillant». Il est dérivé de « lux, lucis » désignant la lumière considérée comme une activité, une force agissante et divinisée ; différent de « lumen » lumière du jour qui a donné « lumineux ». Il est utilisé pour désigner un individu qui manifeste une clarté d’esprit, qui juge, voit distinctement et objectivement les choses dans leur réalité. Quelqu’un de lucide est quelqu’un qui a toute conscience. Il regarde les choses en face. Les neurosciences nous apprennent que pour accéder à la lucidité, il faut stimuler le préfrontal. C’est la partie de notre cerveau la plus intuitive.

En matière philosophique, Baruch Spinoza est sans doute le philosophe lucide par excellence, capable de voir en clair ce qui, chez les autres, est confus. Ce que les uns appellent la sagesse, lui la nomme joie et béatitude. La lucidité est dès lors la faculté de discerner le réel et l’imaginaire en étant capable de mettre en évidence leur ambivalence. La capacité de se soustraire au réel en dit long sur notre réalité intime. L’homme lucide est celui qui dans un moment de conscience aigüe est à même de prendre la bonne décision.
 Etre lucide enfin implique non seulement la finesse d’esprit, l’esprit critique, mais une inclinaison à agir… par nécessité, sans tergiverser. L’obligation de courage définit cette sagacité et cette acuité qui ne sont pas sans risque. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » écrit le poète René Char.« Intellectuellement, je mets la lucidité plus haut que tout », indique André Comte-Sponville (ITW L’express. Claire Chartier, 6 septembre 2015 ). Mieux vaut un malheur lucide qu’un bonheur illusoire ! S’il doit choisir entre une vérité et une joie, le philosophe choisit la vérité. Il ne s’agit pas de penser ce qui me fait du bien, me rassure ou me console, mais ce qui me paraît possiblement vrai ».

    Quand on a vu quelque chose avec l’éclairage de la lucidité, on ne peut plus se voiler la face, faire comme si on ne savait pas et retomber dans le confort de l’ignorance ou de l’innocence. Une action n’est en effet vertueuse, moralement, qu’à la condition qu’on la fasse aboutir nettement. Et surtout qu’on place comme préalable à son amorce la recherche de la vérité. Aussi bien la notion de lucidité contient-elle le devoir d’engagement. « La vie ne peut être comprise dans une contemplation passive ; la comprendre, c’est plus que la vivre, c’est vraiment la propulser » soutient Gaston Bachelard, (L’intuition de l’instant. Op.cit  Le livre de poche. 2016). Faire preuve de lucidité, c’est admettre de façon rationnelle qu’il y a toujours quelque chose qui redonne du sens contre l’impression d’être au fond d’une impasse. On peut appeler cela la foi dans la raison et le progrès. Comme l’écrit l’historien Michel de Certeau, « C’est le croyable qui engendre le réel », le croyable, c’est à dire un idéal, une volonté, une confiance. Il faut y croire pour y arriver. Une histoire, un récit qui donne le sens, qui apporte une visibilité, qui définit une « nouvelle donne » est nécessaire pour imposer le respect des réformes. C’est le pensable qui rend la chose possible et créé l’espoir. A condition de ne pas céder aux mystifications démagogiques, comme c’est le cas, souvent, dans la vie politique. « L’espoir? C’est que les citoyens s’immunisent contre ces mystifications politiques qui les ont aveuglés sur les vrais défis de notre temps », observe l’économiste Eloi Laurent, auteur deSocial-écologie (Flammarion, 2011). « L’économie mythologique se veut une injonction permanente au changement et à la réforme mais elle enferme, dans le même temps, les individus dans le monde tel qu’il est en disqualifiant les dissidences et en étouffant les pensées nouvelles. Il nous faut construire de nouveaux récits communs positifs, dans l’esprit de la mythologie grecque, où la raison et le rêve seront sur un pied d’égalité » propose-t-il( Interview Libération. 22 février 2016).

