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mars 2020.

L’affaire Pavlenski du nom de ce réfugié politique russe accusé d’«atteinte à la vie privée» pour avoir diffusé des vidéos à caractère sexuel attribuées au candidat LREM pour les municipales à Paris, Benjamin Griveaux, témoigne une fois de plus de la lâcheté qui saisit les réseaux sociaux et du danger que cela représente pour la démocratie. Le problème n’est pas nouveau. Depuis longtemps déjà, on assiste sur internet à une forme de violence numérique incontrôlable qui, dans l’obscurité de l’anonymat, déverse la haine et l’insulte, s’attaquant à la vie intime des personnes privées et publiques. Une guerre au quotidien s’installe sur les réseaux sociaux qui peu à peu transforme la société en société de surveillance où tout le monde surveille tout le monde. On pense aussitôt à la Stasi, qui au temps de la RDA, s’appuyant sur la dénonciation et le mensonge, détruisait les opposants en révélant les détails de leur vie privée. Cette affaire, au-delà de sa vulgarité la plus extrême, invite à se poser la question de la difficile dialectique entre la transparence et l’opacité, qui concerne in extenso l’avenir de la démocratie et la protection des citoyens.

La transparence et le droit de savoir

Si un classement devait être établi pour savoir quel mot serait en tête du vocabulaire le plus fréquemment cité dans les médias depuis la fin de la guerre froide, le mot serait probablement « transparence ». Sans doute, est-ce Mikhaïl Gorbatchev, alors premier secrétaire du parti communiste au pouvoir, l’homme d’état ayant contribué, dès 1985, à l’effondrement de l’empire soviétique, qui a attribué à la transparence son prestigieux certificat. Grâce à la fameuse « glasnost » (traduction du mot transparence en russe) les méfaits de l’ère stalinienne et autres évènements douloureux que le totalitarisme russe a caché pendant des dizaines d’années ont pu être connu et divulgué. « Mot opaque », selon le mathématicien et dissident russe Leonid Plioutch qui savait, personnellement, ce que glasnost veut dire : la fin du soviétisme. Depuis ce moment historique qui a abouti à la chute du mur de Berlin en 1989, la valeur relationnelle de transparence, dont la définition admise est « qualité de l’organisation qui informe sur son fonctionnement, ses pratiques, ses intentions, ses objectifs, et ses résultats » est devenue dans un cas ; une valeur déontologique dont se sont emparés les intermédiaires, qu’il s’agisse des associations citoyennes, des médias, des institutions publiques, des ONG ou des entreprises de service, et dans un autre cas ; un mode de gouvernance utilisé comme faire valoir d’honnêteté et d’intégrité par certains états.

De nos jours, la mission de transparence s’impose comme centre d’intérêt manifesté par les organisations en France et en Europe afin de garantir la démocratie dans une société de l’information et de la communication. A l’heure où manipulations, mensonges et tricheries ont pris tant d’importance, sans doute paraît-il juste de faire la lumière sur ces zones d’ombre qui polluent la vie économique et sociale, qu’il s’agisse de corruption, de chantages ou d’abus de pouvoirs. Aussi bien, l’appel à la transparence est-elle justifiée pour contrer l’opacité des petits arrangements et des grands scandales. Que dit la définition ? Transparaître, c’est être visible, apparent à travers quelque chose qui fait ou peut faire écran. La promotion de la transparence encourage depuis plusieurs années un phénomène d’ « ouverture des données » publiques sous la houlette des services publics et des entreprises. Le fondement de ce phénomène est la totale liberté.

