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EDITO, par Yan de Kerorguen


L’ombre de la dislocation

« Toi qui regardes autour de toi et vois les signes, tu sauras me dire vers lequel de ces avenirs nous poussent les vents propices. » On a beau chercher, il est difficile de trouver, en Europe, cet horizon que scrute l’écrivain italien, Italo Calvino (dans « Les cités invisibles »). L’horizon est obstrué par le sortilège nationaliste et la xénophobie galopante des nouveaux entrants, prompts à annoncer le déclin de l’Europe. Tout aussi inquiétante est la géostratégie mondiale qui se dessine depuis 2016 avec la montée en puissance, à l’est et à l’ouest, des dirigeants autoritaires des ex-pays du bloc de Varsovie, lesquels ne cachent pas leur mépris à l’égard du continent des Lumières dont pourtant ils profitent de la manne. Voici venir la grande braderie verbale des décomplexés, ceux qui osent tout dire et peut-être tout faire. Ceux qui ne s’embarrassent pas de précaution, qui agissent à l’emporte-pièce. Voilà que, plombée par la défiance des peuples, alourdie par sa bureaucratie, l’Europe commune voit l’égoïsme triompher en son sein, stigmatisée par ses premiers partenaires dont les gouvernements en Italie, en Grande Bretagne, font faux bond. Bref, l’Union européenne ne s’assume pas comme une force collective.

Le nouveau président US n’a-t-il pas trouvé à redire, à la façon des twitts, que « l’Amérique n’a pas d’intérêt vital en Europe ». On pense aussi à l’effroi des habitants des nouveaux européens, les pays Baltes en particulier, quand sifflent à leurs oreilles les propos indécents du conseiller de Donald Trump, Newt Gingrich, déclarant que l’Estonie n’est que la banlieue de Saint-Petersbourg. Une chose est sûre, le drapeau bleu étoilé ne fait pas rêver la Maison Blanche. L’élection de Trump, proche des idées du Ku Kux Klan, après celle d’un démocrate noir, est de mauvais augure pour le monde. Ses commentaires désobligeants impliquent des discussions graves sur l’Otan, sur la défense européenne, sur les relations avec Moscou l’imprévisible, mais aussi sur le rôle équivoque de la Turquie dans la régulation des réfugiés et l’acrimonie de Recep Tayyip Erdogan à l’égard de l’Allemagne. Existe le péril qu’un tel pays, non démocratique, et de plus en plus dictatorial, n’apporte aucune garantie crédible pour honorer ses engagements envers les populations de migrants qu’il héberge. La toute puissance de Vladimir Poutine, le pouvoir arbitraire imposé par le président turc, la montée de l’extrême droite dans de nombreux pays du monde, l’ordre international est mal en point. Tout en se manifestant une sympathie réciproque de fort en gueule, ils ne cachent pas leur souhait de voir les institutions européennes se déliter.

Faiblesse de la démocratie

Désormais, on choisit l’ignorance d’un tartuffe contre la suffisance des hypocrites. Terrible jeu de bascule ! Ces deux maladies sont des maladies de vieillesse qui touchent de plein fouet la santé de la démocratie. Dans « La démocratie fait faillite » (Gallimard. 2016), le philosophe Raffaele Simone souligne la menace: « les gens sont prêts à renoncer aux libertés politiques pour la liberté économique ». De plus en plus d’habitants des états membres sont convaincus que la démocratie n’est pas forcément le meilleur des systèmes. Le capitalisme n’est désormais plus associé à la démocratie parlementaire mais à l’autoritarisme des régimes comme la Chine de Xi Jinping, dont les menaces en mer de Chine, conjugués avec celle de la Corée du nord inquiètent ses voisins jusqu’à l’Australie. Plusieurs pays d’Europe, même parmi les membres de l’UE avouent préférer un monde à la Poutine, faisant  fi du droit européen et international sur l’asile. Certains gouvernements comme le régime bulgare, moldave, ou hongrois ont fait un pas dans cette direction.