Rester lucide? Oui, mais avec quelles prescriptions? Peut-être bien un traitement contre la tension occulaire. Sans doute un problème de distanciation, de réglage de la focale entre le court terme et le long terme. Soyons confiants : l’optimisme du cœur est bien plus fort que le pessimisme de l’intelligence. «Sois ami du présent qui passe : le futur et le passé te seront donnés par surcroît » conseille Clément Rosset  (Le réel et son double. Essai sur l’illusion, NRF-Gallimard, 1976). Notre aptitude à la collaboration et nos idées vont continuer à faire des petits et si nous les y encourageons, l’ingénuité et l’inventivité humaine prendront en défaut les Cassandre fatalistes qui freinent la libre circulation des échanges.

Quelques résolutions sont utiles pour faire bonne route. Écouter le bruissement de la forêt balayée par les vents, plutôt que le craquement de l’arbre qui tombe ; observer l’horizon au-delà du visible, tracer des perspectives, et ne pas craindre de se tromper ; accepter de faire des erreurs ; prendre le temps de s’interroger. La prospective est une façon de gagner en lucidité. En mettant en avant la notion de projet et de scénario, elle expose un champ de vision permettant à chacun d’être moins spectateur des événements. Lorsque la prospective et l’imagination font cause commune, la lucidité trouve ses plus solides matériaux de construction. « La vision d‘un futur permet de prendre le recul critique par rapport à soi-même, aux schémas de pensée, aux idées reçues » soutient Hugues de Jouvenel, directeur de la revue Futuribles. Une action qui n’est pas validée par un futur reste un théatre d’ombre.

Entre effondrement et transition, l’époque est renversante. Au mieux se rassurent certains, on peut évaluer la violence du choc à venir. D’autres imaginent un sursaut salvateur du génie humain qui trouvera bien la métamorphose d’un autre monde possible. Les troisièmes misent sur la raison et l’esprit de régulation. On est là du côté des hyper sensibles, des poètes, des visionnaires. Hannah Arendt nous y attend, elle pour qui la pensée est un geste poétique autant que politique, dont le thème central de la réflexion s’articule autour du lien entre l’événement et la pensée. Comment penser dans une situation inédite, se demande-t-elle ? Penser est un besoin de la raison. Pour elle, négliger de penser, c’est encourir le risque de banaliser le mal, penser n’est pas qu’une affaire d’intelligence mais de courage.  Mais voilà que de sombres pensées hantent l’éthique de lucidité qui cherche à penser plus avant. « La luciditéouverture de l’esprit sur le vrai – ne consiste-t-elle pas à entrevoir la possibilité permanente de la guerreinterroge Lévinas  (Totalité et infini. 1961) ? Mais aussi ne jamais négliger l’impensable. La Shoah a bouleversé notre façon de raconter l’histoire. La lucidité, c’est de s’en instruire pour le futur.

2. Le courage du tragique 

« Est tragique l’amour de la vie jusque dans le déchirement et la douleur extrêmes » écrit Clément Rosset. Est tragique cette voix qui déchire le ciel de Fort Lauderdale, en ce 18 février 2018! Cette voix, c’est celle d’Emma Gonzalez, une jeune fille de 19 ans, survivante du massacre du lycée Marjory Stoneman Douglas, à Parkland, en Floride, qui a fait dix sept morts. Quelques jours après la fusillade, le président américain avait insisté sur les problèmes mentaux du tueur, ne disant rien sur le droit de posséder une arme, droit garanti par le deuxième amendement de la Constitution. Il demanda seulement qu’on pria pour les jeunes assassinés. Au milieu de la foule rassemblée pour saluer les jeunes morts, la voix en colère s’est alors adressée aux responsables politiques :  « A tous les hommes politiques ayant reçu des dons de la NRA ( le puissant lobby des armes lors de la campagne présidentielle de 2016) : honte à vous. Si le président me dit en face que c’était une terrible tragédie (…) et qu’on ne peut rien y faire, je lui demanderai combien il a touché de la National Rifle Association. Je le sais : 30 millions de dollars. C’est ce que valent ces gens pour vous, Mister Trump» Qu’est ce qui nous émeut tant chez cet Antigone des temps modernes ? A l’évidence, sa capacité cathartique à faire face au réel, son courage, bref, son sens du tragique ! Que faut-il entendre par là?

