La manifestation du 5 décembre apparaît comme un succès pour les organisations syndicales qui en ont lancé le mot d’ordre. Mais s’agit-il d’une victoire ou d’un baroud d’honneur ? Et qui en sont les vrais perdants et les réels gagnants ? Peut-on parler de convergence des luttes dans cet agrégat des colères ?

Peut-on considérer la fronde contre la réforme des retraites comme un front uni ? Constatons d’abord qu’elle est essentiellement impulsée par ceux qui effectivement bénéficient de régimes spéciaux avantageux, fonctionnaires (enseignants pour la majorité) et parafonctionnaires des services publics. Ils ont été les plus nombreux dans les défilés et quasiment les seuls à faire grève. On les comprend dans leur logique. Malgré les dénégations du gouvernement et même si quelques aménagements leur sont accordés (un régime spécial dans le régime universel ?), ils vont forcément y perdre puisque le calcul de leur retraite et l’âge de départ seront alignés sur ceux du privé qui sont moins favorables. Certaines projections montrent cependant que les plus bas salaires de la fonction publique y gagneraient, mesure de justice sociale et de solidarité qui n’est guère relevée par les autres protestataires.

Faut-il rappeler que les deux tiers des retraites des fonctionnaires sont financés par l’impôt, par nous tous, à hauteur d’une quarantaine de milliards d’euros par an, puisque les cotisations des fonctionnaires eux-mêmes et de l’État employeur ne couvrent qu’un tiers des besoins ? En ce qui concerne les cheminots, notre participation à leur bien-être est de trois milliards d’euros, en raison essentiellement d’un déséquilibre démographique spécifique à leur caisse de retraite (et au fait qu’ils partent presque tous avant 60 ans) : ils sont 150 000 actifs pour 260 000 retraités, soit 0,55 actif cotisant pour 1 retraité (ce ratio cotisants/retraités est de 1,7 pour le régime général, et il est déjà insuffisant pour couvrir les besoins).

Défilé de masques

Avec les fonctionnaires défilaient aussi les avocats, les médecins, les professions libérales dont les régimes spéciaux sont au contraire prospères et largement bénéficiaires plus pour des motifs inverses à ceux des conducteurs de train qu’en raison de la bonne gestion dont ils se targuent : l’équilibre démographique leur est pour l’instant très favorable : 4 cotisants pour un retraité, par exemple, pour les avocats. Ceux-là, on peut les comprendre, ne veulent pas partager une cagnotte  (notamment avec les cigales de la SNCF) qu’ils se gardent pour des jours plus difficiles.

Aux côtés des cheminots cheminaient encore les chemineaux, c’est-à-dire ceux qui vivent de petits boulots au jour le jour, là où ils en trouvent, les travailleurs précaires, les intermittents du chômage. Pour eux, la retraite est plus que chétive (même si, après 65 ans, elle ne peut pas être inférieure au « minimum vieillesse » qui est de 900 euros) et ils sont dans la rue pour en demander la revalorisation. On peut comprendre leur colère d’avoir trimé toute leur vie pour finir dans la précarité. Mais ils ne semblent pas avoir compris, eux, que le système actuel leur est très défavorable. Il leur faut en effet gagner au moins 1500 euros par trimestre pour valider celui-ci au regard de la retraite. En deçà de ce seuil, non seulement leurs cotisations sont perdues pour eux et ne profitent qu’aux autres, mais ils ne pourront jamais acquérir les 172 trimestres nécessaires pour partir au taux plein. Cette injustice flagrante, le nouveau système est censé la réparer puisque chaque euro cotisé ouvrira des droits à la retraite. On peut donc s’étonner qu’ils soutiennent les revendications de ceux qui veulent leur refuser ces nouveaux droits. (Plus largement, d’ailleurs, le nouveau calcul sera bénéfique pour tous ceux, de plus en plus nombreux, qui ont des carrières hachées ou sinueuses et passent aujourd’hui d’une caisse à l’autre.)

