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Insolente inégalité entre les confinés des champs et les  confinés des villes, entre les plantes vertes et les murs gris, entre espace et densité. Il y a ceux qui continuent de regarder le ciel et d’autres qui n’ont que la fenêtre pour voir la rue déserte. Grand sentiment de liberté et de tranquilité pour les uns, dureté de l’enfermement pour les autres. « Quelque part entre s’en foutre et en crever. Entre s’enfermer à double tour et laisser entrer le monde entier. Ne pas se durcir mais ne pas se laisser détruire non plus. Très difficile » (Emile Ajar. L’angoisse du roi Salomon).  La désolation nous a surpris par son injustice. La sidération est totale. Hier, certains s’embrassaient dans la suffisance de leur bonne santé. Aujourd’hui, certains d’entre eux, intubés de toute urgence, étouffent dans la stricte solitude d’un lit en salle de réanimation. Triste perspective pour les plus âgés. A 65 ans on comprend soudainement qu’on est vieux et désigné sur l’autel de la raison sanitaire. Ce n’est plus de la théorie mais le visage du réel, la peur au ventre. La maladie à coronavirus (Covid-19) qui rôde dans les environs de la vie nous met face à l’horizon indépassable de la mort. La pensée de l’insécurité qui s’est imposée dans nos vies depuis quelques années, avec le terrorisme, le chômage, et la tentation autoritaire, nous plonge un pas en avant, dans un désarroi existentiel conjugué à une panne décisionnelle dont nous ressentons amèrement le tréfonds. Ce que nous tenions pour acquis, désormais  ne l’est plus.

En ces jours d’effroi, la mémoire nous rappelle les moments de douleur qui ont meurtri, en France, nos années 2010-2020. D’abord le massacre du Bataclan où ont disparu sous les balles des terroristes islamistes plus de 150 jeunes gens ; puis l’incendie de la cathédrale Notre-Dame qui a vu disparaître sous les flammes un pan entier de l’histoire de Paris ; enfin la pandémie du coronavirus  qui met directement chaque habitant de la planète face à la mort solitaire. Ces trois blessures cruelles ont précipité dans les esprits et dans les cœurs l’idée d’une rupture dans le cours des choses. Ils concernent, le premier, la jeunesse ; le second, l’histoire ; et le troisième la vieillesse. L’évènement du coronavirus, avec la vision de la mort totale, donne lieu à un changement de paradigme : le présent se vit intensément, puisqu’au-delà de l’immédiat, le temps peut s’arrêter au hasard d’une rencontre.

Cette pandémie signe-t-elle l’achèvement en longueur d’une période post-moderne ?  Ou bien le début d’un cycle de transitions qui tarde à venir ?

Un virus mondialisé

Stupéfiante, versatile, hétérogène, jamais dans l’âge moderne une épidémie n’a été aussi déconcertante. Le monde entier s’y est laissé prendre. Le Coronavirus qui semble adopter des stratégies aléatoires pour infecter les individus – ce qui peut expliquer des taux de létalité très différents – est le premier né de la mondialisation. Ce nouveau virus se distingue par sa propagation rapide. Il est dangereux en cela qu’il est capable d’affoler notre système de santé tout entier et de le bloquer, par engorgement. Personne n’a vu venir cet événement sans précédent. Les réactions des gens face au risque de contamination sont marqués par la contradiction. Nous sommes tour à tour atteints par la crainte et l’audace : la peur qui nous intime de rester isolé ; l’envie de vivre qui nous pousse à sortir, parfois dans l’insouciance au risque du dérapage. Il faut bien vivre. L’épidémie a déjoué toutes les analyses. Logistique défaillante, manque de prévision, défaut d’organisation, et insuffisance d’allocation de moyens, les pouvoirs publics dans de nombreux pays n’ont pas su voir son potentiel de dispersion et la menace qu’il fait courir. Et encore aujourd’hui, en début de déconfinement.

