Comment imaginez-vous l’entreprise en 2020 ? Quand on pose cette question à des acteurs de l’entreprise et à des experts, les réponses se déclinent souvent autour de l’adverbe « plus » [Voir les vidéos sur [www.entreprise2020.fr]]

Les entreprises de demain seront…

  • Plus raisonnables : Finis les parachutes dorées, les rémunérations excessives, les retraites chapeau… .
  • Plus créatives : Ou elles innovent ou elles signent leur faire-part de décès.
  • Plus souples : Les paquebots resteront au port, on naviguera dans des petites embarcations qui peuvent changer de cap au gré des opportunités.
  • Plus solidaires : elles ne pourront plus se contenter de claironner qu’elles font dans le développement durable.
  • Plus en phase avec les clients : ils participeront au processus de création.

Si ces « plus » racontent que des coups de burin fissurent l’entreprise traditionnelle et ouvrent des brèches qui vont la remodeler, le dessin de l’entreprise de demain reste flou. _ Les moteurs de transformation sont économiques, technologiques, politiques, financiers, environnementaux… Ils sont si nombreux qu’on ne peut en dresser une liste exhaustive.

Pour illustrer cette diversité, zoomons ensemble sur dix microphénomènes repartis en trois grandes catégories:

  • l’arrivée dans l’entreprise des OTM (Organismes technologiquement modifiés) ou génération Internet,
  • les nouveaux espaces et usages liés aux déferlement des nouvelles technologies,
  • les problématiques sociétales.

Des frontières floues

Ils s’appellent Samia, Anatole, ou Lucilou. Ils ont 16 ans. Quand ils rentrent chez eux, ils téléphonent, chatent, envoient des SMS à leurs amis. Ils sont chez leurs parents mais avec leurs amis. Il n’y a plus de rupture entre leur vie sociale et familiale.

Cette absence de frontières est d’autant mieux vécue qu’elle attenue les conflits de générations. De ce fait, on est droit de penser que ces jeunes continueront à fonctionner ainsi lors de leur entrée dans la vie active : ils mèneront de pair leur vie professionnelle et sociale. Il y n’y aura plus de rupture franche entre le travail et les loisirs, la vie privée et professionnelle, les temps travaillés ou non… Comme le temps de présence physique n’aura plus de signification, l’entreprise pourra adopter deux types d’attitude. Ou elle met en place une série d’interdits pour tenter d’atténuer ce phénomène et bride la créativité de ces jeunes. Ou elle repense son organisation et propose un système où tous ses collaborateurs (et non uniquement les cadres) travaillent pas missions.

Une reconnaissance par les pairs

Ceux-là se nomment Ted, Cherif ou Dorothée. Ils jouent en ligne à World of Warcraft ou autres jeux. Ils ont 14 ans et dirigent des guildes de joueurs. Lors d’une mission, ils mobilisent une cinquantaine d’internautes disséminés à travers le monde.

Le jeu en ligne a mauvaise presse. Il est perçu comme violent, chronophage et est même considéré comme une drogue. Comme toutes nouveautés, il subit sa horde de critiques. Socrate et Platon fustigeaient les livres qui allaient tuer la mémoire.

Il y a une cinquantaine d’années, on accusait la lecture de faire mal aux yeux et de rendre associable. Depuis, on jette l’opprobre sur la télévision. Le regrettable dans l’affaire est que ces attaques cachent les capacités à manager une équipe à distance, à prendre des décisions rapides et à opérer collectivement que les joueurs en ligne acquièrent.

Si l’entreprise aurait tout intérêt à profiter des acquis de ces jeunes plutôt que de les négliger, ces pratiques massives sont en train de modifier les rapports à la hiérarchie. Dans ces jeux, le leader, le chef de guilde, peut être un gamin de 12 ans. Qu’importe l’âge, les joueurs le reconnaissent en fonction de sa compétence sur le terrain.

Quand ces millions de joueurs débarqueront dans l’entreprise, ils risquent de ne pas comprendre voire d’admettre que la hiérarchie repose sur des diplômes ou de l’ancienneté et non sur une compétence effective validée par les pairs. Une fois encore, l’entreprise pourra adopter deux attitudes : le conservatisme ou le changement du système hiérarchique.