Les agriculteurs, eux, étaient absents du défilé. Ils se sont rendu compte que la réforme proposée leur serait bien plus avantageuse que leur « régime spécial » de la MSA. On les comprend. Et il est fort probable que si celle-ci ne se faisait pas, on retrouverait leurs tracteurs sur le périphérique ou les Champs-Elysées.

Justesse et justice

Chacun, donc, sous l’apparente unanimité d’un défilé commun, manifestait en réalité sa propre colère et défendait ses seuls intérêts souvent incompatibles avec ceux des autres. Ce paradoxe est confirmé par un récent sondage : les deux tiers des Français veulent la suppression des régimes spéciaux et les deux tiers des Français se disent solidaires du mouvement qui veut conserver ces régimes. Ce ne sont évidemment pas exactement les mêmes qui s’expriment de cette manière contradictoire, mais, mathématiquement, au moins un tiers d’entre eux ont un double discours. Si l’on schématise, il y a ainsi un tiers de nos concitoyens qui est pour le régime universel, un tiers contre, et un tiers pour et contre. Que faire ?

Je ne sais pas si la réforme proposée aujourd’hui est la bonne. Pour avoir un peu travaillé sur le sujet dans ma vie antérieure, avant ma propre retraite, il me semble qu’elle va dans le bon sens parce qu’elle tient compte, en particulier, des nouvelles réalités du travail beaucoup plus fluctuantes dans l’ère du numérique que dans la société industrielle du siècle dernier (voir mon précédent article sur le sujet). L’actuel système repose sur l’idée d’une carrière salariée et progressive exercée toute sa vie dans une même entreprise, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, justement, que pour les fonctionnaires et les employés des entreprises publiques. Il est donc devenu injuste et inadapté pour la plupart des actifs, outre que son financement est de plus en plus difficile.

Mais entrer dans le débat sur la justesse et la justice du nouveau système demanderait une longue argumentation, au vu contre-vérités assénées par les uns et les autres, et n’est pas ici mon propos.

Rationalité limitée

Ce qui m’apparaît, dans cet agrégat de colères et de revendications disparates et opposées auquel nous assistons depuis l’éclosion spontanée des gilets jaunes, c’est qu’il met les dirigeants dans l’impasse et les condamne à l’impuissance. Et cela n’est d’ailleurs pas le fait de notre seul pays. Les colères multiformes jaillissent de partout sommant les gouvernants et les États de les apaiser, fussent-elles inconciliables, tout en les accusant de les avoir provoquées.

Car de la somme de ces colères, comme de la somme des intérêts individuels, ne se dégage jamais aucun intérêt général, dont l’Etat devrait être le garant, si l’on n’accepte pas le compromis. Or chaque groupe hurle aujourd’hui qu’on ne l’écoute pas, qu’on n’entend pas sa plainte ou sa requête tout en refusant radicalement d’entendre celle des autres. Il veut obtenir satisfaction, quoiqu’il en coûte à la collectivité, quelles qu’en soient les conséquences économiques, sociales ou culturelles. Et, comme un enfant, tout à son impatience d’obtenir son bonbon ou son jouet, il est en proie à une colère instinctive et immédiate qui naît de sa frustration.

En exigeant ainsi des choses contradictoires, nos contemporains ne sont pas devenus plus méchants ou plus idiots. C’est simplement que l’individualisme outrancier auquel nous a conduits la société ultralibérale laisse libre cours à ce que les sociologues appellent « la rationalité limitée ». Nous avons un comportement rationnel dans nos choix, mais notre rationalité est limitée par nos capacités cognitives et l’information disponible, selon la définition de base de ce concept forgé par Herbert Simon dans les années 1960. Il me semble cependant qu’il faudrait y ajouter, pour notre époque, que notre rationalité est également de plus en plus dévoyée par la place que nous laissons à nos émotions, à nos désirs et au court terme et qu’elle est moins bloquée par le manque d’informations que par la saturation des messages qu’elle ne parvient plus à gérer correctement.

