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Par Bruno Tilliette

 

 

Empêtrés dans une crise qui s’éternise de samedi en samedi et dont les motivations semblent évoluer au fil du temps et se muer en un pur rejet de nos institutions démocratiques, nous finissons par perdre de vue ce qui en a été le déclencheur : deux mesures destinées à nous engager plus avant dans la transition écologique, la limitation sur les routes à 80 km/h et la hausse des taxes sur le carburant.

Que ce soient justement ces deux mesures qui aient mis le feu aux poudres, après tant d’autres depuis un an et demi pouvant paraître contestables, me paraît symptomatique de l’incapacité de nos sociétés à prendre réellement en compte les enjeux de la lutte contre les désordres climatiques. N’oublions pas, à cet égard, que Trump, Bolsonaro et autres dirigeants autoritaires ont en partie été élus sur leur refus de reconnaître la responsabilité humaine dans le changement climatique et sur leur volonté de continuer à exploiter hardiment les ressources anémiées de la planète, sans états d’âme.

 

Vindicte populaire

Obliger à rouler moins vite avait pour objectif officiel la diminution du nombre d’accidents, mais aussi, pour bénéfice second, celle de la consommation d’essence, de 5 à 10%, selon la manière dont chacun conduit, ce qui, à l’échelle d’un parc français de 40 millions d’automobiles est loin d’être négligeable en matière de pollution et d’économie énergétique. Cette mesure, frappée au coin du bon sens et devant laquelle tout le monde était à égalité, apportait a priori plus de sécurité routière et sanitaire à tous nos concitoyens sans leur coûter autre chose qu’une minute ou deux sur leur temps de trajet. Elle est pourtant celle qui a suscité et suscite encore la plus grande vindicte populaire. Elle est vécue comme une brimade et une atteinte à la liberté de chacun et a abouti à la destruction sauvage de 60% des radars, symboles de ces contrôles liberticides. Et le pire, c’est que nombre d’élus nationaux et locaux vont dans le même sens, allant jusqu’à parler d’une « connerie »…

On peut s’interroger sur une liberté qui fait peu de cas de celle des autres de ne pas mourir sur la route ou de ne pas s’engorger les poumons de particules fines. Mais il faut voir aussi, dans ce refus de toute limitation, un identique refus des contraintes qu’exige un meilleur respect de la planète. C’est encore plus clair s’agissant des taxes écologiques sur le carburant. On comprend, évidemment, l’argument social : la hausse impacte plus les petits budgets et ceux qui ont un usage obligatoire de leur voiture que les classes urbaines aisées. Mais il s’agit ici d’un problème d’égalité économique qui doit être résolu par ailleurs. Sous l’angle strictement écologique, tous ceux qui brûlent de l’essence, quel que soit leur statut social, polluent l’atmosphère et épuisent de la même manière les énergies fossiles. Renoncer à cette hausse des taxes, c’est donc renoncer à réduire notre consommation globale de pétrole, renoncer à nos objectifs de limitation de nos émissions de CO2. S’il y a une injustice, en ce domaine, c’est que certaines catégories (agriculteurs, routiers, taxis, avions, bateaux…) en soit exemptées. De même, il serait absurde, comme certains le proposent, de rembourser ces taxes ou d’offrir des bons d’essence à ceux qui ont des revenus modestes et sont contraints d’utiliser quotidiennement leur véhicule. C’est comme si on décidait de subventionner leurs paquets de cigarettes aux gros fumeurs désargentés sous prétexte qu’ils n’ont plus les moyens de nourrir leur cancer.

 

Le mensonge de la croissance

Ces deux exemples nous rappellent que la transition écologique ne peut avoir lieu sans l’acceptation d’un certain nombre de limitations et de contraintes qui nous concerneront tous, pauvres et riches, même si, bien sûr, il faudra trouver des amortisseurs pour ceux qui auront le plus à en souffrir (mais des amortisseurs qui ne soient pas contradictoires avec l’objectif final).

C’est pourquoi, aujourd’hui, l’écologie ne peut être vécue par la plupart d’entre nous que comme punitive dans la mesure où elle nous empêche d’assouvir nos désirs sans fin. Elle est une remise en cause radicale de notre mode de vie actuel reposant sur un système économique fondé depuis près de deux siècles sur la prédation des ressources terrestres et leur dilapidation toujours plus rapide.

S’il y a un mensonge des gouvernements, et pas seulement du nôtre, c’est de prétendre « en même temps » chercher une croissance à deux ou trois points et vouloir une transition écologique. Sans doute certains dirigeants sont-ils conscients de ce mensonge, mais aucun n’est assez courageux ou assez suicidaire pour dire que le renoncement à la croissance économique est la condition sine qua non de la transition écologique.