Les réseaux sociaux ont favorisé l’expression de ces sentiments contraires à la démocratie. Ils forment aujourd’hui, partout dans le monde, un agent d’influence massif en faveur des pouvoirs autoritaires. Donald Trump a gagné les suffrages des Américains avec le concours des réseaux sociaux, la téléréalité et la vulgarité. Hillary Clinton a perdu avec les médias officiels et la consanguinité de l’entre soi. Les gens vont sur Facebook, les blogs et autres sites pour trouver ce qu’ils ont envie d’entendre. Il n’y a pas de débat dans ces réseaux. Y prospèrent les théories du complot et le négationnisme.  Sur les forums sociaux, on peut tout dire. Tout se vaut. On admire ceux qui se lâchent sans limites. Force est de constater que la grande presse n’est pas loin de connaître cette même inclination. Ces dérives posent la question du statut de la vérité dans une société qui a tendance à relativiser. Mais comme on l’a vu avec le vote américain, à l’heure de l’économisme triomphant et des cotations ultrarapides de la finance, la question de la vérité n’intéresse plus personne. Il n’y a pas de place pour l’éthique de la raison. Et celle de la démocratie pourrait connaître la même indifférence. De l’Europe, symbole de paix, voilà que s’installe dans les esprits l’ombre de la dislocation.

Contrebalancer la férocité de la compétition mondiale

Le pôle européen, modèle d’équilibre et de démocratie,  est-il suffisamment solide  pour contrebalancer la férocité des systèmes économiques se livrant à la compétition mondiale ? Selon l’économiste Barry Eichengreen, nous assistons au « dernier souffle de la mondialisation ». Plusieurs arguments militent en faveur de ce point de vue : le ralentissement des flux de capitaux et des activités bancaires spéculatives depuis la crise de 2008, la baisse du commerce mondial, le recentrement de la Chine sur elle-même. Sans compter l’affaiblissement de la croissance des économies mondiales. Ces phénomènes représentent-ils une occasion salutaire pour le cosmopolitisme ou bien au contraire une fenêtre de tir pour le nationalisme. L’ère de transition dans laquelle nous évoluons à grands renforts de mutation numérique et de révolution énergétique n’offre pas encore un spectre d’action suffisamment mobilisateur pour dénouer les crispations sociales et économiques. Aussi bien, le national-capitalisme occupe le terrain sans laisser beaucoup de place aux espoirs permis dans le champ de la démocratie dont l’Europe s’est voulue le chantre. Last but not least, l’Asie demeure la carte mystère d’un avenir à haute tension où les ambitions des uns (Inde, Chine, Iran…), l’aventurisme des autres (Corée du nord, Pakistan..) se confrontent sur fond de nucléarisation militaire. Et il est fort possible que les surprises désagréables viennent de cette partie orientale et extrême orientale du monde où l’impétuosité des têtes d’affiche est à son comble. Révolue la guerre froide idéologique, nous sommes passés à des stratégies d’intimidation menées par des dirigeants déterminés.

La menace intérieure :  les bureaux et le nationalisme

Plus de 70 ans après le Traité de Rome, des décennies de paix et de construction européenne sont mises en danger par les mêmes crispations identitaires nationales d’antan. La tache est rude: préserver les nations des tentations nationalistes. Le malaise est intérieur. Les signaux sont au noir. Aucun scénario positif ne semble se dessiner. La masse critique des menaces est désormais là. Il faut aujourd’hui se pincer pour entrevoir un avenir heureux en Europe tant la situation du vieux continent semble incriminée.

Nous l’avons tant désiré, cette Europe. Depuis longtemps le diagnostic est établi. La démocratie représentative ne fonctionne pas. Eloignée des attentes des citoyens, la légitimité des institutions est remise en cause et le déficit de solidarité entre Etats membres est patent. Manque de visibilité et de transparence, lourdeur de la mécanique administrative, illisibilité des enjeux, complexité des procédures, abus de normes, des règles budgétaires et comptables contraignantes, rien n’est de nature à enrayer la désaffection grandissante entre citoyens et responsables de l’UE. La bureaucratie se répand dans l’anonymat des bureaux sans exercer de pouvoir qui ferait avancer l’union des pays membres. Rien qui ne dispose des citoyens perplexes à l’enthousiasme. Rien qui ne réponde aux besoins de dialogue transnational. « Nous avons perdu les citoyens » clamait déjà l’ancien vice-président de la Commission européenne Etienne Davignon.  Bref, l’Europe doit dresser son inventaire, mieux expliquer les grandes réalisations oubliées, redéfinir sa gouvernance, se fixer une sorte d’idéal comparable à celui qui, il y a 70 ans, a servi de fondement à la Communauté Economique Européenne.

