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Faut-il laisser les seuls gens visibles qui vont d’écrans en plateaux prendre le pouvoir de la vie sociale et culturelle ? Et si nous écoutions un peu plus les autres, les invisibles, ceux qu’on ne voit vraiment pas, ceux qui, dans leur coin, se coltinent le réel ? Existe-t-il des gens, parmi les démunis, dont nous ne saurions rien de l’existence et de la précarité ?

Misère des invisibles ?

« Je suis invisible, comprenez-moi bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. » Ainsi s’exprime l’homme invisible dans le fameux roman de Ralph Ellison (L’homme invisible. Pour qui chantes-tu. Grasset. 2002).  L’invisibilité ouvre aux paradoxes. Ainsi, « il est une personne qu’on ne reconnaît jamais parce qu’elle est constamment invisible, et c’est évidemment soi-même. » On vient de le voir avec les Gilets jaunes, il y a des invisibles plus visibles que les visibles patentés. Etre invisible peut représenter aussi bien une force qu’une faiblesse. Cela dépend du registre dans lequel nous nous plaçons. Sur le plan social, la misère de l’invisibilité est un des problèmes majeurs auquel sont confrontés les démocraties des pays riches. Certains groupes sociaux restent totalement en dehors de la représentation politique.  Pour autant, n’ont-ils pas d’existence politique ?

Selon l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) le concept d’«invisibilité sociale » est de plus en plus pregnant dans le débat public. Dans un rapport (L’invisibilité sociale : une responsabilité collective), l’ONPES indique que nombre de personnes exclues ne réclament jamais rien et n’engagent jamais de recours. Jusqu’à ce qu’une soupape explose.  A défaut d’être vu, l’invisible est une  construction sociale qui se heurte au refus d’entendre malgré que, depuis plusieurs années, le discours politique s’est largement saisi du thème de l’invisibilité, principalement autour de l’exclusion. « Le SDF que je voie n’existe pas : il n’est pas vraiment là, je n’ai aucun lien avec lui. Nous rendons absent le sujet présent. L’invisible est produit comme tel par celui qui ne le « voit » pas parce que ce dernier n’a aucune vie sociale, aucun capital social : ni fonction, ni travail, ni logement etc. Je n’ai a priori rien de commun avec lui ni rien à apprendre avec lui : je suis impuissant » ( Guillaume Leblanc. L’invisibilité sociale. 2009). Cette invisibilité sociale met en évidence le besoin insistant de reconnaissance civile. Dans un ouvrage (Le Parlement des invisibles, Paris, Seuil, 2014), l’historien Pierre Rosanvallon jette un regard nouveau sur ceux qui ont le sentiment d’être oubliés ou incompris et qui précisément sont « invisibles » parce qu’ils sont en manque de reconnaissance et ne disposent pas des moyens organisationnels pour se faire respecter. « Une impression d’abandon exaspère aujourd’hui de nombreux Français » confirme Rosanvallon. Pour lui, cette masse indistincte et anonyme des « sans voix »  représente les « profondeurs de la société ». L’extension de l’invisibilité sociale se nourrit des désillusions que provoque la distanciation vis-à-vis des institutions et des médias. On parle aujourd’hui des «invisibles de la République»: toutes ces personnes ordinaires dont les institutions ne parviennent plus à satisfaire le besoin de reconnaissance sociale et qui se vivent comme des déclassés, négligés par l’état, déconsidérés socialement. Dans un livre au titre qui tombe à pique, (Les invisibles de la République avec Erkki Maillard, Robert Laffont. 2019) Salomé Berlioux évoque la profonde « inégalité territoriale, absente des radars médiatiques » de ces jeunes isolés qui vivent dans « la France périphérique », celle des zones rurales, des petites villes et des zones pavillonnaires, victimes de la fracture numérique qui les éloigne de l’information. Peur d’aller à la ville, peur de ne pas avoir les codes, de ne pas être à sa place, de ne pas être respecté… Salomé Berlioux souligne qu’ils sont résignés à l’échec. Ils restent en dehors du champ de vision, loin des écrans. Ils n’ont pas de techniques ni assez de voix pour être vus ou visibles et  exprimer leur mal être. Ce sont les sans abris, les sans domicile fixe, les sans emploi, les jeunes précaires sans qualifications, les familles monoparentales. C’est vers l’état et les associations qu’ils se tournent pour demander de l’aide. Ils représentent les deux tiers des jeunes Français et ils ne se sentent pas représentés. Ils sont dans l’angle mort des politiques publiques et des dispositifs d’égalité des chances. Ce ressenti négatif est au cœur de la fracture sociale et administrative  dénoncée depuis longtemps par les commentateurs économiques, en particulier, la difficulté de bénéficier, comme les autres, des services et des institutions sociales (désert médical, désert administratif, manque d’emploi, désert éducatif, désert numérique). Fracture au sein de laquelle il faut inclure, au premier chef, les « sans » (papiers, domicile fixe…) mais aussi les « internet manquants », principalement chez les personnes âgées et les jeunes précaires. Une dizaine de millions de personnes dans l’hexagone sont concernées par cette relégation citoyenne. Leur accès aux outils et leur connaissance des usages, limités voire inexistants, en feraient ainsi des « exclus ». L’exclu n’a pas de visage ni de voix qui soient accréditée. Il n’est ni vu ni entendu. Son invisibilité est subie. Elle est imposée, le plus souvent, par les circonstances de la naissance, la couleur de la peau, le handicap, la vulnérabilité, la pauvreté.