Comme avec Google toutes les connaissances sont à portée de clic, la reconnaissance du leadership ne passera pas non plus par l’accumulation de savoirs mais dans la manière dont les managers exploiteront et partageront les connaissances. Ils devront avoir la même démarche que ce professeur du Collège de France qui dit : « Aujourd’hui, quand je fais mon cours, les étudiants sont connectés à Internet et vérifient la validité des informations que je donne. Cette nouvelle donne m’a obligé à donner du sens à son propos et non, plus comme avant à déverser mes savoirs.  »

L’apprentissage par essai-erreur

Vous achetez un nouveau téléphone ou autre objet technologique. Alors que vous vous apprêtez à déchiffrer la notice, votre adolescent prend la chose et explore tous les possibles. Il procède par essai-erreur comme pour toutes les découvertes sur le Net. Un nouveau logiciel est lancé. Il clique à droite et à gauche, se trompe, interroge ses copains, prend en compte leurs commentaires, explore de nouvelles pistes.

Quand ce jeune arrivera dans l’entreprise, il continuera à fonctionner avec ce principe naturel de progression (Un bébé n’apprend pas à marcher sans tomber plusieurs fois). Il aura alors du mal à admettre d’être sanctionné à la première erreur. Si une fois de plus, l’entreprise veut le garder, elle devra remettre en cause sa fâcheuse habitude de ne pas accepter ce basique.

Les sources en libre service

Votre ordinateur a explosé en plein vol. Lors du renouvellement, vous découvrez qu’il faut doubler la mise en achetant les licences des divers logiciels. Un ami vous conseille d’abandonner Microsoft et consorts pour les logiciels libres. A cette occasion, vous avez l’agréable surprise de constater qu’en écoutant son conseil, vous avez accès à une caverne d’Ali baba sans débourser un centime. En prime, en cas de difficulté, une communauté d’experts est prête à vous aider.

Cette performance repose sur le libre accès à toutes les données. Grâce à cette ouverture, chaque développeur peut ajouter sa brique à l’édifice. Le fonctionnement est similaire pour l’encyclopédie Wikipedia qui concurrence désormais les encyclopédies traditionnelles. Ces succès remettent progressivement en question les bienfaits des brevets, noms, concepts et autres protections de la propriété intellectuelle.

Bières, voitures en open source… Cette pratique d’accès libre aux données se répandant, on peut supposer que l’entreprise de demain comprendra que même s’il y a beaucoup de talents dans l’entreprise, il y a en a encore plus à l’extérieur et qu’elle aurait tout intérêt à en profiter en rendant accessible ses sources.

Cac (Création assistée par le consommateur)

Votre fille est une artiste talentueuse. Sur www.lafraise.com, elle propose des dessins de tee-shirt. Comme tous les internautes inscrits sur ce site, elle vote ensuite pour choisir les créations que lafraise.com va produire et parfois elle les achète. Elle va ensuite sur www.blogbang.com pour imaginer une pub pour une marque. Que sa création soit choisie ou non, elle peut la mettre sur son blog et être support de diffusion de la marque.

Cette artiste est donc à la fois fournisseur, client et diffuseur. Dans ce système permis par Internet, on ne tente plus de repérer et répondre aux besoins du client, le client fait partie intégrante du processus de création du produit. Cet apport de la technologie commence à séduire un nombre de plus en plus grand d’entreprises qui sont au passage contraintes de revisiter leur mode de fonctionnement.

La fin des autoroutes professionnels

Vous êtes un papy boomer. Alors que les caisses de retraite crient « Au vide”, vous vous apprêtez à toucher votre récompense pour bons et loyaux services. Avec l’allongement de l’espérance de vie, vous comptez même profiter de longues années de cette manne.

Avec ces légitimes exigences, le crash du système n’est pas loin et il risque de se traduire par un report de l’âge de la retraite. Côté entreprise, l’affaire risque d’être complexe à gérer. Si encore plus d’anciens bouchent la route et obligent les plus jeunes à faire du sur-place, on risque d’assister à une sclérose totale de la motivation.

Pour l’éviter, les entreprises devront revoir leur logique de carrière. D’autant que les entreprises modèles pour les jeunes se nomment aujourd’hui Facebook, Google et ont des dirigeants de moins de 30 ans.