Seulement voilà, les dirigeants de l’Union Européenne sont pusillanimes. « Pour ceux qui sont éveillés, il n’y a qu’un seul monde commun. C’est lorsque nous dormons que chacun reste enfermé dans le sien » disait  déjà le philosophe grec Héraclite. En mal de modèle, ils ne savent plus quel cap tenir entre l’austérité ou la croissance. L’UE agit comme un ensemble fragile, indécis, en ordre dispersé, sans conviction, sans message politique fort. Fâchée avec le réel, la technocratie bruxelloise est incapable de dessiner des scénarii de mobilisation citoyenne ou de transmettre des propositions nouvelles. De marasme en marasme, la crise de la dette, la crise de l’euro, la crise de la représentation politique des instances européennes, il n’y a dans les institutions européennes aucune volonté de lancer des initiatives comme celui de l’harmonisation fiscale et sociale. Depuis longtemps, le marché commun ressemble à un plan quinquennal qui ne fournit aucune matière à assentiment. A force de mettre des habits de managers, soucieux des petits calculs nationaux, les hommes politiques oublient de se comporter en hommes d’état et peinent à dresser une vision d’ensemble. Alors qu’elle devrait faire montre d’un mental d’ingénieur, la Commission Européenne se conduit en administrateur de biens. Anémique et engluée dans un ultralibéralisme obsolète, Bruxelles n’arrive pas fédérer les plans de relance des pays membres. Il lui manque l’art de la politique.

Reprendre confiance dans le projet européen

Tragique ! Le terme convient à l’histoire présente de l’ensemble politique européen. Passions, peurs, grandeur, défaites,… le vieux continent subit, plus qu’aucun autre, les vicissitudes humaines et les sentiments ambigus. « L’Europe, à la différence des autres civilisations, avait eu l’intuition qu’elle devrait un jour s’effondrer sous le poids paradoxal de ses accomplissements et des incomparables richesses et complexité de son histoire » note George Steiner. Cette intuition n’est pas loin de se confirmer. L’Europe est en panne! Malgré son formidable potentiel, l’UE semble avoir perdu confiance en son projet. La perspective d’une union des citoyens de nations solidaires paraît s’amenuiser. « Il est temps que nous Européens, nous nous réveillons avant qu’il ne soit trop tard ». Ce cri du cœur proféré par le député écologiste européen Daniel Cohn-Bendit  est  une alarme. Commentateur avisé de l’actualité européenne, le journaliste Bernard Guetta rappelle, dans un entretien du Nouvel Obs (23 janvier 2017) les dangers du repli sur soi et la nécessité de rendre l’Europe plus lisible, plus démocratique, plus politique, plus humaine. « Au cœur de toute bataille historique, il faut une utopie », s‘exclame-t-il. Il y a là une exigence, morale, sociale et politique que Philippe Herzog président de Confrontation, un think tank parmi les plus engagés dans la cause européenne, souligne avec force.  Auteur de « Europe, réveille-toi (Coll : l’Europe après l’Europe. Editions Le manuscrit 2013), ce dernier sonne l’alarme : « revivre comme Européens, c’est réinventer une identité européenne pour aller au monde et l’habiter autrement. Notre responsabilité comme individu et comme membre de la société est engagée ». Même s’il est entendu, ce message reste malheureusement peu audible.  Les politiques ont, par négligence ou égoïsme, perdu le contact avec la réalité des citoyens. Ces derniers font face à avenir peu engageant proposé par une eurocratie décrépite, atteinte de surdité, souffrant d’un déficit de légitimité et d’une faiblesse structurante qui rend difficile le sentiment d’appartenance. Pourquoi aller voter aux élections européennes, se disent les Européens les plus défiants, puisqu’on sait que, quel que soit le candidat pour lequel on vote, le nouvel  élu roulera comme avant ? Qu’ils soient abstentionnistes, protestataires, ou déçus des partis, les électeurs n’hésitent plus à sanctionner vertement ce qu’ils appellent le système, en apportant leurs voix aux extrêmes. Mieux vaut, à leurs yeux, le risque du changement brutal que l’inefficacité du connu. Ce clivage entre les majorités silencieuses insatisfaites et les élites (presse, sondages, politiques et politologues, experts) est de nature à bouleverser  les institutions démocratiques.