Plus globalement, dans la vie publique, la transparence consiste à promouvoir la confiance des citoyens dans leurs relations avec les autorités politiques et administratives en leur diffusant toutes les données relatives à l’usage d’un bien public ou à l’exercice d’une tâche ou d’une fonction ; faire la transparence, c’est combattre l’obscurité fiscale des comptes cachés dans les paradis offshore ; c’est aussi moraliser la vie publique en faisant la lumière sur les abus des représentants de l’autorité publique ; ou encore développer la lutte anti-corruption, lever le secret bancaire et combattre l’impunité des puissants qui usant de leurs fonctions, qu’ils soient politiques ou décideurs économiques évoluent sans honte dans le déni, au-dessus des lois. Telles sont les missions que s’assignent ceux qui défendent l’idée de transparence. Nécessité démocratique: ne rien cacher aux publics, s’appuyer sur le contrôle citoyen, dire les vérités qui dérangent. Des associations comme Sherpa ou Transparency international se sont créées pour contribuer à une société plus éthique, combattre les crimes économiques et assurer l’intégrité dans la vie publique. Comme l’indique Transparency International, « la lutte contre la fraude fiscale a fait plus de chemin en une semaine qu’en vingt ans ». La transparence serait en outre source d’initiatives citoyennes, vecteur d’exemplarité et amplificateur de solidarités. Elle aurait ainsi favorisé la révolution tunisienne de 2010-2011 et servi d’étendard politique au mouvement des indignés. Il suffit de regarder la carte de l’Europe. La plupart des démocraties, surtout dans les monarchies scandinaves, ont fait de la transparence un quasi mode de gouvernement. Certains pays ont ainsi mis en place le contrôle des déclarations de patrimoine, des notes de frais, et des intérêts des parlementaires ou des membres du gouvernement. Et personne ne s’aventurerait à trouver cela choquant. Non, c’est même le contraire. Ils sont couverts d’éloges pour leur sérieux dans la lutte contre l’évasion fiscale. Sur le plan mondial, l’opération « offshore leaks » est un important signal contre ceux qui pensaient pouvoir dissimuler leurs avoirs et opacifier leurs transactions. Demander des comptes à ceux qui nous gouvernent, politiquement ou économiquement,  fait partie des règles démocratiques et c’est une des attributions de la presse que d’y veiller. En langage journalistique, cela s’appelle le droit de savoir.

Nombreuses sont les personnes qui s’accordent à penser que la transparence des données constitue un potentiel inestimable. Si on se fie aux partisans du tout dire, qu’il s’agisse des supporters de WikiLeaks et des lanceurs d’alerte, ou des addicts de l’Open Data, la transparence serait donc du côté de la liberté et des données. Les jeunes générations ont clairement opté pour cette façon de voir. Les internautes veulent croire qu’en se dévoilant en ligne, ils augmentent leur propre valeur, comme celle du cours de bourse, mais cette bourse, calculée en clics, en amis ou en « followers », ressemble souvent à celle des vanités.

Limites de la transparence

L’idée de transparence n’est pas si nouvelle que cela. Au temps des Lumières, Jean-Jacques Rousseau voyait en elle « la vertu des belles âmes ». La transparence est ainsi reconnue dans la Déclaration des Droits de l’homme  et du citoyen de 1989 (article 15). Emmanuel Kant soutient que la condition d’une paix durable est de refuser l’opacité et d’énoncer clairement les décisions publiques. La transparence qu’il appelle « principe de publicité » est la garantie qui permet d’éviter que le doute ne s’empare des peuples. Ce qui s’énonce dans la clarté des intentions écarte les mauvais prétextes qui amènent les conflits.

Les réseaux sociaux ont induit une façon perverse d’utiliser cette liberté. De façon exponentielle, le déballage de la subjectivité est devenu un passe-temps que la pudeur n’arrête pas, sur le plan du sentiment ou de la sexualité. En témoigne l’étalage de la vie privée sur Facebook et les usages répugnants qu’en font les maîtres chanteurs. L’exhibition devient la norme. Les jeunes générations voient dans ces pratiques sociales de réseau le moyen tantôt d’évacuer des tensions trop lourdes à porter, qu’elles soient familiales, scolaires, amicales ou autres, tantôt le moyen pour chacun d’accéder à la visibilité de tous et de bénéficier d’une réputation à bon marché, au risque de se voir harcelé par des inconnus ou devenir la proie de chantages indécents.

Force est d’admettre que l’époque warholienne des  héros d’un jour qui étalent leur intimité dans le vide cathodique apportent aux pulsions narcissiques tout ce qu’il faut pour libérer leur moi. Ces jeunes addicts n’ont plus besoin de dire, ni d’être, il leur suffit de transparaître. Que les gens dévoilent leur intimité sans aucune retenue, est-il si critiquable? On admettra volontiers que la part de jeu, le besoin d’intensité, la nécessité de communiquer et d’être visible sont des curseurs dans l’échelle de la reconnaissance sociale. On est « addict » par période, selon les circonstances, pour exister dans une société bling bling qui raffole des paillettes et impose, derrière les écrans, le paraître dans l’épaisseur de l’inconsistance. Non pas être, mais transparaître !