La vie est de temps en temps comique, mais elle est globalement tragique. Il devrait être inscrit dans le marbre qu’après le traumatisme de la Shoah, plus rien ne peut être pensé comme avant. Le tragique impensable de l’holocauste oblige chacun à se sentir responsable pour l’éternité. Ce qui veut dire d’en tenir compte. Cette disposition de l’esprit au tragique, aujourd’hui négligée, est la capacité d’ouvrir l’esprit à la juste conscience de ses limites, tout en prenant le risque de s’attaquer au divin. Cette hauteur dramatique révèle, dans certaines situations singulières, qu’il est nécessaire de puiser dans la profondeur de ses entrailles, la force de la conviction. Cette force d’entraînement dans l’action, possédée par sa propre détermination annonce qu’il est bon de déchirer le ciel et de briser la norme pour obtenir la justice. C’est le cri des rebelles, des caractères en colère, prêts au sacrifice, sans crainte de la chute, qui font entendre les accents de la vérité, entre l’ombre et la lumière. « L’individu tragique est celui qui s’étant proposé un but particulier en fait le contenu pratique de son moi agissant. » écrit Hegel (Esthétique, La Poésie II). Le sens du tragique permet de se confronter à la puissance du pouvoir, à l’insupportable lourdeur du monde et à ne pas céder aux lois du meilleur ou du pire. Il exprime le courroux et la persévérance contre la fatalité ou l’absurde. La puissance du tragique s’accorde avec la force du rationnel dans une étonnante radicalité. Samuel Beckett offre un résumé laconique et pénétrant de ce courage tragique: « Je ne peux pas continuer, je vais continuer. » Avoir le sens du tragique, c’est tenter de préserver quelque chose qui semble condamné ou qu’on ne peut réparer, c’est aussi se résoudre à l’évidence que nous sommes mortels, se dire de façon simple qu’un jour chacun d’entre nous mourra. D’ici là, il s’agit d’affronter l’absurde du réel en se battant pour que la vie déborde. Dans la dérision tragique de notre existence, il n’existe pas de principe moralisateur qui permette de s’accommoder du sentiment d’inutilité ou d’angoisse que la perte de sens provoque. En d’autres termes, comme invitent à le penser les auteurs tragiques, le sens du tragique est une affirmation théâtrale de la vie, une expression d’un vouloir vivre universel qui sait qu’il n’y a pas d’au-delà, ni de Godot à attendre, ni de Dieu sauveur à implorer.

La puissance tragique puise sa force et son espoir dans le théâtre, le chœur antique, la musique et par extension dans les passions humaines qui s’expriment dans la création humaine. Dans la tragédie grecque, le chœur représente cet élan qui soulève le caractère hors-sol. « Connais-toi toi-même » dit le héros appolonien, figure du beau et de la vérité claire. La sagesse tragique offre la vie dans sa plénitude quasi primitive, porte ouverte sur l’inconscient. Redonner à la sagesse tragique sa pleine dimension est l’occasion fournie à l’individualité et à la société de reprendre du souffle, de prendre de la hauteur, en un mot de déployer le courage du sentiment pour mieux supporter le temps, la mort, l’éternité. La sagesse tragique que décrit Paul Ricoeur dans « Soi-même comme un autre » a pour thème l’action politique capable de nous guider dans les conflits universels et permanents qui opposent homme et femme, jeune et vieux, individu et société, vivant et mort, terrestre et divin… Le sens du tragique est le savoir des limites qui bordent ces oppositions. Une façon de penser juste et de bien délibérer. « Si l’homme n’est pas capable d’un grand sentiment, il n’intéresse guère » soutient Albert Camus. Force est de constater en effet que les sociétés de l’image, le monde de la technologie et de l’illusion, en mal de vision sur le sens épique de la vie, ont perdu le rapport tragique au monde. En proie aux chimères et à la facilité, elles sont enclines au nihilisme. L’égocentrisme du Narcisse de notre époque a effacé la force du caractère. La dimension stoïque de l’individualité a buggé et avec elle, les questions sur le destin, sur l’avenir, sur la finitude. La condition post moderne ne lui permet pas de se battre contre les menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humain. Drame du caractère, acteur de son propre drame, déchiré entre son désir et sa perplexité.  Le penseur tragique a pour objectif de traquer les illusions. Comme point privilégié d’accès à la vérité, la catégorie du tragique aide l’éthique à prendre sa place et jouer son rôle dans la pluralité des valeurs (fidélité, courage, justice). Elle entraîne des cas de conscience. C’est le propre même de la tragédie. Comment, chez Sophocle, ne pas reconnaître que Créon a raison en même temps qu’Antigone? Ce qui définit la tragédie, c’est la limite et la tension. Limite qu’il ne faut pas franchir dit Camus. « Tension, puisqu’elle est l’opposition, dans une immobilité forcenée, deux puissances, couvertes chacune des doubles masques du bien et du mal. » (Conférence l’avenir de la tragédie. Folio) 