La liberté contre l’identitaire

Terrible constat, la progression des extrêmes droites! A l’évidence, la désaffection des Européens pour la politique est à ce point d’incandescence que rares sont ceux qui en comprennent la portée. Parler d’Europe est aujourd’hui perçu comme un acte de propagande. La question des identités a pris le dessus sur celle des libertés. Et personne, parmi les Européens, pour rehausser le débat sur les enjeux d’avenir. Manque d’imagination, crise du désir. Difficile en tous les cas de compter sur le courage des élites. La crise du leadership semble les avoir chloroformé! Et pas question de faire des commissaires et autres fonctionnaires de Bruxelles, les bouc émissaires des turpitudes européennes. Les élites de l’UE sont le reflet des élites nationales. Quant aux instances de médiation supposées questionner et informer les citoyens (presse, intellectuels, experts, acteurs économiques…), elles sont étrangement muettes. Au total, au lieu de responsables engagés, armés de fortes convictions, nous avons affaire à des paperassiers hésitants et besogneux, en retard sur les évènements.  Force est de constater que les pays d’Europe, dépassés par les évènements, n’ont pas su produire des caractères bien trempés, capables de maîtriser ce qui s’appelle la gestion du temps politique. Atteints par le syndrome du « remettre inlassablement à plus tard », les dirigeants européens sont incapables de contenir les chocs et d’instruire les échéances ». Exemple : les subprimes. Alors qu’aux Etats-Unis, la crise de 2008 a été jugulée et qu’on a assisté à la relance de l’économie, dans l’Union européenne, elle a été mal maîtrisée et sa durée sous-estimée. « On a utilisé le mauvais traitement, comme les médecins de Molière, en pratiquant une purge d’austérité. L’UE n’avait pas les instruments pour y faire face et n’a pas pris les bonnes mesures. On a fait une saignée et on a aggravé la maladie au lieu de la soigner », explique l’économiste Daniel Cohen, dans une interview donnée au magazine « Place Publique ». Jan-Werner Muller, auteur de « Difficile démocratie » (Alma Editeur. 2013), avance que l’Europe souffre en réalité d’un défaut de fabrication, que la Commission de Bruxelles peine à réparer. Un défaut qui est aussi celui de la mauvaise communication avec les citoyens. Tout cela nourrit le populisme et la méfiance. Survient, depuis 2015, le drame humain qui pourrait faire tout basculer dans l’inconnu: le terrible drame des migrants. Ce phénomène difficile à endiguer a accentué le clivage entre Européens. Les intégrer selon les priorités et les critères de droits ou les rejeter (mais aussi où les rejeter) ? Le fantasme d’une invasion par des cohortes d’étrangers et de barbares refait surface. Ce fantasme est relayé par les mouvements radicaux, les souverainistes, les détracteurs de l’euro et autres eurosceptiques patentés qui, sans discontinuer, s’en prennent aux institutions de l’Europe, tout en profitant des avantages du système qu’ils dénoncent. De la France (Front National) à la Hongrie (Jobbik) , du Royaume-Uni  (Ukip) à la Grèce (l’Aube dorée), de la Bulgarie (Ataka) à l’Allemagne (NPD) de l’Autriche (FPÖ) aux Pays-Bas (PVV), de la Finlande («Vrais Finlandais») à la Suède ( « Démocrates de Suède »), la droite xénophobe, chauvine, populiste et radicale, se renforce en profitant du climat délétère pour provisionner les peurs. Craignant de voir les identités nationales malmenées par ce que certains appellent « le grand remplacement », les partis xénophobes dédaignent les valeurs, les principes, les règles et plus généralement le socle de droits communs à tous les citoyens de l’Union qui ont fondé la communauté européenne. En quelques années à peine, rompant avec la marginalité, l’extrême droite engrange les succès électoraux. Menace de déflagration de l’Europe, montée de la xénophobie, danger terroriste, démographie galopante, changement climatique, endettement colossal et épouvantail du chômage, tous les ingrédients sont réunis pour tracer une ligne d’horizon tremblante. Le coup de semonce porté par le vote inattendu en faveur de Donald Trump ne fait qu’ajouter aux inquiétudes de repli nationaliste. Last but not least, le chantage exercé par la Grande Bretagne sur son engagement dans l’Europe, se soldant par sa sortie (le Brexit) est un épisode de plus dans la longue série des égoïsmes nationaux. La stratégie de la peur ainsi déployée porte atteinte à la première des libertés pour laquelle l’UE s’est constituée: le principe même de la libre circulation.