On comprend vite les limites de la transparence, quand elle devient opaque et frelatée, ou lorsqu’elle se complait dans le vulgaire comme c’est le cas avec l’étalage de la vie privée. « La transparence s’impose comme une vertu cardinale, mais paradoxale de notre temps : nous l’exigeons comme le moyen de déjouer les crimes et les abus, en même temps que nous dénonçons avec dégoût ceux qui en usent pour en voir ou en montrer toujours davantage » souligne le sociologue Emmanuel Kessous, dans un article du Monde (février 2014. « Le paradoxe de la vie privée »), dans lequel il évoque la nouvelle notion de “sous-veillance : une surveillance par le bas de leurs concitoyens, de manière participative”.

Déjà, dans la société de contrôle (1972), Gilles Deleuze évoquait cette idée de sous-veillance. Les sujets eux-mêmes se contrôlent et se soumettent à la vigilance observait-il. Ils ne sont plus victimes de la discipline, mais des acteurs permanents de la construction de leur propre prison panoptique. Panoptique et société de contrôle. Michel Foucault en a aussi fait un de ses thèmes centraux dans son ouvrage « Surveiller et Punir » (Gallimard. 1975).  Il explique ainsi que l’individualisme moderne n’aurait pas existé sans la multiplication des pratiques disciplinaires, qui contrôlaient de près les gestes, mouvements et temps des sujets. La « vigilance panoptique » réalise le contrôle social des corps et des sujets afin de réguler la nocivité sociale. Dans cet univers ou l’exhibition est la norme, l’absence de relation sociale évacue tout sentiment de responsabilité. La transparence efface la différence, condamne la transcendance, détruit toute spontanéité. Le philosophe Byung-Chul Han souligne la nécessité d’un espace secret pour pouvoir advenir.

Protection de la vie privée et totalitarisme

Contre l’obscénité de l’ostentatoire, les défenseurs des jardins cachés s’insurgent en revendiquant le droit à la vie privée. Pour qui refuse la société sous perfusion de l’image où s’exhibent les réseaux d’intimités, pour qui préfère les livres des secrets aux écrans de l’audimat, et pour qui s’effraie des travers policiers d’une société de surveillance qui veut rendre tout visible, la situation est grave. Elle devrait engager les citoyens à considérer avec attention les excès que l’envahissement technologique du libre accès fait peser. La critique la plus véhémente tient au non respect des droits humains et de l’individu. Le principe de transparence se transforme en dérive totalitaire. La transparence absolue fait craindre le puritanisme, l’hygiénisme, au risque de l’obsession de la pureté, du recyclage, de la chasse au gaspi, de l’utilitarisme, de l’écologie normée, d’un besoin d’absolu qui peut faire trembler les humains. Elle pousse les mal intentionnés à se servir de données piochées sur internet, faire acte de délation et gangréner la vie politique. Aussi bien, Il faudra se faire oublier. Les confidences disparaîtront. Les amours et les amitiés auront du mal à résister à la lumière inquisitrice. Inquiétante perspective pour qui aime les mystères de la vie et les subtilités de la pudeur.

La crainte du totalitarisme dans la critique faite à la transparence nous renvoie à Hannah Arendt. Le totalitarisme, tel que la philosophe le décrit, n’est pas tant un « régime » politique qu’une « dynamique » autodestructive reposant sur une dissolution des structures sociales. Dans le cas du débat d’aujourd’hui sur le pouvoir d’internet dans la vie des gens, le mot totalitaire est utilisé sous son acception policière, soit la prise en main idéologique de l’éducation et de l’information, ainsi que la mise en place d’un réseau omniprésent de surveillance des individus. Pour Arendt, l’absolu  totalitaire consiste à contrôler l’intimité de tout individu, jusqu’à la transformer en atome d’une « masse ». La philosophe dénonce ce contrôle impossible à supporter si l’on tient à la singularité de sa personne. L’hydre à quatre têtes formée par Google, Apple, Facebook et Amazon, qu’on appelle « Gafa » est aujourd’hui le modèle dominant le plus sournoisement susceptible de dissoudre le social dans le totalitaire dont parle Arendt. Les géants de l’internet font tout pour inciter les internautes à tout se dire et à les rendre prisonniers de cette « prison des échanges », par le biais de sollicitations marketing sans fin. La discussion porte finalement sur l’échelle de gravité du risque totalitaire dans cette dissolution des structures sociales que la philosophe évoque quand elle parle de « dynamique autodestructrice ».