Le caprice de Sysiphe

C’est le sentiment de l’absurde qui nous envahit. « Qui a seulement imaginé un jour vivre cet épisode inédit de l’histoire de la santé: la tragédie d’une société qui faute d’inspiration perd sa respiration. Même aux pires moments de le guerre, la vie, l’activité, la circulation, tout cela marchait. Mais là, point de bombardement, juste un silence de comorbidité que vient chatouiller le chant des oiseaux, avec une certaine ironie, pour ceux qui se contentent de poésie. Singulière sensation de bonheur tranquille pour ceux-là, sentiment d’urgence désespérée pour les autres. « Etrange tyrannie que l’épidémie », écrit Albert Camus dans La Peste. A la confusion des sentiments que dicte le virus dans sa marche funèbre s’associe la panne des horloges et, dans l’incertitude, la fusion des confinements. Stop. Interdiction de se déplacer, sauf dérogation. Curieux mélange d’infantilisation et de sénilité que nous assène la morale sur la fragilité des vieux et la désinvolture des jeunes. Tous coupables à leur façon, les uns d’exister encore, et pour les autres, la fureur de vivre! 

Plus aucun souffle. Un espace sans ciel, un temps sans profondeur qui s’étire vers l’infini. L’habitude commande les gestes, toujours les mêmes en une répétition machinale.  Nous perdons la notion du temps. De la misère de la Peste, avec Camus passons au tragique et à l’absurde, avec « Le mythe de Sysiphe » : « Les dieux avaient condamné Sysiphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir ». Tel est le sentiment de l’absurde  que doit affronter celui qui méprise les dieux. Coronavirus est sur ce chemin menaçant.

On connaissait les confins…les bouts du monde,  mais le confinement, cet espace de solitude obligée, nenni, point du tout. Une forme du malheur pour les uns, en mode panique d’un peuple atomisé, déraciné; une part de bonheur pour les autres qui savourent le silence reposant du temps qui passe. Pascal ne disait-il pas que « le malheur des hommes est de ne pas savoir rester ou demeurer seul en repos dans sa chambre ». Je ne partage pas ce sentiment égoïste.

L’essentiel

Quand le monde fait face à une réalité qui le dépasse, les modes de mobilisation traditionnels ne sont pas opérants. Quand le « fondamental » est en cause et la mort frappe à la porte, « l’appliqué » est en peine de trouver la clé. Les idéologies, les réformes, les mouvements sociaux  sont toujours en deçà des réponses nécessaires à apporter. Cela peut se comprendre. Vivre et mourir au temps de corona est une expérience inédite. Quand le temps s’arrête, il n’est pas de respiration aisée. Le cœur de l’être s’emballe. La virulence de la pandémie nous ramène aux contradictions humaines. Elle nous intime d’aller à l’essentiel, au delà de l’économique et du social. Soit vers ce qui relève de l’essence.  Et donc vers ce qui relève de l’être, ce qui fait que l’homme est l’homme, ce qui fait qu’il est un être pensant. A quoi pense-t-on d’essentiel dans ces moments où le surgissement du réel interrompt le cours des choses ? On pense à la vie, la  mort, le temps, la solitude, la peur, la liberté, le désir… bref aux fondamentaux que la pensée philosophique nous aide à conceptualiser. L’essence consiste à se comprendre soi-même. Aller à l’essentiel, c’est un peu le projet de Hannah Arendt quand elle tente d’identifier, au cœur des évènements, les traits les plus durables de la condition humaine et propose le concept de « seconde naissance », soit la chance d’une renaissance de soi-même. Relancer les fondamentaux, n’est-ce pas la plus belle invitation à l’action ? Dans son ouvrage La condition humaine, elle souligne  que les hommes ne sont pas nés pour mourir mais pour créer du neuf, pour commencer « un monde à nouveau ». La philosophe invoque à ce propos l’idée de spontanéité qu’elle associe à la liberté, « le pouvoir qu’a l’homme de commencer quelque chose de neuf à partir de ses propres ressources, quelque chose qui ne peut s’expliquer à partir de réactions à l’environnement et aux événements ». On est proche ici de la notion de résilience qui suppose une capacité d’adaptation et d’initiative face à une situation inédite. La philosophe Cynthia Fleury parle de « kairos », soit le bon acte, au bon moment, pour transformer un événement en commencement historique!  Mais un impératif risque de rendre la chose difficile. Il faudra désormais, qui sait combien de temps, avancer masqué.