La crise des migrants révèle finalement les faiblesses de la construction européenne, son carcan administratif, et son incapacité à être clair sur sa stratégie. D’une crise à l’autre, d’accords insuffisants en traités décevants, l’Europe patauge. Depuis 2015, plus d’1,3 million de réfugiés ont accosté sur les côtes de la Méditerranée pour échapper aux persécutions. La solidarité au sein de l’UE vacille, échouant à solutionner un afflux de migrants ne représentant que 0.2% de sa population. En témoignent les dissensions entre voisins à propos des quotas ou des blocages aux frontières. Défaut de cohérence, mais aussi manque d’humanité. C’est la Hongrie qui s’en prend aux valeurs et aux principes sur lesquels l’UE a été fondée. C’est la Pologne qui ne veut rien entendre des quotas d’accueil des réfugiés. C’est aussi l’Autriche et sa loi d’état d’urgence migratoire. Peu à peu, l’Est s’écarte de l’Ouest. Le destin commun qu’on croyait européen s’enkyste dans le nationalisme qui considère la démocratie comme une faiblesse. Faute d’être contraignant, le Pacte de stabilité a laissé les mesquineries nationales prendre la main. La phobie de l’envahissement de l’Europe par les Turcs, les Maghrébins, les Syriens, les Afghans ou les Africains subsahariens est entretenue par des gouvernements populistes. Elle incite plusieurs pays de l’ex-bloc de l’est, trente ans après la chute du rideau de fer, à entreprendre la reconstruction de nouveaux « murs ». Une chose est sûre, les frontières, voire les barbelés, sont encore dans les mentalités. L’étranger, l’autre, reste une étrangeté pour des peuples de l’ancien Pacte de Varsovie longtemps, soumis à l’empire soviétique. Ces derniers n’ont pas conscience du devoir qui s’impose de porter solidarité à ceux qui ont connu un destin tragiquement comparable. Se vivant psychologiquement encore comme des victimes, ils s’accrochent à une identité ethnique et religieuse qui les rassure. Comme le souligne l’écrivain croate Slavenka Drakulic, « la psychologie victimaire est toujours très présente dans les ex-pays communistes, avant tout parce que le statut de victime permet d’obtenir des profits matériels. Or une fois acquises l’indépendance et la reconnaissance de ce statut, voilà qu’apparaissent des nouvelles victimes et plus victimes encore ! Dans la mentalité formée par le totalitarisme, les victimes sont exemptes du sentiment de responsabilité, car elles n’ont pas l’obligation d’aider les autres victimes ». Ainsi, sous la pression de ceux qui, eux-mêmes, avaient fui leurs pays, en 1989, après la chute du mur de Berlin, en vient-on à remettre en cause l’espace Schengen. Le transfert du contrôle des frontières communes au niveau européen et l’instauration de gardes-frontières et de garde-côtes de l’UE auraient sans doute pu suffire à plus d’humanité. Mais sans Schengen, le risque est grand de voir l’Europe se désagréger. Face à cet autre danger qu’est le terrorisme, les pays de l’Europe agissent en ordre dispersé. Enfin, le mot guerre n’est plus un mot tabou. Si, du fait des montées nationalistes, l’idée d’un conflit au sein de l’Europe n’est pas à l’ordre du jour, la réalité montre que cette idée n’est pas saugrenue. En témoigne ce qui s’est passé récemment en Ukraine, et de 1991 à 1995 en ex-Yougoslavie. Personne n’imaginait qu’à trois heures d’avion de Paris, au cœur de l’Europe, une guerre meurtrière faisant des centaines de milliers de morts pouvait survenir. Pourquoi une déflagration serait-elle plus impossible que celle qui a ravagé l’ex-Yougoslavie dans les années 90 ?