Le numérique, une arme politique

C’est la perversité des dictateurs de savoir quelles secrètes pensées nourrissent les désirs de chacun. La nocivité de la transparence revient fréquemment dans les commentaires les plus acérés. La transparence serait synonyme de surveillance généralisée, de fichage, de divulgation de données personnelles, de rationalisation sèche de la relation humaine. On peut évoquer le « Big brother électronique », soit la promotion de« la transparence illimitée, opérée par les régimes les plus opaques comme la Russie ou la Chine qui s’en servent dans leur guerre économique. Internet, c’est la Stasi, en pire . Ainsi, l’internet libre est accusé de « fruits pourris de la démocratie, portant atteinte au droit élémentaire de chacun à une vie privée ou « d’abdiquer librement leur intimité en se livrant sans pudeur sur les réseaux sociaux, de bannir le secret et d’exiger en retour que l’Etat ne leur cache rien. » «  Il n’y a rien de pire que la transparence absolue de la vie privée où chacun devient le big brother de l’autre » s’emportait déjà, il y a quelques années Jorge Semprun (in « La mort qu’il faut »).

La vie privée, la préservation de l’anonymat et de l’intimité sont les bien les plus précieux ne souffrant aucune dérogation soutiennent ceux qui s’inquiètent de voir toute une poésie du monde caché, secret, sensible, susceptible de disparaitre face aux écrans et aux caméras. Dans la vie courante, chacun partage des secrets qui deviennent dans certains cas constitutifs d’une histoire d’amour ou d’une grande amitié. Parfois, ce sont des sentiments passagers et très subjectifs que l’on veut garder pour soi seul, en évitant que les personnes concernées les apprennent. « Pour vivre heureux vivons cachés » dit le proverbe. Pratiquement 100% des Français estiment que le respect de la vie privée est important, selon les  sondages sur le sujet. Tout voir, tout savoir, tout dire, ces injonctions de la société de communication, appuyées par les exigences de la sécurité lui donnent sa coloration policière. D’autre fois, c’est par nature que l’on souhaite cultiver la discrétion, refuser l’éclairage, fermer la serrure, préférer la nuit au jour. Si un individu n’a plus de vie privée et que sa vie n’est que publique ou liée à sa fonction, alors il se prive de l’introspection nécessaire qui permet de préserver son identité et sortir du paraître.  Quand la vie publique envahit l’espace privé, le monde entier devient la sphère privée de chacun. Les bosquets de la vie personnelle risquent d’être effacés par cet excès de lumière.

La menace ; est-ce le totalitarisme consenti par les addicts de Facebook dans l’abandon de leur sphère privée aux réseaux sociaux ? Ou bien est-ce le totalitarisme policier, l’usage privatisé que des états, des opérateurs font de la donnée publique, à des fins de manipulation de l’opinion ? Ou les deux ?

L’écrivain Edouard Glissant a choisi son camp. Enfin presque.« La transparence, c’est la volonté de réduire l’autre à mon seul principe de valeurs ou de vérités. L’opacité, c’est le droit pour chacun de respecter l’inconnu chez l’autre aussi bien qu’en soi-même. Mais, tempère-t-il, «il y a une opacité peureuse et punitive, qui déclenche les mécanismes d’apartheid et de domination ; la seule manière de la combattre est d’accepter l’opacité chez l’autre comme une poétique de la relation, de concevoir cette opacité comme le relais enrichissant de ce qui, en nous, est tenté par le connu et par l’inconnu ». Intervient ici ce qu’on oppose traditionnellement à la transparence, la notion de secret.