Le visage masqué

Le confinement massif de la planète impose aujourd’hui un bouleversement dans notre vie la plus intime, sur la partie du corps où s’exprime l’émotion, qui trahit notre vulnérabilité : le visage. Il y a quelque chose d’essentiel dans le visage, nous enseigne Emmanuel Lévinas. Pour le philosophe de l’éthique moderne, la relation au visage est la voie d’accès à l’autre, la condition de possibilité de toute relation humaine. Les psychiatres voient dans le sentiment de n’avoir plus de visage la vraie maladie mentale,  celle qui empêche de vivre et provoque l’effondrement de la psyché. Et voilà qu’en quelques mois, un vulgaire bout de tissus s’impose à la vue de tous, entre le nez et le menton, ne laissant que les yeux et le front : le masque ! 

Comment vivre et échanger avec autrui quand le visage soudainement masqué, nous prive de ses expressions et installe une ambiance de méfiance ? Nulle embrassade qui tienne. Même pas un baiser volé. Méfiez-vous les uns des autres ! Comment ne pas être perturbé, face à ce masque saugrenu, censé protéger du virus, et qui, pour bien faire, repousse l’autre.  Il est inquiet de sa présence et fait un écart de côté lorsqu’il passe à proximité de celui qu’il croise. Dans ce climat d’inquiétude  l’individu  va s’interroger sur son rapport à l’autre. Inquiétante familiarité, dit Freud dans son propos sur l’ambivalence «  Das Unheimliche ».

L’enjeu du masque est en forme de paradoxe : apparaître plus qu’être, et en cela il est expression du faux. Il est aussi fermeture, ne pas  exposer ce que l’on est, cacher  sa pudeur confinée. Nous avons cru avec Rimbaud que « je est un autre ». Mais le masque dit le contraire. Sans un visage qui parle et ce sourire qui restera caché, il n’y a pas d’autre et donc pas de bonheur possible pour autant que le bonheur est dans la considération de l’autre. Ce sentiment confus d’absence de l’autre nous prive du désir ? Méfiez-vous les uns des autres, c’est aussi soutenir la distance : chacun chez soi. « Que reste-t-il de la solidarité quand l’enfer, c’est les autres ? » se demande la psychanalyste Cynthia Fleury : « cela peut sembler presque une disgrâce, cette dissymétrie entre ceux qui doivent surtout ne rien faire, rester chez eux, et les autres, à qui tout incombe, et que notre rien protège malgré tout » . telle est la tension des contraires en temps d’épidémie.

Liberté

Nous sommes encore en état d’urgence sanitaire, avec des lois d’exception et d’urgence prévues pour lutter contre la pandémie. Nos libertés fondamentales sont-elles touchées ? Parlons plutôt de réduction des plaisirs de l’existence là où s’organisent les échanges.

La distanciation sociale par le masque dégrade nos plaisirs les plus simples et pourtant les plus aimés : par exemple, s’attabler à la terrasse d’un café et regarder le visage des gens qui passent sur le trottoir.  Visages masqués, rue défigurée… Circuler, voyager, sans fontières. Saurons nous patienter  en attente du vaccin et des traitements décisifs ? Le risque existe de limiter l’exercice de certaines libertés formelles, voir certains dérapages fragilisant la démocratie. Mireille Delmas-Marty, juriste, professeure au Collège de France avertit. Avec ces mesures attentatoires aux libertés, et si le pouvoir devenait autoritaire. « Je crains que ne se reproduise ce que l’on a pu observer dans l’après-terrorisme : que les mesures exceptionnelles soient transposées, voire renforcées, dans le droit ordinaire, nous rapprochant des modèles autoritaires et des sociétés disciplinaires. Au moment de la sortie il faudra être vigilants ». Voilà l’essentiel avec lequel il faut agir.  Non pas en manifestant un désaccord, ce qui serait un maigre effort, mais en entreprenant bien autre chose sur nous-mêmes: une sorte de métamorphose.

