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par Bruno Tilliette

200 000 personnes ont fêté le passage à la nouvelle année 2019 sur les Champs-Élysées. Parmi eux, 200 gilets jaunes recensés, 0,1 %. Pourtant, le lendemain, à la une des journaux, les images de cette soirée montraient essentiellement en gros plan des gilets jaunes, avec la foule derrière. Et tous s’interrogeaient déjà sur la suite d’un mouvement qui s’étiole, comme pour le relancer. Ce parti pris éditorial résume l’imposture d’un mouvement dont le seul fait d’armes est d’avoir rendu folles les classes politiques et médiatiques qui se sont perdues en interprétations délirantes d’une crise de nerfs de quelques milliers de mécontents. Jusqu’à la caricature la plus grotesque incarnée par les responsables de la France insoumise : François Ruffin, aveuglé par sa haine, en vient à soutenir, sur le RIC (Referendum d’Initiative Citoyenne), un Étienne Chouard, pourtant plutôt chouan que jacobin, tandis que Mélenchon, perdu dans son lyrisme révolutionnaire et les aigreurs de sa défaite présidentielle, célèbre, dans un hymne robespierriste, la gloire étincelante d’un Éric Drouet, personnage pour le moins ambigu et, en tout cas, situé à l’extrême opposé, en raison de son homonymie avec un Drouet qui reconnut Louis XVI dans sa fuite à Varennes et fut député régicide. Et pourquoi pas une comparaison avec Minou Drouet, qui, dans les années 1950, fut une enfant poète aussi prodige qu’éphémère (et sans doute pas l’auteure des textes qu’on lui attribuait). Insoumis, réveillez-vous, vos dirigeants sont devenus fous ! Je ne partage pas vos opinions, mais je les respecte et je les crois utiles pour le débat démocratique. Encore faut-il qu’elles gardent quelque cohérence. Même Marine Le Pen paraît plus mesurée que vos tribuns cyniques, prêts à défendre n’importe quelle cause pourvu qu’elle nuise à celle du pouvoir en place.

 

Passions tristes

Deux millions de citoyens ont signé la pétition pour le climat (« L’affaire du siècle ») en quinze jours, 1,2 million celle sur le prix du carburant en plus de deux mois. Faudra-t-il que les « gilets verts » allument des barbecues de pneus et de palettes aux ronds-points (ce qui irait à l’encontre de leur message) pour qu’on passe enfin aux choses sérieuses, celles qui engagent vraiment l’avenir de nos sociétés ? Le ridicule de cette bilieuse colère est qu’elle est née d’un mauvais timing : la corrélation de l’augmentation des taxes sur le carburant et de celle du prix du pétrole. Aujourd’hui où celui-ci est largement redescendu, personne ne s’apercevrait sans doute des quelques centimes ajoutés par celles-là. Et rien ne se serait passé. Rappelons au passage qu’en monnaie constante, le prix de l’essence est particulièrement stable depuis 60 ans, quand le pouvoir d’achat a triplé.

On aurait aimé ouvrir cette année 2019 sur des perspectives plus enthousiasmantes, mais puisque la page jaune ne semble pas encore tournée dans l’esprit de certains, il ne me semble pas inutile de faire le bilan de cette triste affaire qui a précisément réveillé toutes les passions tristes des Français que le président de la République souhaitait combattre. Sa faiblesse d’homme jeune est d’avoir sous-estimé l’ampleur du ressentiment et de la frustration qui habitent nos contemporains fatigués de tout.

 

Démocratie affaiblie

Le bilan, donc :

– La révolte des ronds-points a fait, indirectement, 10 morts en un mois, autant que les trois attaques terroristes en France, cette année 2018, et beaucoup plus de blessés. Ces victimes « collatérales » ne méritaient pas plus de mourir que celles tombées sous les coups des « fous de dieu ».

– Un coup d’arrêt vraisemblablement durable a été donné à une transition écologique pourtant bien modeste et insuffisante au regard de l’urgence. Encore combien de morts des effets de la pollution chaque année ? Encore combien d’argent pour réparer les dégâts sanitaires et matériels du dérèglement climatique faute de les prévenir ?

– La baisse du déficit public a été remise à plus tard, continuant de creuser la dette qui sera remboursée tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre par nos enfants, peut-être par un effondrement général de notre économie.

– Le droit de circuler a partout été bafoué tandis que se sont déchaînées des haines et des violences verbales et physiques inadmissibles à l’égard des politiques et des journalistes. Mais les mêmes élus et médias se sont également comportés de manière irresponsable et irréfléchie en soufflant en permanence sur les braises des carrefours pour réchauffer leur propre cachexie électorale et audimatique.

– Les plus grandes victimes du blocage économique ont été les commerces de proximité et les petits producteurs, ceux qu’il faudrait défendre pour garantir l’emploi et la vitalité des territoires, au profit des multinationales numériques qui suppriment de l’emploi, vendent nos données intimes, accélèrent les inégalités et ne payent pas d’impôts.

– Le train de réformes engagé par l’actuel gouvernement, élu sur cette promesse, risque fort de se trouver désormais bloqué par les groupes d’intérêt à qui cela ne plaira pas : les gilets oranges de la CGT pour la réforme de l’assurance chômage, les tempes grises des aînés pour celle de la retraite, les cols blancs des fonctionnaires pour celle de l’État, les stylos rouges des enseignants pour celle de l’Éducation nationale, les blouses blanches, les cols bleus, les chemises roses… En France, on en appelle en permanence aux réformes, mais ce n’est jamais la bonne dès que cela nous concerne.