La soupape du secret

A haut niveau, lors qu’est en jeu la sécurité et la protection d’une nation ou d’une entreprise, on comprend aisément qu’il y ait recours au « secret ». Afin de se prémunir des dangers ou des menaces extérieures ou intérieures, on en appelle à la raison d’état. Ne serait-ce que parce qu’il est nécessaire de négocier avec ses alliés ou ses adversaires. La démocratie a besoin d’une autorité, qui non seulement protège les libertés individuelles des citoyens mais aussi sécurise les institutions clés et protège les règles de confidentialité. Secret défense, secret médical, secret professionnel, secret bancaire, secret des sources de l’information, secret des origines, les mœurs politiques et administratifs en France, comme dans d’autres pays à tradition administrative forte, cultivent le droit au secret et la confidentialité. L’histoire ou l’actualité montre que le dévoilement mal maîtrisé d’une mesure ou d’une stratégie est susceptible de conséquences néfastes pour la stabilité d’une nation. Dans une situation particulière de guerre ou de violence, un état ne saurait agir au grand jour sous le regard permanent de l’opinion. Aussi est-ce dans le secret de ses intentions que le chef d’état, monarque, président ou chancelier, joue la solidité de son pouvoir.

Selon le sociologue Georg Simmel, l’un des premiers à avoir réfléchi sur la sociologie du secret, le non-dit, l’erreur, le caché, le déguisé, le flou et même la dissimulation de la vérité, bref toutes choses proches du secret, sont consubstantiels à l’interaction sociale. Sans cette soupape quasi-animale du secret, les échanges sociaux seraient condamnés à exploser. Nos pensées et nos désirs soumis à toutes les intrusions perdraient leur pertinence et leur valeur. Dans certains régimes, et cela concerne aussi des gouvernements se réclamant de la démocratie, le secret est utile comme moyen non seulement de faire respecter l’ordre social, mais aussi de contenir l’équilibre des corps constitués. Le secret favoriserait l’individualisation dans les rapports quotidiens, « il offre la possibilité d’un autre monde à côté du monde visible », écrit Simmel. Le secret aurait une fonction sacrée, surnaturelle, qui protège l’autorité. Il est même revendiqué pour légitimer la souveraineté, dans le sens quasi religieux du lien qui unit le chef à ses sujets. Afin de justifier le secret, il n’y a en définitive qu’un recours possible, explique Byung-Chul Han il faut instiller l’idée qu’il appartient à la pure intériorité. Il faut donner à penser que le secret est aussi précieux que la vie peut l’être. Dans beaucoup de pays, la respectabilité politique, le prestige,  l’admiration s’acquièrent auprès des opinions publiques et des administrés en maintenant une telle relation avec le sacré. Le secret est utilisé comme un élément ineffable pour entretenir une mystique sociale. « Le secret excite la vénération » écrit le moraliste Baltasar Gracian, auteur de L’art de la prudence ( Rivage Poche. 1994). Cette théâtralisation est courante dans les régimes autoritaires. Tout comme la transparence absolue élevée au rang d’instance de contrôle, la notion de secret possède une face cachée, source de terribles dérives.

L’obscure objet du secret

Sacré, le secret est aussi l’agent du clandestin et du trouble, le lieu du vice et du crime. Sous le manteau du secret circulent l’argent sale et les transactions occultes. S’il apparaît nécessaire, sur le plan individuel, de protéger la vie privée en créant des espaces de liberté et en préservant le bosquet des confidences intimes, il n’en reste pas moins difficile à justifier sur le plan de la vie collective lorsque le secret est susceptible d’être utilisé comme instrument de pouvoir ou de domination au détriment des individus. Au prétexte de préserver utilement des secrets, certaines sociétés adoptent, dans leurs règles, l’opacité capricieuse de principes absolutistes. La tyrannie du secret, contraire à l’émancipation et à la participation de tous les citoyens au débat publique, n’est dès lors pas moins suspecte que le despotisme supposé de la transparence. Michel Foucault met en évidence, de façon synthétique, ce combat contre l’obscur  (in « L’œil du pouvoir ». Belfond. 1977) : « Une peur a hanté la seconde moitié du xviiie siècle : c’est l’espace sombre, l’écran d’obscurité qui fait obstacle à l’entière visibilité des choses, des gens, des vérités. Dissoudre les fragments de nuit qui s’opposent à la lumière, faire qu’il n’y ait plus d’espace sombre dans la société, démolir ces chambres noires où se fomentent l’arbitraire politique, les caprices du monarque, les superstitions religieuses, les complots des tyrans et des prêtres, les illusions de l’ignorance, les épidémies »

