Pantalons :

C’est une très très vieille blague, mais à mon avis moins vieille qu’Adam Smith. C’est Léon, un négociant qui rencontre son collègue Paul et lui propose d’acheter un wagon de pantalons. Paul hésite, mais l’hiver approche, le prix est bon et permet une marge raisonnable, il achète le wagon de pantalons, il trouvera bien quelqu’un que ça intéresse. Justement, voici Samuel : « Samy, l’hiver approche, les gens ne vont pas rester dans leurs vieilles fringues d’été, j’ai une bonne affaire à te proposer : un wagon de pantalons ». Samuel hésite, mais finalement c’est évident qu’avant les frimas, il va bien falloir s’habiller plus chaudement, alors il achète et comme c’est le bon moment, et moyennant une marge pas trop forte, il trouvera bien quelqu’un que ça intéresse. Et ainsi de suite jusqu’au dernier acheteur : celui qui ouvre le fameux wagon de pantalons. Ouh la la ! Les pantalons n’ont qu’une jambe !! Son sang ne fait qu’un tour, ses cris de protestations remontent toute la chaîne, et Léon a le dernier mot : «  C’est des pantalons pour acheter et vendre, pas pour porter ». Les pantalons à une jambe et les pantalons complets sont deux entités bien réelles. Les premiers ne sont que des valeurs d’échange et les seconds ont en plus une valeur d’usage. C’est la vieille distinction entre valeur marchande et utilité. Tout rapport avec la situation économique actuelle est volontaire.

Confusions :

Valeurs d’échange et valeur d’usage sont l’une et l’autre parfaitement réelles. Il n’y a rien de « virtuel » dans la crise actuelle. Les maisons qui furent vendues à des familles insolvables, les montages financiers qui diluent les risques du crédit et leur sous-traitance par des montages de montages existent. La transaction par internet n’est pas plus abstraite que ne l’est le transport d’un colis postal. Il n’y a qu’une seule économie. L’opposition prétendue, répétée à longueurs de colonnes, de journaux télévisés et de blogs entre économie virtuelle et économie réelle, fait insensiblement passer l’image pour l’objet à quoi elle est appliquée.

Se satisfaire de l’opposition du réel au virtuel, de ce qui serait palpable par opposition à ce qui n’aurait pas de support matériel c’est retomber comme à chaque phase de transformation du capitalisme dans une régression idéologique : la conviction illusoire que c’est le mode de formation des richesses dans la situation antérieure à la crise qui était plus concret que ce qui s’annonce. Avant-hier, les physiocrates s’opposaient aux industriels et, même après la défaite de quarante, c’est encore le recours à la Terre qui fut prôné par les pétainistes ( « la terre ne ment pas ») . On reproche aux antinucléaires de vouloir nous ramener à l’éclairage à la bougie, mais, tout d’un coup demi-tour sous la baguette des marchés, c’est de la vitesse des échanges que viendrait le mal. Sus au virtuel ! Allons-nous retourner aux pigeons voyageurs de Jacques Cœur pour nos échanges commerciaux ? Il y a pourtant bien longtemps qu’on devrait savoir qu’un industriel place son argent tandis qu’un banquier déplace celui qu’il maîtrise et que plus vite circule le capital plus il lui rapporte.

Emprunter aux spécialistes une expression issue de leur jargon, cela fait branché, mais « virtuel » n’a aucune vertu explicative . Puissant ou misérable, chacun sent bien que cette post-modernité linguistique entretient la confusion. Alors, à défaut d’y voir clair, accompagnées d’un geste du menton volontaire, s’y rajoutent des considérations morales, et même à l’occasion moralisantes. D’un coup, la main invisible du marché est abandonnée à son triste sort au profit de la déploration : on ne se fait plus confiance ! Depuis quand la confiance qui règle nos rapports économiques et sociaux? Quid de la concurrence ? Des offres publiques d’achat inamicales ? Des salariés jetés à la rue comme des mouchoirs sales ? Des sans-papiers? Autant de marques de confiance, sans doute aucun. Vous êtes un esprit fort, vous savez bien que les considérations morales ne sont pas au cœur du libéralisme économique, alors on va vous servir l’opium du cadre dynamique : l’ingénierie financière.