L’imaginaire est son meilleur allié pour faire face, sinon à l’insoutenable poids du réel, à l’illusoire qui est le mode par lequel le réel tente de s’échapper. Avec la dimension du tragique, les philosophes sont dans leur sujet.  Au premier chef Friedrich Nietzsche, qui dans Ecce Homo revendique sa place : « C’est en ce sens que j’ai le droit de me considérer moi-même comme le premier philosophe tragique, c’est-à-dire le contraire et l’antipode d’un philosophe pessimiste« . Accessible au tragique, on éprouve certaines satisfactions, voire de la joie, dans un  monde qui nous échappe, comme l’explique Clément Rosset dans son ouvrage inaugural ( La philosophie du tragique). La sagesse tragique est un conflit qui résiste à toute réconciliation forcée ou superficielle «sans issue satisfaisante entre deux points de vue l’un et l’autre légitimes» soutient André Comte-Sponville  « Le tragique n’oppose pas des bons ou des méchants, des justes et des salauds, mais des légitimités, sinon équivalentes, du moins défendables…/… ». « Les conflits qui ensanglantent aujourd’hui le monde sont tragiques en ce sens qu’ils opposent bien davantage des légitimités opposées que des bons et des méchants », ajoute Luc Ferry.  (Transhumanisme, Plon 2016). Seule la reconnaissance du tragique, l’éthique dans la discussion, l’intelligence d’un point de vue tiers (prendre autrui en compte) peuvent permettre d’en sortir. « En d’autres termes, souligne Ferry, « ce qui doit nous faire réfléchir le plus, c’est le passage de la conviction intime à la loi, le passage de l’intuition subjective, fut-elle réfléchie, à l’obligation pour autrui ». « La volonté tragique est volonté du meilleur, c’est-à-dire de donner le plus de valeur, de qualité possible, aux instants, aux actes, aux œuvres, quoi qu’il en soit de la durée » indique le philosophe Marcel Conche (in Le fondement de la morale, Paris, PUF, 2e éd., 1999). « Chercher l’aboutissement final grâce à un « optimisme tragique » qui pense et qui veut toujours le but, même si, à travers des difficultés sans cesse renaissantes, la vraie personne est effectivement dialogue du spirituel et du politique, c’est-à-dire aujourd’hui révolution personnelle et révolution politico-sociale », écrit Emmanuel Mounier.