Mieux se protéger, durcir le ton

Depuis le Traité de Rome, l’Europe vit ses heures économiques les plus troubles. Contestée de l’intérieur par les régimes conservateurs, dénigrée de l’extérieur par les autocraties, empêchée par son manque d’harmonisation, la situation de l’économie européenne n’est pas au beau fixe. Il faut dire, le terrain est miné de longue date. La crise sociale, principalement marquée par le chômage, affecte le continent, surtout au sud. Le caractère déstructurant des changements technologiques, la crise bancaire venant des USA, les faillites d’industries ont couté cher. Le déclassement, l’injustice sociale, la condition difficile des ouvriers, des agriculteurs, des familles monoparentales, des retraités, des jeunes sans emploi, l’appauvrissement des plus démunis : le bilan est sombre. C’est vrai, à première vue, l’horizon européen ne présente qu’une faible visibilité. Quand on appartient à la jeune génération, ce brouillage des perspectives est une véritable malédiction. Il y a plus de  six millions de jeunes chômeurs dans l’UE. Pourtant deux millions d’emplois ne trouvent pas preneurs. Un tiers des entreprises ont du mal à recruter des employés qualifiés. Ce passage à vide européen ne touche pas que les pays méditerranéens, il touche aussi les pays « modèles » comme les Pays-Bas dont les citoyens ne supportent plus cette austérité sans fin. Les Allemands, eux-mêmes doutent. Outre-Rhin, le pessimisme est de rigueur. La pauvreté augmente et le système bancaire est défaillant. Peu de pays échappent à la pauvreté. Elle s’aggrave avec la perte du logement, puis avec la rupture du lien familial. Jamais l’écart entre les riches et les pauvres n’a été aussi important. « Je perds le peu que j’ai et ainsi je suis en train de perdre ce que je suis, mon identité ». Tel est le leit motiv existentiel que d’aucun, chômeur ou bas salaire, ressasse en son for intérieur. Les peuples et les majorités autrefois silencieuses, souvent abstentionnistes aux élections sont désormais actives et bruyantes. Pas de doute l’économie européenne manque d’entrain. Malmenée par la crise de 2008 et par le rejet de l’euro par certains de ses membres, l’Europe est à l’étroit dans un vêtement constitutionnel corseté qui ne lui permet pas de prendre de l’élan et de se mouvoir en souplesse. La culture de la discipline et de la rigueur a remplacé la culture de coopération. Elle s’applique à elle-même des normes de qualité ou d’environnement très sévères. Le rappel ferme des règles aux partenaires commerciaux de l’Europe est notoirement insuffisant. Autre handicap, la législation européenne sur les aides d’Etat est la plus sévère au monde. Ce n’est pas le cas dans les grands pays émergents comme la Chine où les industriels obtiennent de leur gouvernement des crédits sans intérêt, dans l’opacité la plus complète.  Les traités, eux, ont poussé chaque pays membre vers l’égocentrisme au détriment des solutions communes et de la coordination budgétaire. A cause d’une coordination insuffisante, d’un arsenal antidumping peu efficace, d’une concurrence déloyale qui s’exerce sur les marchés extérieurs, l’UE est par exemple incapable de négocier à égalité avec la Chine. En dix ans, de 2002 à 2012, l’Europe a accumulé 1 200 milliards d’euros de déficit avec l’Empire du Milieu.