Ce qui tue la planète, c’est la production et l’accumulation dantesque des objets, leur renouvellement toujours plus rapide au nom de l’innovation technologique, l’incitation à consommer toujours plus pour faire tourner la machine dévorante. La croissance « verte » que l’on présente comme une solution possible est en réalité un leurre. Car il s’agit toujours de produire des objets – des éoliennes, des panneaux photovoltaïques, des voitures électriques – dont on finit par s’apercevoir, tout bien pesé, qu’ils sont tout aussi embarrassants et polluants que les précédents. Les ordinateurs ou smartphones qui étaient censés « dématérialiser » nos activités s’avèrent eux-mêmes extrêmement envahissants, boulimiques en matériaux rares et gros consommateurs d’énergie. Quant aux projets technologiques censés « réparer » nos dégâts en refroidissant l’atmosphère, en piégeant le carbone, ou autres actions délirantes, ce sont des phantasmes d’apprentis sorciers : nos interventions sur la nature se sont toujours soldées par de nouveaux déséquilibres, encore plus graves.

Retrouver l’équilibre nécessiterait essentiellement de ne pas soustraire à notre terre plus qu’elle ne peut produire. Or, chaque année, nous prélevons près de deux fois (le « jour du dépassement » était, en 2018, le 1er août) ce qu’elle nous offre en ressources renouvelables, ce qui veut dire que nous agrandissons chaque année notre champ de prédation à de nouveaux territoires, à de nouvelles espèces animales ou végétales. Ce qui signifie aussi, a contrario, que nous devrions produire et consommer deux fois moins pour essayer de préserver ce qui reste.

 

Une baisse du niveau de vie

Concrètement, il nous faudrait utiliser nos objets au moins deux fois plus longtemps : réfrigérateurs, machine à laver, tables, chaises, vêtements, voitures, téléphones en les payant plus cher et en les faisant réparer, ce qui se faisait encore au siècle dernier… J’ai récemment dû remplacer un réfrigérateur laissé par le précédent propriétaire de ma maison. Il ne refroidissait plus guère. Je me suis aperçu qu’il datait de 1983, 35 ans. Celui que j’ai mis à la place ne durera sans doute pas plus de 6 ou 7 ans. Pourquoi ? Sinon parce que l’obsolescence programmée est devenue le mode de survie des entreprises actuelles. Il faut vendre toujours plus et faire toujours plus de profit si on ne veut pas disparaître.

Concrètement, il faudrait arrêter de voyager dans tous les sens, de faire du tourisme à l’autre bout du monde, de faire l’aller-retour dans la journée entre Paris et Bordeaux, de partir en croisière sur des navires monstrueux, de faire traverser les airs et les mers à toutes sortes de marchandises que l’on pourrait trouver à côté de chez soi.

Concrètement, nous aurons à adapter nos nourritures à la saisonnalité et à la proximité des ingrédients, en mangeant moins de viande et en conservant comme un luxe rare l’accès aux denrées exotiques que nous trouvons aujourd’hui toute l’année dans les supermarchés. Peut-être nous chauffer moins.

Concrètement, ces restrictions auront pour conséquence inéluctable de faire baisser notre niveau de vie parce qu’il est économiquement impossible de gagner plus en produisant moins. C’est en effet l’exploitation effrénée des biens que la terre nous offre gratuitement qui nous a rendus aussi riches que nous sommes, car nous sommes tous beaucoup plus riches que nous n’avons jamais été, même les plus pauvres et malgré les scandaleuses inégalités où ce système nous a mené ces dernières années.

 

Dépenser moins pour penser plus

Les politiques ou les manifestants qui font de l’augmentation du « pouvoir d’achat » leur cheval de bataille et leur première revendication ne peuvent se prévaloir d’aucune préoccupation écologique. L’expression même est antinomique à tout projet de réconciliation avec notre planète. Si notre « pouvoir » réside dans la possibilité d’acheter et de posséder toujours plus, tout de suite, cela ne peut être qu’au détriment de sa préservation puisque c’est notre consommation qui la consume.

En réalité, nous savons intimement tout cela, nous en sommes plus ou moins conscients, et c’est l’objet de notre malaise actuel. Mais nous le refoulons le plus loin possible, tant il est nous difficile d’accepter cette remise en question de notre confort immédiat, ce renversement total de nos valeurs matérielles qui nous obligeraient à vivre de manière moins dispendieuse, plus frugale. Pourquoi sacrifier le bel aujourd’hui à des lendemains douteux ?