Dans sa réflexion sur « Les papiers du Pentagone » (1971), Hannah Arendt explique que, en classant « secret défense » les documents qui auraient du aller devant les parlementaires, le président Richard Nixon et le Pentagone ont accru leur puissance et se sont ainsi autorisés à tromper et manipuler le Congrès et l’opinion. « Le secret, la tromperie, la falsification délibérée et le mensonge pur et simple employés comme moyens légitimes de parvenir à la réalisation d’objectifs politiques », coupent les citoyens de la réalité et les privent des vérités de faits indispensables au débat politique et à la réflexion démocratique. Alors que la transparence est affichée pour favoriser la confiance auprès de l’opinion, l’usage inconsidéré du secret suscite la méfiance. Quand le secret est éventé et que les intérêts inavouables se font jour, c’est tout un édifice qui se lézarde. Qu’on soit riche ou puissant, le porteur de secret y perd sa substance. Le secret (au sens de services secrets) est ainsi partie intégrante de la filature numérique des citoyens, au prétexte, par exemple, de lutte antiterrorisme. Les écoutes téléphoniques et l’obligation faite aux opérateurs téléphoniques de conserver les données de leurs clients relève presque d’une prérogative de l’état. Tant pis pour les atteintes aux libertés individuelles.

On voit bien vers quel usage immodéré de l’opacité peut mener la tradition du goût du secret lorsqu‘on fréquente les allées du pouvoir…. vers la fragilisation de la démocratie ! D’ailleurs Arendt en convient : « les dictatures s’arrangent très bien avec l’opacité ». Une fragilité sur laquelle s’organisent des collusions invisibles entre clans politiques, corporations, sociétés secrètes pour former des mafias. Depuis des lustres, dans le silence complice de leurs relations troubles, elles perpétuent leurs activités clandestines ou parallèles fondés sur l’extorsion et le chantage. Ces mafias basées sur le secret reposent sur des fondamentaux archaïques où la tradition, le rituel d’initiation, la loi de l’honneur, la famille, jouent une rôle structurant, très éloigné des ressorts modernes de l’organisation démocratique. Au cœur du système : l’omerta. « L’omertà est bien plus qu’une injonction à se taire, plus même qu’une loi du silence ; c’est une véritable manière de vivre, une culture – l’élément central de la vision mafieuse du monde, pétrie de méfiance et de mystère » explique le criminologue Xavier Raufer. Il faut l’avouer, de nombreux partisans du silence, le sont parfois pour des raisons inavouables ou embarrassantes : un vice caché, une entorse à la loi, une lâcheté. Ils restent muets quand d’autres deviennent malvoyants.

Le paradoxe du secret et de la transparence

Le propre de la société postmoderne qui, à travers la communication, règle nos comportements, met en tension cette double condition théâtrale de l’humain : s’exposer et se cacher. Bref, opacité et transparence forment un couple indissociable, pas forcément contrarié par leur antinomie.  L’univers du show bizz fonctionne selon ce mode arroseur-arrosé. Bling bling, show off et lunettes noires s’accordent dans le puissant désir d’être sur la scène et l’irrépressible besoin d’être caché. Le jeu de cache-cache que se livrent les célébrités et les paparazzi dont les photos publiées dans la presse people ont en partie fait leur succès témoigne du statut compliqué de la star. Les addicts de Facebook ou Instagram sont dans la même logique. Tout en s’inquiétant de la surveillance de leurs données personnelles dans le partage en ligne, ils s’exposent de plus en plus dangereusement mais y trouvent leur content : se raconter, échanger, être reconnu. Ce faisant ils prennent beaucoup de risques.