Telle pourrait se dessiner l’esthétique de l’édification tragique : dans la fête, dans la nuit, son visage  grave et immobile, l’homme se détache du sens mesquin de la finalité du jour en contemplateur de la révélation finale, effroi mystique qui balaye le sérieux de la vie. Telle est aussi le processus de transformation qui échoit à la condition humaine : la destruction devient création. Tout homme est confronté à cette révélation tragique. Tel est le sentiment à partir duquel se développe une contradiction dynamique entre d’une part ; l’idée de mobilité et de progrès et d’autre part ; celle d’immobilité du temps et de conservation. La tragédie du monde contemporain est contenue dans la quête de sens. Elle cherche à mettre à la portée de tous, les hésitations, les tensions et les conflits du pouvoir. Elle canalise ainsi les passions politiques, contribuant à l’équilibre émotionnel des individus et à la paix dans la cité. La tragédie porte en elle une affirmation politique qui se manifeste en un court instant, un instant empreint d’une force symbolique essentielle, un instant de solitude, face à la nudité du réel où l’on médite les raisons de vivre ou de ne pas vivre, entre la fatalité et le bonheur. « Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant…/…Le temps pourra sans doute renaître, mais il lui faudra d’abord mourir » écrit Gaston Bachelard ( L’intuition de l’instant. Livre de poche ). C’est dans ce laps de temps dramatique et ténu que se joue la gravité du tragique et que se décide l’essentiel de la destinée. En psychanalyse, une perte de savoir permet à Sigmund Freud une production de théorie. Chez l’économiste Joseph Schumpeter, les effets de la destruction créatrice sont salutaires pour innover. Friedrich von Schiller, avance, lui, que c’est la disparition de l’être qui permet une création de poème. « Ce qui vivra d’immortel dans le poème doit sombrer en cette vie », résume Michel de Certeau ( in  Histoire et psychanalyse). Dans L’homme et le sacré, Roger Caillois considère que les expériences sacrées que sont les rites, les fêtes,  les faits racontés dans les mythes, aident à réguler les ombres et les lumières. Il s’agit de faire en sorte, « quand une catastrophe se produit, l’on ne cède pas à la panique, que l’on ne sombre pas dans la folie, dans la perte totale de sens et de moyens. Bref, que le désordre ne soit pas contagieux, que l’on ne participe pas à sa propagation, que l’on en soit, en quelque sorte, « vacciné » ». La meilleure façon de s’assurer que demain sera supportable, c’est encore de l’inventer. L’art et la science sont des remparts contre la catastrophe totalitaire. Tant qu’il y aura des artistes et des savants. « Expert en imaginaire » ! Voilà un beau métier. Changer le monde par l’imagination et l’expérience. Mais nous devons lui adjoindre une qualité : la raison pratique. Qui oublie d’agir au moment où il le faut est fatalement perdu. Toute pensée vaut par son action raisonnable.

3. Le gout de l’aventure

Jankélévitch apporte un point de vue dynamique sur la pensée du devenir. Rien n’est stable, tout est en mouvement. Rien d’une quelconque dialectique. Elle n’est pas pensable comme une synthèse hégélienne, comme un juste milieu, ne se résorbe pas en une unité. Elle est un équilibre instable comme dans l’aventure amoureuse.

La philosophie est concrète. En cela, il rejoint les philosophes de la vie, comme Nietzsche mais surtout comme Georg Simmel dont il a lu les écrits sur La philosophie de l’aventure ( L’Arche. 2012). Jankélévitch ne croit pas à l’être donnant le privilège à la pensée comme seule réalité véritable. Il ne croit pas dans la correspondance entre la pensée et l’être. L’aventure de la pensée permet donc de percevoir l’avenir mais pour autant, elle ne livre pas le passé à l’oubli. Sans la mémoire, point de vitalité de l’esprit pour construire l’avenir. L’être est traversé par des sentiments extrêmes ou au contraire nécessaires au dépassement de soi, à la revitalisation de ses idées.

Cette façon de voir lui permet de souligner le paradoxe de l’aventure comme ouverture vers le futur, exprimant une tension entre le jeu et le sérieux. L’aventure selon Jankélévitch se caractérise par la dialectique entre le jeu et le sérieux sans qu’il y ait une volonté d’aboutir à un résultat définitif. Il n’y a pas de gagnant entre le sérieux et le jeu, mais une oscillation qui ne s’arrête jamais. C’est la raison pour laquelle tant d’aventuriers se fixent sur des pôles à conquérir, des confins à atteindre, des profondeurs à explorer, des sommets à gravir. Le vent, la mer, la sècheresse, l’altitude, la sècheresse, la glace, autant de menaces à surmonter.

