Le supplice de Tantale désigne la déception causée par une promesse non tenue ou un espoir déçu. C’est à peu près l’épreuve que traverse aujourd’hui le peuple Ukrainien soumis au machiavelisme de Donald Trump et à la brutalité de Vladimir Poutine.

En cette moitié d’année 2025, marquée par le sommet du 15 août entre Donald Trump et Vladimir Poutine, à Anchorage, le président russe à qui Trump a déroulé le tapis rouge, savoure un certain succès diplomatique devant un président américain pusillanime. Il gagne du temps en ne concédant pas l’once d’une avancée dans les négociations. C’est un échec de plus pour Washington, qui n’obtient aucun accord en faveur de la paix en Ukraine. Les Européens, exclus des discussions qui devaient définir des conditions de la paix, voient s’évanouir peu à peu l’avancée d’un cessez-le-feu préalable à des négociations avec la Russie, comme ils l’exigeaient.

L’indécence américaine

Plusieurs semaines après la rencontre d’Anchorage, lors d’une réunion avec Trump à Washington, le Président Zelenskyi subit une nouvelle guerre froide. Usant de son indécence, le président américain, pareil à ses habitudes perverses, s’oppose finalement à livrer les missiles promis à Kyiv, arguant qu’il ne peut pas «appauvrir» ses propres réserves. En particulier les redoutables Tomahawks, promis à Zélenskyi pour se défendre. Ces derniers représentent les seules armes de guerre susceptibles de changer la donner et inquiéter l’armée russe. Revenant sur sa promesse, il indique qu’un type qui commence une guerre doit trouver tout seul le moyen de la terminer. Ce disant, il accrédite avec cynisme l’idée fausse que c’est l’Ukraine qui a commencé la guerre.

Flatté par son homologue russe, lors d’une conversation sur son succès diplomatique au Moyen-Orient et la libération des derniers otages détenus par le Hamas, le « taco»  (taco signifie : Trump Always Chickens Out, soit en français : Trump finit toujours pas se dégonfler) se range une fois de plus aux côtés de Poutine et se retourne avec agressivité contre le président ukrainien auquel il intime l’ordre de conclure au plus vite un accord de paix aux conditions russes, c’est-à-dire la capitulation. Il fait notamment pression pour que l’Ukraine renonce à récupérer le territoire du Donbass, occupé par l’armée russe. Selon le Financial Times, Trump aurait exhorté Zelenskyi à accepter le chantage de Poutine, répétant comme un perroquet le verbatim de son homologue russe qui menace d’une escalade, Bref, si vous ne vous pliez pas, vous n’aurez que ce que vous méritez : l’Ukraine sera totalement détruite par la Russie. Considérant que jamais Trump ne soutiendra la cause de l’Ukraine, ce rétropédalage peureux ne manquera pas d’inciter Poutine à se sentir des ailes pour ouvrir de nouveaux fronts, ici en Estonie, là en Lituanie, ou en Moldavie.

Une chose est sûre, Trump n’en a pas fini d’imposer ses visées et de tirer parti du profit commercial qu’il peut tirer d’une alliance avec les Russes si ces derniers gagnent la guerre en Ukraine. Ce qui intéresse les Américains, c’est la reconstruction de l’Ukraine et ce qu’elle peut leur rapporter en business. Pour l’administration de la Maison Blanche, le sort de la population ukrainienne n’a pas d’importance. Il veut juste montrer qu’il va gagner le deal. A l’indifférence vis à vis de l’Ukraine et au mépris accordé à l’Union Européenne, dont il exige la soumission fiscale, Donald Trump expose ainsi clairement sa volonté de se mettre en retrait de l’OTAN.