2. Valeurs de l’invisible

A première vue, tels qu’ils sont envisagés par les médias, les invisibles, laissés sur le côté, semblent bien seuls. Pourtant cette solitude n’en est pas une, elle est peut être bien plus pourvue qu’il n’y paraît. Pour Andrew Keen, auteur du « vertige numérique », « la visibilité est un piège ». Ce dernier veut remettre au centre de l’Internet le secret, la vie privée, le droit à ne pas être vu, à ne pas s’exposer en permanence aux yeux de tous. Il existe d’ailleurs une invisibilité désirée et une grandeur à demeurer inconnu,  à protéger son intimité. Il existe en outre une sorte de lisibilité de l’invisible qui vaut mieux que n’importe quelle visibilité. Non, l’invisibilité n’est pas synonyme d’inexistence, du moins si on l’envisage sur le plan individuel. Ce que l’invisible volontaire défend du point de vue personnel, c’est une idée de lui-même, une intégrité, des valeurs. S’il ne possède pas de capital, il s’impose dans la discrétion ou l’humilité par son potentiel, sans se montrer. Cette invisibilité active, insoumise, tire ses ressources de ses secrets, grâce à quoi, à l’abri des images et des écrans, elle peut faire travailler son imagination. Mais sa faiblesse, sa pudeur, sa réserve composent aussi son trésor. Force des créateurs, des « makers » ou des acteurs de la société qu’on trouve parmi les artistes, les chercheurs, les découvreurs et autres explorateurs du lointain, dans les associations, les coopératives, et les profondeurs de la vie didactique. Loin des médiations visibles, ils trouvent leur légitimité dans une pratique sociale, scientifique ou culturelle.

Aux « visibles » qui « font semblant, » affichant leur docte ignorance, nous recommandons les « invisibles », ceux qui « font vraiment ». Au show TV des « visibles » qui peuplent les écrans dans le souci éternel de leur image, s’oppose le théâtre des « invisibles » qui, dans l’action quotidienne et discrète, sont les initiateurs d’égalités existentielles, involontairement ou volontairement cachés, pour peu qu’ils fassent entendre leur voix. Encore faut-il l’entendre ? Se taire est un art, quand la parole et le silence, fuyant le bruit du visible deviennent, par la magie de l’invisible, source d’intensité du savoir. et parfois visionnaire. Etre un visionnaire ne requiert point d’être visible ni bavard. Les taiseux savent nous faire sentir la vérité du silence et le pouvoir de l’œuvre, sans recourir aux apparences. Par des écrits, des arts de faire, des notes de musique,  des tableaux, des pratiques culturelles, ils cherchent simplement à parler des autres. « Cette adhésion à l’invisible, voilà la poésie première, voilà la poésie qui nous permet de prendre goût à notre destin intime, écrit Gaston Bachelard. Elle nous donne une impression de jeunesse ou de jouvence en nous rendant sans cesse la faculté de nous émerveiller. La vraie poésie est une fonction d’éveil ».  Dès les premières lignes de Du côté de chez Swann ( A la recherche du temps perdu. Folio. 2001), Marcel Proust choisit son camp : «  Une obscurité douce et reposante pour mes yeux mais peut-être plus encore pour mon esprit. »

Au-delà du regard du visible, s’exprime le regard d’une vision que l’on voit à l’œuvre chez les poètes, les philosophes et les hommes de science ! « L’œil écoute », écrit Paul Claudel. Ainsi, en poussant plus loin ce point de vue, les aveugles ne seraient pas ceux qu’on croit, ni les « voyants » ceux que l’on pense.