La situation commerciale de l’Europe se dégrade vis-à-vis de ses partenaires mondiaux. Une des raisons est l’insuffisance des contrôles sur les produits importés et le non-respect des règles existantes, dans tous les domaines y compris en matière de sécurité ou de conformité des produits importés. L’UE, est la zone qui protège le moins bien son marché intérieur, à la différence de ses grands concurrents qui eux n’hésitent pas à utiliser le protectionnisme, Chine et USA en tête. Alors que les marchés publics européens restent très largement accessibles aux puissances économiques non européennes, à contrario, les industriels de l’UE se retrouvent, eux, trop souvent exclus des marchés publics hors de l’Europe. Une étude de la Commission Européenne menée en 2010 atteste que 84% des marchés publics européens sont ouverts aux pays tiers, contre 23% au Japon, 12% aux Etats-Unis et 3% au Canada. D’où l’importance d’inciter les principaux partenaires commerciaux de l’Union européenne à enfin ouvrir leurs marchés publics de manière réciproque. Du fait des divisions intra européennes, le manque de fusions d’entreprises nationales au sein de l’Europe est patent. Cela fait que les entreprises pèsent d’un poids mondial moins élevé que les concurrents asiatiques et américains. La désindustrialisation opérée depuis un quart de siècle, à l’exception des Allemands qui ont préservé des secteurs entiers, a réduit la liste des grandes firmes européennes leaders mondiales qui se comptent sur les doigts de la main. De même partager une monnaie n’est pas une sinécure et impose des devoirs importants. Sous la pression d’une austérité budgétaire excessive, la situation s’est profondément dégradée dans la zone euro. Seule l’Allemagne a su tirer son épingle du jeu grâce d’une part aux taux d’intérêt très bas dont elle a pu profiter et à la baisse du taux de change de l’euro qui a permis d’intensifier ses exportations. L’austérité érigée en dogme plonge les économies dans la récession. Aggravant les déficits, elle a contraint les États à toujours emprunter davantage sur les marchés financiers. Aveugles à cet engrenage mortifère qui pressurise les citoyens, les autorités européennes ont inventé le Pacte budgétaire et sa « règle d’or » pour annihiler toute tentative de réorientation des politiques. Le prix à payer est cher. On croirait, à la lecture de cet inventaire peu glorieux, que l’Union Européenne a perdu la partie. L’avenir le dira. L’UE reste, malgré ses déboires, la première puissance économique et commerciale de la planète, même si sa part du PIB est descendue de 19 à 16%. Les Etats-Unis représentent, eux, 14%. Les atouts de l’UE sont probants : Une union stable et pacifique, offrant l’espérance de vie la plus longue, une qualité de vie et de santé inégalée et des dépenses sociales élevées. Rien que cela fait de la maison commune une entité unique au monde. 60% du commerce européen se déploie entre les 28 pays membres. Le marché unique européen représente le tiers de la mondialisation des échanges de marchandises et de services. 4 des 28 pays de l’UE comptent encore parmi les dix puissances mondiales. Mais pour combien de temps encore ? Tous les dix ans, l’un de ces pays sort du lot. L’Europe est dans l’obligation de reconstruire un socle et de marcher en ordre serré afin de mieux exploiter le potentiel du marché unique pour soutenir la croissance et la création d’emplois. Elle doit redresser la tête, mieux se protéger et durcir le ton contre les empires qui veulent sa perte, Russie, Chine, Etats-Unis. Sans la coopération qui renforce et la solidarité qui unit, aucun pays membre ne peut faire face seul et sans le soutien des citoyens. Sans un pilote dans l’avion, l’UE ne peut se défendre de façon cohérente, sauver son contrat social, fragilisé par les effets de la mondialisation et aborder avec vigueur la décennie des années 2020. Nous disions plus haut : les beaux et durables projets sont toujours les plus difficiles à bâtir car il leur manque souvent un composant qui ne permet pas à une solution d’être active et de favoriser la transformation. Quel est ce composant ? L’Europe peut-elle rénover la mondialisation ? »

 

 

Yan de Kerorguen

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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