Dans le domaine des médias, transparence et secret entretiennent des rapports de proximité ambigus. Les journalistes qui revendiquent, d’un côté, la transparence de l’information et de l’autre, le secret des sources en savent quelque chose. Pour ces dernier, la protection de l’individu est au fondement de la démocratie mais, dans le même temps, la transparence de l’information est au préalable du débat démocratique. On ne saurait contester le fait qu’il est préjudiciable au bon équilibre de la vie en société que les personnes ne puissent protéger leur intimité et tenir leur vie privée secrète. On le voit bien, tout dépend dans quel sens on retourne les termes. Trop souvent, les options sont tranchées, absolues. Tout blanc, tout noir. La demie-mesure, le gris, n’est pas non plus satisfaisante. Dans la société submergée par l’information, la masse de données est si importante et les lumières parasites si nombreuses qu’un outil est nécessaire pour assurer la légitime et faire le tri entre les informations pertinentes et celles qui le sont moins. Question d’efficacité. La parole déballée ou débridée est parfois inaudible et devient silence. La vérité des faits qui se dégage d’une information brut et massive peut devenir contreproductive. Trop d’informations tue l’information, créé un brouillage, une opacité. C’est le risque couru par ceux qui prônent l’ouverture des données (Open Data)  sans que cette action ne soit accompagnée d’un crible qui permette à l’information de rencontrer une écoute. S’apparentant à de l‘espionnage, la production de documents secrets est ainsi soumise à l’inconvénient d’être reléguée au rayon des règlements de compte politiques et non au rang d’informations utiles. Toute la question est d’effectuer ensuite un travail de vérification et de recoupement, afin de ne pas publier n’importe quoi. Aussi bien, les médias sont-ils des relais nécessaires à condition qu’ils s’impliquent sans arrière-pensée dans cette mission d’analyse. Nous évoluons dans un domaine où la contradiction domine le jeu sous la tutelle du double visage du pouvoir. Les nécessités étatiques du secret et les exigences citoyennes de transparence sont toutes deux attelées à la question du pouvoir dans ce qu’il a de contradictoire. En résumé, ces deux notions perçues comme antagoniques que sont la transparence et le secret sont intimement corrélées, comme sont liés l’extérieur et l’intérieur, le public et le privé. A vrai dire, la question posée n’est pas tant d’opposer les deux termes que de mettre en évidence la logique interne qui les unit comme les deux faces d’une même pièce.

Evoquant la question du public et du privé, Hannah Arendt met en évidence le paradoxe du secret et de la transparence. La philosophe s’appuie sur une pensée du secret pour démontrer que les deux termes ne sont pas contradictoires. D’après elle, la parole publique ne peut se construire qu’en s’appuyant sur une mise à distance, en protégeant les motivations intimes de nos engagements (non parce qu’elles sont mauvaises, mais parce qu’elles ne sont pas traduisibles dans le langage structuré et argumenté que présuppose l’espace public). Sa conception du secret repose sur l’idée qu’il faut pouvoir choisir ce que l’on décide de montrer, de publier et ce que l’on décide de préserver, de dire plus tard, ou de garder pour nos proches. Les sentiments profonds ne sont pas faits pour être exposés, diffusés, car ils habitent le cœur humain. Nous y rencontrons un ensemble d’éléments déterminants dont la pudeur et un certain sens de la mesure. S’il est important pour chacun(e) d’avoir une vie privée, une vie coupée de la vie publique est une privation mutilante, poursuit Hannah Arendt. De même, la vie publique ne peut pas se résumer à la seule activité professionnelle, mais elle implique l’accès à la parole et la vie commune.  Il s’agit bien de mesure, de régulation raisonnée qui est celle de la vie tout court.

C’est dans cette mesure que la démocratie trouve son plus sûr garant pour assurer la transparence de la chose publique et protéger les secrets de l’intimité privée. C’est à peu près à cette intersection que se trouve ce que la République appelle la laïcité, soit une forme de séparation et de régulation raisonnée de l’espace public pour protéger la liberté individuelle et assurer l’impartialité ou la neutralité de l’autorité. Sans cette mesure, sans cette pudeur, sans ce moment dialectique, nous tombons dans l’obscénité de la délation, dans l’absolu du secret qui mènent tous deux au totalitarisme. La focalisation à l’excès sur le devoir de transparence tend à occulter la réflexion sur les modalités à définir pour aider les citoyens à y voir plus clair dans le débat politique. De même convient-il de donner, à ceux qui s’engagent dans la discussion, les outils pour percer la brume et l’opacité et combattre avec fermeté la vulgarité de ceux qui exhibent la vie des autres.

Yan de Kerorguen

Yan de Kerorguen

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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