– Le président de la République qui jouissait d’un certain prestige en Europe et dans le monde en raison de son volontarisme se retrouve très affaibli et aura bien du mal à faire valoir ses vues pour construire une Europe plus solide et solidaire face aux sirènes populistes, illibérales et anti-européennes de plus en plus de pays membres qui se servent abondamment des facilités de l’Union tout en en refusant les contraintes. Le scrutin européen risque de tourner au referendum anti-Macron et d’envoyer à l’assemblée une majorité d’anti-européens qui s’acharneront à défaire ce qui a été patiemment construit. L’impasse du Brexit devrait pourtant nous faire réfléchir.

– L’image de la France qui avait retrouvé quelque lustre est à nouveau écornée, nos compatriotes sont décidément irréformables. Les étrangers ne comprennent pas comment ce pays qui a tant d’atouts, qui jouit d’une protection sociale inégalée est devenu incapable de mesurer sa chance. C’est aussi le signe de notre égocentrisme national qui ne veut pas voir combien nous sommes privilégiés par rapport au reste du monde.

– Au final, et à rebours des résipiscences des intellectuels saluant « le retour du peuple » qu’ils auraient trop ignoré et qu’ils continuent, en réalité, de méconnaître, la démocratie, déjà fragile, ne sort pas grandie de ces débordements égoïstes et pavloviens, obsédés de pouvoir d’achat : toujours plus, tout de suite, quelles qu’en soient les conséquences. Faut-il rappeler que la « citoyenneté », dont se réclament les uniformes fluos, demande de faire passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers ? Je n’ai pas vu, chez eux, un grand souci pour le commun, mais seulement pour les petites communautés hétéroclites qu’ils ont formées et qui, elles-mêmes, se déchirent entre elles.

 

Creusement des inégalités

Peut-on, malgré tout, trouver quelques éléments positifs à ce bilan de faillite ? La dénonciation des inégalités toujours plus grandes en serait un, ainsi que le constat de l’impuissance des politiques de droite comme de gauche, depuis 40 ans, à empêcher cette injustice économique et sociale qu’Emmanuel Macron a semblé renforcer par des mesures favorables aux « riches » qui n’ont pas été comprises et n’ont jusqu’à présent pas eu l’effet escompté sur la croissance et le chômage.

On est en droit de se demander, par contre, pourquoi cette mise en cause justifiée des excès du néo-libéralisme financier, qui n’a plus rien de libéral, s’est retournée uniquement contre l’État-providence et les politiques qui essaient, tant bien que mal, de maintenir des systèmes de redistribution relativement généreux. Pourquoi le capitalisme actuel et les patrons qui l’incarnent, au moment même de l’affaire Carlos Ghosn, n’ont-ils subi aucune véritable critique, alors qu’ils sont les premiers responsables du creusement des inégalités, par la démesure de leurs salaires, de leurs indemnités de départ et de leurs « retraites-chapeau », par l’accumulation de profits indécents, par l’optimisation fiscale sur laquelle ils jouent pour eux et leur entreprise ?

C’est comme si les gilets jaunes demandaient plus d’argent et moins d’impôts pour continuer à les engraisser en achetant toujours plus d’un bonheur virtuel monnayé à prix d’or. Personne ne s’est dressé pour réclamer une diminution des revenus de dirigeants qui, pour certains d’entre eux, sont aujourd’hui 200 fois plus élevés que le revenu moyen de leurs salariés, alors que cet écart n’était que de 40 fois dans les années 1970. Personne ne s’est indigné que ce soit l’argent public, nos impôts et non les entreprises, qui financent la hausse du SMIC.

Au contraire, nombre de récriminations ont porté sur les indemnités des élus qui équivalent à 2 ou 3 fois le salaire moyen des Français (2250 euros mensuels nets), ce qui est confortable, mais ne semble pas scandaleux au regard de leur travail, de leurs responsabilités et de la précarité de leur situation. Cette focalisation contre l’État et ses représentants, accompagnée, si ce n’est d’une bienveillance, du moins d’une indifférence à l’égard des prédateurs économiques, ne semble pas de bon augure. Aux États-Unis, les électeurs ont fini par choisir un homme d’affaires sans scrupule et impulsif pour les gouverner. Au Brésil, un ancien militaire, autoritaire et ami des grandes fortunes. Je ne suis pas sûr que les plus pauvres vont y gagner et, à continuer sur leur lancée anti-institutionnelle, les gilets jaunes risquent d’être les premiers perdants de leur révolte.

 

Regain d’humanité

Reste une chose : les rencontres aux carrefours. Certains sont sortis de leur solitude quotidienne pour se retrouver avec d’autres, échanger, discuter, lutter ensemble, se chauffant aussi au feu de l’amitié. On dit même que des couples se sont formés. Puisse ce regain de vivre ensemble être le ferment d’un sens nouveau de l’existence où la relation à l’autre, le partage, la fraternité primeront sur l’individualisme possessif et vide d’humanité qui enrichit précisément le néo-libéralisme numérique dont nous sommes tous les victimes consentantes et anémiées. Seul ce renversement des priorités, être plus qu’avoir, regarder plus que paraître, peut désormais le bousculer et nous redonner l’envie de l’avenir. Autrement, chacun rentrera chez son automobile, comme le chantait Nougaro, après mai 68.

 

 

 

 

 

 

 

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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