L’aventure, c’est la vie dans sa plus simple expression. Mais, elle flirte aussi avec la mort, lorsqu’elle se laisse aller à la désinvolture ou qu’elle pêche par excès de sérieux. C’est l’humain qui tente le dépassement de soi et refuse d’être domestiqué. L’aventure exprime une action plutôt négative que positive. L’homme qui part à l’aventure est impulsif. Il se jette dans l’eau sans hésitation. Il laisse de côté son armure morale, rompt avec le confort et la conformité. Sa décision n’est pas raisonnée car il ne mesure rien de son geste.

L’aventure est une impulsion du cœur qui donne à la raison un os difficile à ronger.  Tout comme dans l’amour, il n’y a pas de calcul. Un aventurier ne fait pas carrière. L’amour a tous les atours de l’aventure. Cela peut aller jusqu’à la mort dans le cas du drame amoureux, aimer jusqu’à en mourir. L’aventure amoureuse est plurielle. On dit : avoir des aventures. Mais il y a aussi dans l’aventure une seconde vie, précise Jankélévitch. Ainsi « l’aventure amoureuse tend à régénérer au dedans de la vie une seconde vie, une vie intense et fervente… comme un raccourci de la vie réelle »

Tout se passe très vite. Le temps de l’aventure est le « presque rien » de l’instant, une occasion d’engagement total, extrême, radicale, pense Jankélévitch. Elle prend ses racines au plus profond de l’élan vital de l’être humain pour vivre l’expérience des limites et cotoyer la mort. Comme le précise Jankélévitch, la naissance d’un amour est une telle aventure. De même l’expérience mystique. L’aventure a des points communs avec l‘Art, mais à la différence de l’Art, elle ne finit rien. « Elle a un commencement mais pas de fin ». Elle reste incomplète. En quelque sorte, l’aventurier est un demi artiste.

Pour certains, l’aventure est un système d’existence mais elle est plus sûrement, dit Jankélévitch un style de vie qui nécessite du courage et rompt avec les habitudes. Dès que la routine reprend son cours, il n’y a plus d’aventure. Il faut qu’il y ait insécurité, danger, imprévisibilité, et sentiment d’une proximité de la mort, la possibilité de la fin. L’attrait du sommet côtoie l’appel du précipice. L’avenir ne se fait pas en solitaire. Sa valeur n’a rien à voir avec la sensation forte. L’aventure est une chance, une opportunité, une occasion pleine de promesse, un art de faire des découvertes  sans le vouloir. Une sorte de vertige.

Partir à l’aventure, c’est être déraciné. Ni ici, ni là-bas, temporalité ni du présent ni du futur.

Ce langage de l’humanité en marche, voguant, volant, est celui de la culture, L’aventure est « une petite vie à l’intérieur de la grande, encastrée dans la grande vie ennuyeuse, terne et morne qui est notre quotidien ». Elle lui apporte du récit, de la parole, du risque, de l’amour… et de la politique.  Chacun peut y apporter sa touche.

Trouver l’aventure dans la vie la plus quotidienne.  Pour Mona Ozouf, « La littérature nous fait vivre beaucoup d’aventures que nous ne vivrons pas nous mêmes. » Rendre la parole aux gens, redonner leur place aux récits du vécu,  leur apprendre à s’exprimer et à s’approprier le monde. En coordonnant ces actions, on aboutit au résumé de la force tranquille »

Grâce à l’esprit d’aventure, la fantaisie rentre dans l’existence, dit Jankélévitch. Les barrières sociales deviennent poreuses, les conventions sociales s’assouplissent, l’impossible devient possible, l’invisible devient visible. L’aventure « égalise l’inférieur et le supérieur, rapproche les inégaux, supprime les distances, bouscule les hiérarchies, assouplit une justice trop rigide ; grâce à l’aventure les bergères épouseront des ambassadeurs ». Une nouvelle lisibilité s’ouvre vers l’universel. Quelque chose d’autre survient, quelque chose d’ « extra-ordinaire »

L’aventure ultime c’est le courage ? Risquer sa vie pour en sauver une autre.