Si l’invisibilité pénètre à ce point le visible pour s’y conformer, si le visible est à ce point exposé au repos de l’invisible pour gagner en authenticité, quelle est donc cette vision, au-delà de ces facilités, qui permet de mieux exprimer sa volonté existentielle ? Pour la définir il faut changer de registre, être « lisible » au lieu d’être visible. La « lisibilité » qu’utilise l’invisible vise une forme de reconnaissance fondée sur la connaissance, apport de connaissance ou recueil de connaissance. Etre lisible, c’est se détacher des images et des sondages qui sont l’apanage du visible, c’est mettre en avant les mots et les arguments. C’est regarder autrement le monde, comme dans un livre pour mieux lire l’histoire en train de se dérouler.

        Dans la Lettre volée (Histoires extraordinaires. Folio. 1973), Edgar Poe décrit cette invisibilité de la lettre comme introuvable par ceux qui restent obsédés par la visibilité. Ce que les gens visibles ne regardent pas, c’est la vérité, peut-être parce qu’elle crève les yeux à force d’être sous le regard. Comme s’ils n’en voulaient pas. Le narrateur et le policier Auguste Dupin qui cherchent ce document n’ont aucune solution à proposer au préfet et celui-ci repart, dépité. «  Ce que relate la Lettre volée est, on le sait, l’invisible du visible : la lettre que recherche un officier de police est en permanence sous ses yeux et ne rencontre pourtant jamais son regard, en raison d’un léger surcroit de visibilité qui, permettant au regard de constamment voir, lui interdit de jamais regarder » note Clément Rosset ( in Logique du pire. Eléments pour une philosophie tragique. PUF. 2008). Du côté de la lettre s’énoncent les noms, s’entendent les voix et se devinent les visages des invisibles. Le visible n’a pas complètement étouffé la parole. On peut se faire reconnaître par son simple nom, son simple visage, son œuvre, sans être vu. Dans l’invisibilité se trouve la possibilité de préserver un espace intérieur dont la présence se manifeste par le visage.

Pourquoi parler de visage quand on étudie l’invisible ? Parce que le visage est le seul endroit du corps qui est toujours nu. Il représente la plus incroyable des intimités. La force des invisibles, c’est d’avoir un visage qui se voit dans le réel et non dans l’illusion.Car le sujet de l’invisible se constitue dans le visage d’autrui et non dans son regard. Seul l’autre voit l’invisible tandis que le visible est incapable de se voir.L’image de soi est pure matérialité. « L’image est sans visage, pure forme sans expression et par là négation violente de l’altérité » soutient Emmanuel Lévinas. Elle n’a pas d’expression. Ce n’est jamais soi sur la photo ou dans le miroir. Celui qui se regarde dans la glace n’a pas de relief. « Quand je me regarde dans le miroir , ce n’est pas moi que je vois, et certainement pas non plus celui que voient les autres. D’abord parce que mon image est inversée. Ensuite parce qu’elle est réduite à une surface plane, alors que la tête réelle est en trois dimensions », indique Clément Rosset  dans des Entretiens avec Alexandre Lacroix ( La joie est plus profonde que la tristesse. Stock. 2019) Finalement à force d’être devant l’injonction de visibilité pour exister, celui qui reste invisible est plus libre. La prise de conscience d’une intériorité invisible permet de revaloriser l’espace, de lui donner une perspective. Mais attention, danger. « Le désir d’invisibilité totale est impossible car il conduit à la mort et à la déréliction souligne Eugène Enriquez ( Les tyrannies de la visibilité. Le désir d’invisibilité. Eires. 2011), mais qu’un désir d’invisibilité bien tempéré (on sait depuis Bach que le tempérament permet l’accord rigoureux des  instruments et la variété des modulations) » signale des sujets, possédés par un idéal hors du commun qui ne reconnaissent pas aux autres le droit de les juger négativement et qui ont fait de leurs clivages, de leurs brisures le fondement même de leur existence et de leurs œuvres ».

La médiation de l’artiste

En réalité, «ni le visible ni l’invisible ne sont des qualités naturelles des êtres. Ce sont plutôt des tonalités » soutient Guillaume Leblanc.  Pour ce dernier, visible et invisible forment deux modalités de considérer le monde. Elles se répondent au lieu de se faire face. Leur opposition n’est ni opérante, ni efficace.  Ambivalence de la visibilité, à la fois sentiment d’exister et banalité, ambivalence de l’invisibilité, à la fois régénération authentique et mort sociale. La fonction de l’artiste nous aide à à trouver la porte de sortie de cette dualité, à  concilier le visible et l’invisible, à rendre leur commerce profitable.