La gratuité

Logiciels, musiques, films gratuits…. Vous vous désespérez de cette gratuité qui fait que vos enfants ne déboursent plus un centime pour posséder un bien culturel.

Mais, pa’, cool, la gratuité, il n’y a rien de plus qui fait vendre.
Et voilà que votre jeune se met à étayer son affirmation avec quelques exemples. Les Monty Python augmentent leurs ventes de 23 000% en offrant gratuitement leurs sketchs. Radiohead a lancé un disque où chacun pouvait fixer le prix. Ils ont gagné beaucoup plus d’argent qu’avec les autres disques bien que la majorité des personnes ont donné peu voire rien. Selon le classement établi par la boutique en ligne Amazon, l’album de musique le plus vendu en version digitale en 2008 sur la plateforme est Ghosts I-IV du groupe Nine Inch Nails – fer de lance du rock dur américain. Cet album en tête des ventes est disponible légalement et gratuitement sur Internet !

Avec de telles habitudes et réussites, les modèles économiques traditionnels peuvent avoir rapidement besoin d’un bon dépoussiérage.

Le pair à pair

Vous venez de vider votre grenier et des amis vous ont conseillé de vendre vos vieilleries sur ebay. Un mois plus tard, vous avez obtenu un bon prix pour vos objets et ebay ne vous a pris qu’une somme modique.

Dans l’élan, vous vous dites : « Et si cela fonctionnait de la même façon pour les échanges d’appartements voire pour l’argent ? Si au lieu d’emprunter à une banque, vous empruntiez à un inconnu. » Ces systèmes existent déjà, ils se nomment prosper.com, trocdemaison.com. Comme eBay, ce sont des places de marché. L’entreprise promotrice de plate-forme d’échange se rémunère en touchant un pourcentage sur chaque transaction.

Rendu possible grâce à Internet, ce principe de fonctionnement se développant, on peut penser qu’il participera à la transformation de l’entreprise.

La complexité

Lehmann Brothers, Kerviel, Madoff… Ces noms vous font froid dans le dos en vous donnant l’impression que le monde a perdu la raison. Sans doute, il y est de plus en plus complexe et donc plus en plus imprévisible. La complexité (à ne pas confondre avec la complication) nait lorsque plusieurs systèmes sont en interaction. C’est le légendaire principe de l’aile de papillon qui va déclencher une tornade à l’autre bout de la planète.

Le Net créant des liens entre des systèmes autrefois séparés, les interactions sont de plus en plus nombreuses et il faut donc désormais composer avec l’imprévisible.
Si la gestion de l’entreprise est aujourd’hui cartésienne, elle va vite s’apercevoir que ce système n’est plus en adéquation avec les évolutions. S’adapter à l’imprévisible nécessite d’avoir une organisation et système mental souple et être capable de changer d’orientation à tous les instants.
Après quelques mésaventures liés au déferlement de ce foutu imprévisible, l’entreprise abandonnera peut-être son rassurant et légendaire rationalisme.

L’environnement

Si vous avez été longtemps sourds aux cris d’alarmes des experts concernant le réchauffement climatique, vous ne pouvez plus nier cette cruelle actualité de notre planète. Vous vous rendez compte que la diminution de la consommation énergétique ne passe plus par des discours de bonnes intentions, mais impliquent un réel changement dans la manière que l’entreprise a de produire et se développer et gérer son quotidien.

Si ces dix phénomènes vont contribuer à modifier l’entreprise de demain, on pourrait continuer la liste en parlant par exemple de l’essor des réseaux sociaux, de la pratique du zapping, de la paupérisation d’une tranche grandissante de la population… En conjuguant l’explosion des technologies, les transformations qu’elles induisent et les nouvelles donnes sociétales on voit aujourd’hui que même le changement change. S’il était hier plus circonscrit, il joue désormais sur tous les tableaux en même temps. Pour s’y adapter, la seule solution pour l’entreprise semble de composer avec lui et non plus de lui résister en continuant à utiliser des recettes qui ne fonctionnement plus.

Le pari est certes difficile mais l’entreprise n’a pas d’autre choix que de le tenir.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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