Conclusion: le souci de Justice et de Vérité

« Deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre », rappelle Paul Valéry dans La crise de l’esprit. Il y a dans cette phrase une dimension tragique qui donne la mesure de l’effroi pouvant nous saisir quand on pense à la fin : mourir dans l’ordre de la totalité machinique, dans la totalitarisme, ou dans le désordre du hors-la-loi, de la pulsion barbare. Mais Valéry se ratrappe bien vite: « Le vent se lève. Il faut tenter de vivre ». Le sens du tragique convoque chacun d’entre nous à répondre des drames que ces dangers provoquent, par exemples : les rela­tions – dis­pro­por­tion­nées entre l’état du savoir et les ambi­tions de la raison, entre l’homme et son rap­port inégal avec la Nature. Il est difficile dans ces conditions de réussir son entrée dans la période de transition qui s’annonce. Nous sommes en mutation. La transformation d’un monde est à l’oeuvre.

Pour l’écrivain autrichien Robert Musil ( L’homme sans qualité. Folio. 1974),l’histoire n’a pas, comme le pensent les faiseurs de système, un but final. Elle est en constant changement, selon les aléas de la volonté ou de la folie des hommes, de la politique, de la technologie, du marché économique, ou des catastrophes. Elle a juste besoin d’une direction pas d’un point d’arrivée. C’est une aventure de l’esprit, pas un programme. Entre les deux, il y a des détours, des raccourcis, des changements de cap, des évènements inattendus, des découvertes, des modifications de parcours. Et on finit par arriver en un lieu inconnu qui n’était pas prévu au programme. La surprise est au coin de l’histoire. La glasnost, la chute du mur de Berlin, le conflit en ex-Yougoslavie, la crise des « subprimes », tous ces épisodes de l’histoire récente étaient imprévus. Nous ne savons donc jamais où l’histoire va nous mener, comme dans la promenade d’Ulrich, le personnage principal de L’Homme sans qualité. Le trajet est constamment dévié. De temps à autre, l’imprévu surgit. D’où la nécessité de l’engagement politique pour ne pas céder au fatalisme. Ce ne sont pas les programmes mais la longue obstination de certains personnages intrépides, qui seule, a fini par changer le monde. Comme le pensait Gilles Deleuze (in Logique du sens. Edition de Minuit. 1969), il faut être stoïcien et lucide pour accomplir de bonne grâce un projet pénible, faire de nécessité vertu et transformer les situations accidentelles en situations nécessaires. Bref d’user de cette rationalité lucide kantienne qui parraine le sens de l’éthique et d’affirmer ce courage tragique, qui suggère, comme Nietzsche le postule, qu’il y a n’y a pas de misère dans le désenchantement mais une possible grandeur. Voici une façon de reconsidérer la noblesse de la politique.

Deux exigences s’imposent aux hommes, lutter coute que coute pour la justice et la vérité malgré qu’elles soient inatteignables. Le pire serait de ne rien faire sous prétexte que ce combat est impossible à gagner. Faire preuve de lucidité et cultiver le sens du tragique impliquent de penser l’événement comme si c’était une obligation, conclut Hannah Arendt ( in la Condition de l’homme moderne. Calmann-Levy. 1961)  Comme une obligation, au sens de politesse, « être l’obligé de », rendre service à quelqu’un, lui être utile ou agréable. Il s’agit de « rien de plus que de penser ce que nous faisons » résume Arendt. Comme un combat « jusque dans le déchirement et la douleur extrême» répète Rosset, qui voit dans la dimension tragique de l’existence une force de joie suffisamment puissante pour vaincre la tristesse, suffisamment  convainquante pour réaliser qu’il n’y a pas de raison de désespérer.  

Yan de Kerorguen

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

Catégorie(s)

A la une