Nous sommes bien aidés en ce déni par le système néo-libéral qui a compris que, pour perdurer, il devait nous pousser sans cesse à dépenser plus, ce qui, effectivement nous permet de « dé – penser », d’arrêter de penser. Car penser, c’est peser sérieusement nos actions (les deux mots ont la même étymologie latine : pensare qui veut dire « peser » et « évaluer »), s’interroger sur leur bien-fondé, et dépenser, c’est s’alléger de la pesanteur des choses, sans avoir à mesurer les raisons de nos choix, en se laissant porter par le courant du marketing qui nous entraîne vers des bonheurs artificiels et éphémères, qu’il faut renouveler sans cesse. Les seuls objets qui ne blessent pas notre maison commune sont ceux qu’on ne fabrique pas, la seule énergie qui ne l’épuise pas est celle que l’on ne consomme pas. Tant que nous continuerons à dépenser sans mesure, les affaires continueront de tourner et la terre de s’affaiblir. Seul le poids d’une pensée puissante pourrait contrarier ce manège. Mais quel raisonnement sera assez fort pour que nous acceptions de renoncer à une liberté que nous voulons désormais sans limites, une liberté de faire n’importe quoi qui relève plus de l’ubris grecque que de la liberté kantienne ?

Qui pourra nous convaincre de la nécessité de changer de cap en nous détournant des vents dominants qui nous poussent joyeusement vers l’abîme en surfant sur les vagues, pour remonter difficilement au près, chahutés par le clapot et la houle à la recherche d’un havre incertain ? Avec quels arguments pour nous séduire, quand on voit qu’une pétition signée par deux millions de personnes pour accélérer la transition écologique ne pèse pas lourd face à 80 000 agités qui bloquent tout à la première mesurette qui grève de quelques centimes leur pouvoir d’achat ? Quand chacun a l’impression que ce sont les autres qui polluent et pas soi – ou tellement peu par rapport aux autres -, quand chacun estime que c’est d’abord l’autre qui doit commencer à faire des efforts. Quand nous finissons tous, peu ou prou, par admettre les vérités scientifiques du réchauffement climatique, par nous dire tous préoccupés d’écologie, tout en refusant d’en accepter les conséquences sur nos modes de vie.

 

Un nouveau grand récit

En réalité, la raison raisonnante, l’argumentation rationnelle sont toujours impuissantes face à l’émotion et au désir. Rien ne pourra réellement bouger tant que la transition vers un monde plus écologique ne nous apparaîtra pas comme plus désirable que la perpétuation de notre monde actuel soumis aux diktats de l’économisme. Trois voies sont possibles pour y parvenir.

D’abord celle de l’effondrement, la plus probable. Quand nous aurons tout dévoré et brûlé, quand, comme dit le sage sioux, nous n’aurons plus que nos dollars ou nos euros à manger, nous serons bien obligés de passer à autre chose. Après des guerres sans nom, l’humanité restante devra bien se reconstruire sur des bases nouvelles.

Ensuite, celle de la dictature, la moins souhaitable. Les dirigeants qui auront compris avant les autres que le seul moyen de maintenir leurs privilèges, leur pouvoir et leur prospérité personnelle est d’imposer des restrictions drastiques à leur peuple s’empareront du drapeau écologique, comme ils se sont emparés naguère de l’étendard communiste ou de la bannière religieuse. La Chine ne semble pas loin de prendre ce chemin qui contrôle ses citoyens et leur interdit beaucoup de choses, notamment au nom de l’écologie. Mais les GAFA et apparentées pourraient tout aussi bien jouer ce rôle de manière plus insidieuse, elles qui verdissent leur discours et prétendent trouver des solutions technologiques à nos problèmes pour mieux capter notre attention et en tirer profit. Et même nos démocraties pourraient être poussées à cet autoritarisme, que réclament parfois certains de nos concitoyens, pour faire passer des décisions nécessaires mais impopulaires.

La troisième voie, idéale, serait celle d’un nouveau grand récit qui nous parlerait des avantages de la sobriété heureuse pour nous guérir de notre ébriété délictueuse : le plaisir du ralentissement et de la contemplation, l’agrément de produire à hauteur d’homme le strict nécessaire pour se sentir bien, le bonheur de la solidarité retrouvée… Seul, ce type de récit pourrait nous amener à envisager qu’avoir moins c’est vivre mieux et donc à transformer l’écologie punitive en écologie positive. Çà et là, il est en train de se construire, mais il n’est pas encore très audible. Ce serait l’honneur de l’Europe, à la recherche d’un nouveau souffle, de s’emparer de ce grand récit et de nous entraîner dans cette voie nouvelle.

Bruno Tilliette

Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste indépendant, ancien rédacteur en chef des revues Autrement, Management et conjoncture sociale et Dirigeant. Il tient une chronique régulière sur place-publique.fr depuis plusieurs années. Il est également auteur ou coauteur d’une dizaine d’ouvrages portant sur la communication et le management en entreprise, l’éducation et la formation ainsi que sur l’évolution de la société française.

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