Les médias continuent de bouder ostensiblement l’économie solidaire, un secteur pourtant en pleine croissance, proche de surcroît des préoccupations de plus en plus de Français. Témoignages de journalistes sur un état de fait… qui pourrait bien évoluer.

La France compte plus de onze millions d’associations, des milliers d’entreprises d’insertion, de coopératives, de mutuelles, d’organisations non gouvernementales, de fondations, et trois cent cinquante systèmes d’échanges locaux, où des citoyens troquent des denrées, des services et des savoirs sans recourir à la monnaie. Ces structures hétéroclites, regroupées dans le concept d’économie solidaire, emploient en moyenne 7 % de la population active nationale, selon l’évaluation en 2002 d’Edith Archambault, économiste responsable de la partie française du programme John Hopkins de comparaison internationale du secteur sans but lucratif lancé en 1990. Mais elles apparaissent rarement dans les médias nationaux.

Pourtant, elles satisfont à la « loi de proximité », qui impose aux journalistes de traiter les sujets proches, géographiquement et culturellement, du lecteur. Et question de proximité, l’économie solidaire n’est pas en reste : utilité sociale de l’activité économique, microcrédit pour fonder sa propre activité, respect des travailleurs et de l’environnement, gestion démocratique des structures, insertion, commerce équitable et achat direct auprès du producteur intéressent les citoyens. Les grands journaux préfèrent, pourtant, mettre en lumière les fusions, les délocalisations, les bénéfices records et les fermetures d’usines pas assez rentables.

Etat des lieux

En 2005, Le Figaro a publié une trentaine d’articles évoquant l’économie solidaire, Libération une quarantaine. Le quotidien de sensibilité de droite évoque surtout le microcrédit et le commerce équitable, en interrogeant uniquement les poids lourds de ces secteurs : Maria Nowak, présidente de l’Association pour le droit à l’initiative économique, et Victor Ferreira, directeur de Max Havelaar France. Des entrepreneurs sociaux à la tête de grandes associations. Ce traitement ne correspond guère à la réalité du secteur, principalement constitué de microstructures.

logo_home.gifLibération offre des tribunes sur le sujet à des politiques, comme le socialiste Dominique Strauss-Kahn ou le secrétaire national des Verts Yann Wehrling, et à des spécialistes, tel Jean-Louis Laville, chercheur au CNRS et un des pères de la notion d’économie solidaire. Le quotidien au losange rouge évoque aussi l’économie solidaire dans ses pages « Vous », dédiées à la consommation, et « Terre », centrées sur l’environnement. Journaliste pour cette dernière rubrique, Laure Noualhat a publié en 2005 deux portraits de militants de la décroissance et un article sur le consommateur responsable. Cette militante refusant le diktat de la société de consommation impose ces articles malgré les quolibets : « j’essaye de débattre avec mes confrères du service économie, mais ils me traitent de folle. Eux préfèrent s’intéresser aux frères Beigbeider, c’est plus chic ! »

Eric Larpin, journaliste fondateur de l’agence parisienne Epices, spécialisée dans le traitement de l’économie solidaire, reconnaît que « les journalistes qui s’intéressent à ce secteur sont convaincus par les idées qu’il véhicule. Je rencontre aussi des jeunes qui débutent dans le métier. Mais ensuite, la plupart se tourne vers l’économie classique, jugée plus sérieuse ». Les reportages sur des activités solidaires sont souvent signés par des stagiaires. Guillaume Goubert, rédacteur en chef du supplément économie de La Croix, explique : « pour ces sujets, l’accès aux sources est facile, et l’actualité n’est jamais brûlante, ce qui permet de retravailler le texte avec le stagiaire si besoin. » Le journal chrétien reste le seul quotidien national à proposer une rubrique dédiée à l’économie solidaire tous les quinze jours. N’y écrivent que les journalistes volontaires.

Reste, tous les journalistes ne sont pas intéressés, ni compétents sur ce sujet. images-1.jpgCamille Dorival, rédactrice en chef de La lettre de l’insertion par l’activité économique, assure que « même parmi les journalistes spécialisés sur les questions sociales, nous sommes peu nombreux à bien connaître le secteur de l’insertion ». Isabelle Moreau, ancienne présidente de l’AJIS, Association des journalistes de l’information sociale, et journaliste à La Tribune, confirme : « Dans les médias généralistes, un seul journaliste doit suivre toute l’actualité sociale, des retraites au RMI, en passant par les structures d’accompagnement à l’emploi, alors ils délaissent les secteurs plus spécifiques. Ceci explique pourquoi l’insertion est toujours aussi mal médiatisée depuis quinze ans. »

L’hebdomadaire Politis, Radio Aligre et la chaîne de télévision Demain présentent l’économie solidaire et ses enjeux, mais leur audience reste confidentielle, et le secteur méconnu des citoyens.

Esquisse de changement

Pour justifier leur mépris de ce sujet, les médias influents soulignent le poids économique marginal de l’économie solidaire, qui crée 3 % de la richesse nationale. « Comme Apple, qui occupe une part très limitée sur le marché de l’informatique, mais dont les innovations diffusent dans l’ensemble du secteur », rétorque Eric Larpin. D’autant que les structures solidaires n’ont pas pour mission de maximiser leur profit, mais de générer par leur activité une plus-value sociale, qui n’est pas évaluée monétairement.

images-2.jpgDirecteur du service économie de France Inter, Stéphane Leneuf avance quant à lui qu’il ne peut traiter l’économie solidaire, car « on n’aborde pas la microéconomie ». Non pas que le traitement macroéconomique de l’économie solidaire soit impossible, mais il nécessite un temps d’investigation important pour collecter des informations auprès de structures solidaires dispersées et non fédérées par une instance représentative. Elles travaillent à s’organiser pour gagner en visibilité, mais les querelles internes ralentissent ce processus.

De fait, les journaux, en mal de lecteurs et d’argent, raccourcissent la durée des enquêtes, surtout sur des sujets jugés mineurs. Mais face au développement croissant de l’économie solidaire – plus 5 % environ d’emplois par an – et à sa popularité auprès des citoyens, les médias commencent à s’interroger sur leur traitement de ce secteur. Lentement mais sûrement, la réflexion prépare un changement de pratiques, vers un journalisme plus proche des préoccupations citoyennes.

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