Humiliation

Pour l’heure, les dirigeants occidentaux ne semblent pas encore prêts à assumer de façon totalement autonome leur programme de défense face à l’agressivité du Kremlin contre l’Ukraine. Les volontés manquent encore d’énergie.La philosophe ukrainienne Olha Mukha met en évidence les fausses perceptions des pays de l’Ouest à l’égard de la Russie, fascinés et en même temps effrayés par le passé brutal de la Révolution russe: « Pendant longtemps, l’Occident a refusé de reconnaître le caractère colonial et impérial de Russie » écrit-elle. La responsabilité de l’UE est de ne pas avoir aidé l’Ukraine à temps et celle de l’OTAN de ne pas avoir rapidement intégré l’Ukraine dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord et de ne pas croire les hommes brutaux du Kremlin lorsqu’ils annoncent que la Russie n’a pas de frontières. La réorganisation des forces européennes devient une urgence, car le Kremlin reste arcbouté sur ses intentions funestes. Poutine, semble-t-il n’a pas le choix, disent les experts. Son pouvoir est menacé s’il arrête la guerre. Il doit aller jusqu’au bout. Outre l’impensable, mais toujours présente, menace nucléaire brandie par Vladimir Poutine, le scénario catastrophe qui porterait un coup fatal à l’Europe serait la défaite militaire des Ukrainiens à cause du manque d’armes et de la défection US. Trump serait devant un dilemme draconien :  choisir entre son nouvel ami russe et son ex-allié historique, l’Europe, si d’aventure, le chantage nucléaire de Poutine contre l’Union Européenne devient concret. Probablement pencherait-il pour la Russie.

La brutalité de la Russie

Que se passerait-il si, profitant de la défection américaine de Trump et des manques européens d’approvisionnement en armes, Poutine réussissait à s’emparer de toute l’Ukraine et d’installer un pouvoir à sa botte ? C’est à peu près la posture de Donald Trump qui après moulte tergiversations revient en cette fin d’automne 2025 à sa rengaine obsessionnelle de négociation favorable aux Russes: une « Pax Americana» favorable à Poutine, infâmante et douloureuse pour les Ukrainiens. Soit la reconnaissance des territoires occupés et la perte de la Crimée; une réduction de moitié de l’armée d’Ukraine ; l’abandon par Kyiv de toutes les armes à longue portée ; bref une capitulation de l’Ukraine qui ne dit pas son nom, en échange d’une garantie de sécurité américaine pour l’Ukraine et l’Europe contre une future agression russe. Trump a choisi le moment ou l’Ukraine a le genou à terre, (problèmes de corruption, pertes civiles massives…) pour porter l’estocade et trahir l’Occident en obligeant par la menace et la cupidité sa paix méprisante.

Si la Russie gagne, ce sera grâce à Trump qui aura abandonné ses alliés dans le soutien à l’Ukraine. La mise en place d’un pouvoir pro-Russe à Kyiv permettrait à Moscou d’hériter d’une armée Ukrainienne, en passe de devenir la plus puissante armée d’Europe et de bénéficier ainsi de toute la technologie militaire développée par les ingénieurs ukrainiens depuis le début de la guerre en 2022. Pas question de céder cette armée à la Russie si cette dernière cherche à imposer une capitulation? Si la Russie gagne, elle profitera ainsi du génie créatif et industrie de l’adversaire. Une chose est sure : la Russification de l’Ukraine serait également un désastre pour le projet européen. Que l’UE hésite davantage à montrer sa force de dissuasion face aux agresseurs russes serait un échec de la conscience humaniste créée par les Lumières. 

Se tenir prêt à un choc

La cruelle ironie de cette issue serait qu’il aurait donc suffi de quelques obus promis, mais non livrés à temps, aux Ukrainiens pour offrir sur un plateau la victoire à une armée russe qui n’a jamais brillé sur le champ de bataille, et qui aura sacrifié toute sa chair à canon pour détruire l’adversaire. Poutine aurait-il médité les enseignements de Karl Von Clausewitz, auteur du Traité de stratégie militaire « De la guerre » : la victoire appartient à celui qui saura le mieux souffrir le dernier quart d’heure » ?  Ces craintes de victoire russe suscitent des commentaires alarmants de la part des états-majors européens.  La Russie pourrait « être tentée de poursuivre la guerre sur notre continent. Il faut être prêt à un choc d’ici 2030», soutient le général Fabien Mandon, chef des armées françaises. Les états-majors polonais, britanniques sont au diapason. L’analyse du général rejoint celle des services secrets allemands convaincus qu’un conflit militaire direct avec l’OTAN pourrait se concrétiser avant 2030. L’obligation désormais est de penser une Europe Puissance pour défendre avec force les démocraties en danger.

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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