Notations

Notations et modélisations sont les deux mamelles de l’ingénierie financière. A l’école la note c’est ce que vous recevez après avoir rendu un devoir que vous êtes censé connaître puisque vous en êtes l’auteur.
Dans la société des grandes personnes et des cadres dynamiques c’est l’inverse. La note est un outil d’aide à la décision. C’est-à-dire ce qu’on vous fournit pour que vous n’ayez pas à vous forger par vous-même une opinion en prenant connaissance d’informations à propos de quelque chose que vous ne connaissez pas. Par exemple en matière de recherche scientifique vous êtes tenté de croire que pour juger de la qualité du travail d’un chercheur il faut avoir lu ses travaux. Erreur grossière ! vous n’en aurez jamais le temps. Pour vous aider à recruter des chercheurs de talents on a inventé le facteur d’impact qui combine un indice de réputation de la revue qui a publié l’article et le nombre de citations. Comme ça vous n’avez pas à lire les articles…. et aussi tout le monde fait plus ou moins la même chose. En ce moment ajoutez «le préfixe « nano » à ce que vous faites vous serez dans le vent et les moteurs de recherche vous trouveront plus facilement.
En économie, la note est fournie par des agences de notation, elles-mêmes financées par les institutions qui vous proposent d’acheter des produits financiers. Des esprits chagrins soulignent que les juges ne sont donc pas indépendants des partis. Des esprits optimistes leur font alors observer que ceux qui peuvent donner une note sont ceux qui sont les plus au courant.
Pour les entreprises fut ainsi brevetée (ça aussi il fallait y penser) en 1990 cette curieuse méthode de mesure qu’est l’EVA qui a contribué à déplacer le curseur des revenus des entreprises en faveur des actionnaires au détriment des salariés. L’EVA c’est l’Economic Value Added, la valeur ajoutée économique qui est la richesse réellement créée pour les actionnaires au-dessus du taux de profit moyen. Dit autrement : le zéro de cet index est le taux de profit moyen d’un investissement, quand il est positif c’est donc qu’on est sur une affaire plus profitable que la moyenne . C’est un critère de gestion pour les dirigeants d’entreprise qui doivent le maximiser à chaque exercice : il faut « battre le marché ». C’est aussi le critère des cours boursiers. Quand l’EVA est négatif, la société est moins profitable que le marché à l’instant considéré. L’EVA est donc, par construction, un facteur de déséquilibre. Les tentatives de l’appliquer par centre de profit dans la vie interne des entreprises ont apparemment tourné court car la rationalité technique ne peut à chaque moment coïncider avec la rentabilité maximale.

Le fin du fin, dans cette logique financière, c’est donc de détacher les capitaux des contraintes de la production, et de les faire circuler en direction des EVA maximales. D’où, parmi d’autres, la technique des leviers : rachat d’entreprises avec un minimum de capitaux, le principal étant fourni par un emprunt mis à la charge de l’entreprise rachetée. A ce stade, il est nécessaire de savoir si l’entreprise sera capable de rembourser ses dettes, arrivent alors les agences et leurs notations uniformes : AAA, AB etc… s’appliquant indifféremment à des banques, des entreprises de toute nature, comme si – même en restant dans le domaine strictement financier – la même échelle de mesure pouvait être appliquée indifféremment à des torchons et des serviettes. Mais il faut aller vite, le temps c’est de l’argent, traders et ingénieurs financiers sont impatients. Ce n’est pas la moindre surprise de la situation présente que de ne les avoir jamais entendu alerter le public à propos de ces agences de notation et de les entendre aujourd’hui les considérer comme uniques responsables du désastre financier. Comme si les modèles, à cause de leur rigueur mathématique, étaient au-dessus de toute critique.

Modélisations

C’est bien connu, dire qu’on a un modèle qu’on a « fait tourner un modèle » fait sérieux, rassurant. Le plus comique c’est quand même que cette notion de modèle a connu un essor démesuré quand on a redécouvert les théories du chaos.et le fameux « effet …qui ne date pas d’hier. Citons Henri Poincaré dans un ouvrage de popularisation plus que centenaire:
 « Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir… il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible et nous avons alors le phénomène fortuit. » Henri Poincaré, La Science et l’Hypothèse, 1901.

Les pages culturelles et scientifiques des grands journaux nous en abreuvèrent ces dernières années et, miracle de la diffusion des connaissances, presque personne n’en parle aujourd’hui, que nous avons devant les yeux une situation chaotique. Les puissances de calcul dont nous disposons permettent, en modifiant un tout petit peu les conditions initiales, de décrire la multiplicité des solutions possibles aux équations qui décrivent ces phénomènes que les physiciens appellent non linéaires et dont la météo est l’archétype.
Une situation chaotique à la Poincaré est une situation désordonnée parce qu’elle n’a pas de point d’équilibre et va sans cesse basculer d’une solution à l’autre. Mais, dans le monde qui nous entoure, il y a des tas de systèmes désordonnés qui ont un point d’équilibre : les molécules d’une bassine d’eau ne cessent de se heurter de façon aléatoire allant dans tous les sens. La direction que va prendre une molécule donnée et la distance qu’elle va parcourir avant qu’elle en cogne une autre ne dépendent pas de la trajectoire qu’elle a suivi jusqu’alors. C’est le mouvement brownien. Cependant l’ensemble de l’eau de ma bassine n’en restera pas moins en équilibre toutes choses égales par ailleurs. Les modèles financiers reposent précisément sur une description de ce type de désordre (modèle de Black-Scholes). Ils ont un domaine de validité restreint par les hypothèses initiales, ils peuvent décrire raisonnablement des comportements moyens. Les processus de Markov ( Andrei Markov, mathématicien russe, 1856-1922) sont des outils mathématiques de choix pour ces situations. Ce sont des processus stochastiques dans lesquels la prédiction du futur à partir du présent ne nécessite pas la connaissance du passé.

Pas besoin d’être grand clerc pour voir que si j’ai donné un grand coup de pied dans ma bassine d’eau mieux vaut que je m’en souvienne si je veux essayer de décrire ce qui se passer, donc je ne serai plus dans un processus markovien. L’ingénierie financière n’a pas les outils lui permettant de décrire des transitions brutales et de grande ampleur, combinée de surcroît à des critères de performance qui sont des facteurs de déséquilibre, elle a engendré la situation présente qui n’a rien de virtuel. Une récession.

Récession :

Nous y sommes.

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ECONOMIE, ETUDE, Sciences et société

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