Avec la distanciation sociale ou physique, préconisée plus ou moins sévèrement selon les pays, c’est la question de l’altérité qui est posée. Le confinement, la mise en quarantaine, l’isolement, renvoient à la question de l’autre et partant, de la solidarité.  Mais la question de l’autre, en temps de Coronavirus, renvoie aussi, grosso modo, à deux conceptions du monde : la tyrannie et l’humanisme.

L’inclination tyrannique, en vigueur dans les systèmes autoritaires, surgit de la nuit des temps obscurs. Elle nous parle d’une anthropologie fondée sur la guerre, la pulsion, la force. Elle se définit par le rejet de l’autre, et prône une société où la pluralité des hommes « s’est comme évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques». Cette conception décrite par Hannah Arendt (Les origines du totalitarisme) utilise la rhétorique de la revanche et se légitime par l’humiliation. Pour l’homme de la guerre et de la pulsion, l’individu est un être superflu, un animal parmi les autres, « un loup pour l’homme » disait Hobbes dans le Léviathan.  L’autre est ainsi perçu comme un perturbateur. Il est celui qui peut donner la mort en me contaminant. Il est la faute de mon malheur. Il n’est pas un semblable, mais un ennemi. Dans ce camp de la peur, deux géants s’affrontent presque symétriquement, en un combat douteux. Le premier Donald Trump, est un histrion bouillant qui rit de ses plaisanteries, ment comme il respire, vautré dans l’ignorance crasse de son obscénité. Le second, Xi JinPing, est un masque froid et impassible, un sphinx cynique qui prend sa revanche sur l’histoire. Ils incarnent deux systèmes de pouvoir sans vergogne irréductibles à la raison. Pour ces dirigeants, parmi lesquels il faut inclure Poutine, Bolsonaro, Erdogan,  la triade « peur, mensonge et brutalité » constitue quasiment une norme.

De son côté, la tradition humaniste professe, paradoxalement, que la distanciation sociale nous rapproche des autres pour gagner la paix sanitaire et la bonne entente. On parle de l’humanisme du soin qui nous réconcilie avec la bonté de l’autre. L’humaniste invoque la solidarité, s’appuie sur la connaissance et la science en pronant le débat et la démonstration rigoureuse. Il est du côté des valeurs universelles. Affaire de tact, de bon sens, de sponanéité et de nuance, l’option est fragile. La mise à distance est dans cet ordre des choses la condition pour que le virus se meurt et que le figure de « l’autre » revienne à la première place.

Optimistes par nécessité, les humains ont toujours su, par delà les crises, les guerres et les cataclysmes, surmonter les épreuves. Dans la lutte contre la pandémie, « il faut assumer le fait que pendant le confinement la démocratie doit continuer, avec des débats critiques tout en étant vigilant à la tentation qu’ont certain de profiter de la pause pour faire la chasse aux boucs émissaires » souligne Frédéric Worms, auteur de «  A quoi tenons-nous. Le moment du soin ». (PUF. 2010). Jean-Paul Sartre a dit : « nous n’avons jamais été aussi heureux que pendant la guerre ». Il voulait dire, c’est en période d’occupation quand le pays est baillonné, que le sentiment de liberté est le plus vif. Voilà l’impératif : iI faut réfléchir à comment profiter de ce sentiment de liberté après la contrainte du confinement. Apporter une réponse collective à ce « mini-effondrement ». Avec le déconfinement, l’une des épreuves les plus redoutables est celle qu’un pays s’inflige à lui même. La défiance, ce sport dont les Français, sont très friands est peut-être notre pire ennemi ! Sans hésiter, je choisis l’autre option : la confiance !

Yan de Kerorguen

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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