Parce qu’il est à la fois l’un et l’autre, singulier et pluriel, l’artiste occupe une place à part. Il a cette faculté de voir des choses là ou personne d’autre n’en voit, de rendre visible l’invisible, de voir l’extraordinaire dans l’ordinaire. Ainsi le texte littéraire peut être vu, de prime abord, comme la représentation visible (à travers les mots, les formes du discours) de l’invisible, c’est-à-dire de la pensée et des sentiments. Telle est la figure marginale de l’artiste qui par sa fonction dans la société symbolise la résolution de l’antagonisme entre la promotion de l’égalité pour tous et la rareté du talent. Les artistes sont des initiateurs d’égalité, explique Nathalie Heinich ( Article arts et sociétés : Des artistes, ou comment justifier l’inégalité). L’artiste est « celui qui, dans l’imaginaire collectif, unit l’aspiration démocratique à la communauté et l’aspiration élitaire à la singularité. » explique-t-elle. En conciliant la facture de l’excellence d’un côté et l’« envie » démocratique de l’autre, l’artiste réunit à la fois la promotion de la supériorité de l’art et en même temps l’exaltation de l’égalité. L’idéal républicain est tout entier inscrit dans cette conciliation permettant aux capacités individuelles de l’homme ordinaire d’accéder à l’élite selon ses efforts ou sa chance.  « Le paradoxe de l’artiste intègre le talent (inné), la démocratie ( chacun y a droit) et la méritocratie (elle ne dépend que du talent individuel) » souligne Heinich. « En se constituant idéalement comme singulier, c’est-à-dire, littéralement, « hors du commun », l’art paie de son renoncement au pouvoir et à l’insertion sociale sa capacité à représenter un privilège démocratiquement acceptable, parce que ni aristocratique (sans pouvoir), ni bourgeois (sans insertion). D’où le partage de l’artiste en trois idéal-types, renvoyant chacun à l’une de ces dimensions axiologiques, ainsi conjuguées dans cette chimère aussi robuste qu’improbable : l’artiste mondain, incarnation d’une aristocratie désormais renvoyée au passé ; l’artiste engagé, incarnation de la démocratie expérimentée au présent ; et l’artiste bohème, incarnation de la singularité projetée dans l’avenir. Ainsi peuvent se conjoindre, ne fût-ce qu’imaginairement, les trois substrats fondamentaux de la grandeur que sont le privilège (aristocratie), le mérite (démocratie), et la grâce (vocation) » célébrité bâtie sur la naissance, le pouvoir ou le savoir.

Donner la parole aux invisibles ou prendre la parole

Il existe un autre invisible, « l’absent de l’histoire » (analysé par Michel de Certeau dans le livre éponyme (Mame. 1973).  « Place à l’autre » dit de Certeau. Que les fragiles, non pas retrouvent leur voix (il ne l’on pas totalement perdue) mais qu’elle soit pleinement entendue ! Rien à voir avec le bourrage d’images des Gilets jaunes. Se pliant à l’impératif du « tous visibles » du « m’as-tu vu », le for intérieur de la personne s’appauvrit. L’intimité se déplace vers l’extérieur, se perd dans les réseaux. La dimension de la vie psychique s’amenuise. Absorbé par les télés réalités, l’imaginaire s’appauvrit.  Ainsi en est-il de l’image sans mots du Gilet jaune

La « prise de parole », se référant à Mai 68 est une explosion de la parole publique. La lisibilité passe par la parole. Elle redonne le pouvoir d’agir.  De Certeau utilise la poésie pour donner existence à l’autre dans le récit historiographique, le disparu, le revenant. Dans ses écrits, il lui redonne vie. Il analyse les conditions d’accès des absents à la parole, et tente de comprendre  ce qui se cache derrière les choses, avec derrière, l’idée qu’ « un homme devient libre quand sa parole compte ».. Ainsi chez les invisibles assumés, « cette pensée toujours en transit », « le refus de se laisser enfermer dans quelque identité ».

L’altérité provoque l’altération de l’identité et suscite ainsi une remise en marche, un mouvement constant vers la création, : « Penser, écrit de Certeau c’est passer à l’autre », passer dans le camp de l’autre pour y pratiquer un écart qui le remette en route. Le chemin non balisé qui conduit vers l’autre est une mise en péril de sa propre identité, de ses certitudes. « Est mystique celui ou celle qui ne peut s’arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela. » Il n’est ni dedans ni dehors, à côté. Il n’est ni visible ni invisible, mais lisible. Il n’est ni dans l’avoir ni dans l’être, mais dans l’autre. C’est à cet autre, lorsqu’il ne prend pas sa place, qu’il convient de redonner la parole, à qui il faut redonner sa capacité d’agir.

Yan de Kerorguen

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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