C’est dans ce cadre de la rationalité limitée que l’on peut affirmer « comprendre », comme je l’ai fait plus haut, les raisons des uns et des autres. Leurs analyses, pour leurs propres cas, relèvent du bon sens, on peut même dire qu’elles sont justes individuellement. Il est raisonnable de vouloir garder une bonne retraite, raisonnable de vouloir augmenter la sienne ou de chercher à conserver les économies de sa propre caisse, dès lors qu’on ne se demande pas d’où vient l’argent et qui paye in fine, que l’on refuse de prendre de la hauteur pour regarder ce qui se passe au-delà de notre horizon immédiat.

De même qu’il peut sembler tout à fait raisonnable pour les agriculteurs et pour l’industrie agrochimique d’épandre du glyphosate et pour les consommateurs et les maires des communes agricoles de vouloir le supprimer. D’être contre la mondialisation qui tue l’emploi et d’acheter des produits chinois parce qu’ils sont moins chers. De vouloir donner toujours plus de moyens à l’hôpital pour notre santé et de refuser toute augmentation des prélèvements sociaux qui le financent. De déplorer le manque de main-d’œuvre dans certains secteurs et d’approuver ceux qui préfèrent le chômage à un travail pénible. Pour les uns de considérer que les immigrés sont facteurs de troubles dans notre pays et pour les autres d’estimer que nous devons ouvrir nos frontières et accueillir dignement ceux qui souffrent. De descendre dans la rue pour protester contre l’augmentation du diesel et de faire un procès au gouvernement parce qu’il n’en fait pas assez pour sauver la planète. On pourrait lister ad infinitum ces raisonnements qui s’opposent frontalement faute d’accepter, au moins en partie, les raisonnements des adversaires.

Disparition de l’intérêt général

Bien entendu, ces conflits d’idées et d’intérêts ne sont pas nouveaux et sont même le carburant de base des sociétés démocratiques. Gouverner, c’est savoir utiliser les vents contraires. Encore faut-il pouvoir repérer les vents dominants. Or, il me semble qu’aujourd’hui, les vents sont tellement tourbillonnants dans tous les sens et les marins tellement opposés les uns aux autres sur la route à prendre qu’il devient impossible de faire avancer le navire.

Comment en effet tirer de toutes ces analyses personnelles une synthèse tenable et cohérente qui montrerait la voie de l’intérêt général. Qui parle encore aujourd’hui d’intérêt général ? L’expression a quasiment disparu, remplacée ça et là par celle de « bien commun » qui permet à chaque communauté d’estimer qu’elle en est la représentante.

Avec son « en même temps », tant moqué par les railleurs professionnels, Emmanuel Macron avait certainement compris la nécessité de prendre en compte les préoccupations divergentes des Français et la complexité du réel pour en assurer une synthèse la plus équilibrée possible. Malheureusement, il n’avait pas mesuré à quel point les antagonismes étaient exacerbés et irréconciliables précisément parce que plus personne ne semble plus avoir le moindre sens du bien commun et de l’intérêt général, toutes classes sociales confondues. Quand, pour expliquer tel ou tel choix politique ou économique à des jeunes et même des moins jeunes, je me réfère à ces notions qui m’étaient familières à leur âge, je m’aperçois qu’elles ne leur disent plus rien et semblent sorties de leur culture. En tout cas, la plupart font rarement le lien entre leurs actions, leurs aspirations, leurs désirs et la nécessité de les accorder avec ceux des autres ou au minimum de les respecter. Ou pire encore, ils érigent leur intérêt particulier en intérêt général. Les vegans et antispécistes n’arrêteront leur combat que lorsqu’ils auront sevré le dernier viandard (au risque de la disparition des animaux qu’ils veulent sauver). Les féministes ultras ne seront satisfaites que lorsqu’elles auront éradiqué les mâles, l’extrême droite que lorsque tous les immigrés auront été chassés de notre sol, les gauchistes que lorsque l’économie se sera effondrée et les écologistes purs et durs que lorsque l’humanité aura été rayée de la planète.

Les religions, la nôtre ou celles des autres, avaient naguère pour (seul) mérite de proposer à tous et à chacun un horizon qui les dépassait, une croyance qui les unissait. Elles étaient un bien commun auquel on pouvait se référer et à partir duquel on pouvait se déterminer. Ne pleurons pas sur leur effacement, car elles avaient bien d’autres effets pervers et ont été cause de bien des souffrances. Les crimes commis en leur nom sont encore innombrables. 

Mais la religion de l’argent, du moi et du tout tout de suite qui les a remplacées dans nos contrées a exactement l’effet contraire. Elle divise et morcelle nos sociétés, nous enferme dans nos bulles technologiques individuelles, nous pousse à la démesure du profit immédiat, nous incite, si ce n’est à l’égoïsme, du moins à l’égocentrisme. La religion ancienne disait : nous devons tous penser de la même façon (et c’était abusif). La religion nouvelle nous susurre : tout le monde doit penser comme moi (et c’est catastrophique).

Ruse de la raison

Pour revenir sur la question des retraites, si on la met en perspective avec celle de l’intérêt général rejeté par la confusion des égoïsmes, j’ai le sentiment d’assister à une ruse de la raison capitaliste, laquelle est en réalité inconsciemment soutenue par ceux qui le condamnent. Presque tout le monde s’accorde, désormais, au moins en France et en Europe et au moins dans les discours, sur le fait que notre urgence, notre intérêt commun et ce qui pourrait récréer du sens pour notre « vivre ensemble », c’est la sauvegarde de notre planète, c’est, pour faire court, la préoccupation écologique. 

La plupart d’entre nous avons aussi conscience que c’est l’emballement du système productif, ne pouvant survivre qu’en nous incitant à toujours plus consommer, qui est le principal responsable des désordres écologiques. Nous savons également, même si c’est plus difficile à admettre, que stopper cet emballement néfaste, c’est consommer moins donc mécaniquement stopper la croissance, voire entrer dans la décroissance.

Mais c’est la croissance qui, depuis le début du système permet de payer correctement nos retraites, encore qu’aujourd’hui, autour de 1%, elle soit trop faible et oblige à trouver des ajustements permanents ou à réformer en profondeur. Comment, s’il n’y a plus de croissance, maintenir nos retraites au même niveau, voire les augmenter comme le réclament certains ? Pour le dire en une formule, il sera impossible de sauver en même temps la planète et nos retraites. Et plus généralement d’augmenter en permanence notre pouvoir d’achat.

Ce n’est pas grave si, réunis autour d’une même religion écologique d’amélioration de notre environnement, nous trouvons notre satisfaction ailleurs que dans l’argent et la boulimie d’objets.

Mais si nous continuons de nous sentir frustrés parce que nous nous pouvons pas dépenser assez, alors ce n’est pas la peine de parler de quelque transition écologique que ce soit.

Si j’ai parlé plus haut de ruse de la raison capitaliste, c’est parce qu’en ne voulant individuellement rien céder sur nos retraites, nos revenus, nos modes de vie polluants, en réclamant, même légitimement, toujours plus de moyens pour l’hôpital, pour l’école, pour le transport, pour la sécurité, nous servons sa cause en exigeant de la croissance qu’elle seule est capable de fournir.

Si la réforme des retraites qui, évidemment, ne peut que conduire à une indexation du point sur la croissance, c’est-à-dire à une diminution à terme, est annulée, ce ne seront pas les syndicats qui auront gagné, mais le capitalisme productiviste, jusqu’à ce qu’il nous entraîne tous dans sa chute.

Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste indépendant, ancien rédacteur en chef des revues Autrement, Management et conjoncture sociale et Dirigeant. Il tient une chronique régulière sur place-publique.fr depuis plusieurs années. Il est également auteur ou coauteur d’une dizaine d’ouvrages portant sur la communication et le management en entreprise, l’éducation et la formation ainsi que sur l’évolution de la société française.

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