L’Europe, symbole de paix, a longtemps imprimé dans les esprits l’ombre de la dislocation et l’illusion. Aujourd’hui plus que jamais. Les leaders politiques ont, par négligence ou égoïsme, perdu le contact avec la réalité des citoyens. Aucun scénario positif ne semble se dessiner et entrainer la confiance, notamment des jeunes. Il faut aujourd’hui se pincer pour entrevoir un avenir heureux tant la situation du vieux continent semble incriminée.

« Au cœur de toute bataille historique, il faut une utopie ». Il y a là une exigence, morale, sociale et politique que Philippe Herzog, président du think tank Confrontation, engagé dans la cause européenne, souligne avec force. Le message de l’utopie reste malheureusement brouillé. Le clivage fort entre les majorités silencieuses et les élites (presse, sondages, politiques et politologues, experts) est de nature à bouleverser les institutions démocratiques. Désormais, on choisit l’ignorance d’un fort en gueule contre la suffisance des hypocrites. Les réseaux sociaux forment aujourd’hui un agent d’influence massif qui dépasse celui de la presse TV et la presse écrite. Y prospèrent les cyberattaques de désinformation, les théories du complot et le négationnisme. Sur les forums sociaux, on admire ceux qui se lâchent sans limites. Ces dérives croissantes posent la question du statut de la vérité dans une société qui a tendance à relativiser.

Défendre la démocratie en Europe

L’éthique de la raison peine à se faire entendre. Et la morale démocratique pourrait connaître la même indifférence. Sceptiques, les citoyens des états membres sont en effet de plus en plus nombreux à douter que la démocratie soit le meilleur des systèmes. Les partis ultranationalistes tirent profit de cette mise en demeure. Plusieurs relais d’opinion, influenceurs et leaders politiques, préfèrent un monde à la Vladimir Poutine, faisant fi du droit européen et international. Le capitalisme n’est désormais plus associé à la démocratie parlementaire mais à l’autoritarisme des régimes comme la Chine de Xi Jinping, dont les menaces en mer de Chine, conjuguées avec celle de la Corée du nord, inquiètent le Japon, la Corée du sud, les Philippines et surtout Taïwan jusqu’à l’Australie. Mais c’est en Ukraine que les yeux européens sont principalement tournés. Cinq années décisives donc, qui verront le panorama de l’Europe totalement bouleversé.

Menacée de toutes parts, la Raison des Lumières dont l’Europe se prévaut par son histoire, paraît bien accablée. Si l’universalisme est une force pour une civilisation en position dominante, il peut devenir, dans les autres cas, une marque de faiblesse. La vérité peine à combattre le mensonge. “L’universalisme européen disparaît quand vous ne vous sentez plus capable de transformer le monde”, soutient Ivan Krastev, philosophe auteur du « Destin de l’Europe ».

Afin de ne pas être emportée par la brutalité des autocraties et leur propension à mentir et à tricher, la « puissance démocratique » des sociétés libres doit trouver le moyen de garder son cap  contre les obscurantismes idéologiques ou religieux. L‘universalisme est dans l’intérêt de tous. Il n’admet d’autorité que dans le consentement universel. Pour tenir ce projet de l’harmonie entre nations contre la disruption des modèles autoritaires, on n’a pas trouvé mieux que les valeurs de la démocratie. L’universalisme s’énonce en plusieurs  dimensions : l’Etat de droit, la laïcité, l’égalité entre les hommes et les femmes, la justice sociale, le respect de la dignité humaine, plus récemment, le respect de l’environnement et toujours l’aspiration à la paix. « L’Europe, c’est le seul endroit au monde où l’identité n’est pas un culte, mais une quête » écrit la philosophe Julia Kristeva.

 Pourtant ces valeurs universelles de paix et d’unité souffrent de multiples défaut pratiques qui les rendent inopérantes en tant de guerre : la naïveté, la lenteur des décisions, la crédulité. Pendant longtemps les dirigeants européens ont vécu avec l’illusion que l’Europe n’avait plus d’adversaires, que des alliés. Le réalisme et l’histoire obligent à considérer que cette perception est fausse et ne fait pas le poids face à la brutalité des autocraties qui ne connaissent que les rapports de force, le chantage et la provocation.

Contre la brutalité des autocrates, l’intelligence européenne

      Les pays d’Europe ont fort à faire car, en face d’eux, se dressent des potentats qui se manifestent une sympathie réciproque quasi impériale. Ces derniers connaissent une influence grandissante dans les affaires du monde, ce qu’on appelle le sud global, l’Afrique, le proche Orient, une partie de l’Amérique du sud et de l’Asie. Leurs projets, leurs cultures, leur histoire, tout oppose les nations occidentales et ces empires qui, depuis le début de ce millénaire, imposent leur agenda et leurs méthodes. L’héritage stalinien et maoiste de la violence sans scrupule sont bien là. Les passions islamiques sont également présentes, sans considération pour les valeurs de respect et d’humanité que cultivent les démocraties. La géostratégie mondiale se dessine depuis 2016, avec la montée en force, des dirigeants autoritaires qui ne cachent pas leur mépris à l’égard de l’Europe des Lumières. Ils ne masquent même plus leur souhait de voir les institutions européennes et occidentales se déliter.

La conjoncture de la guerre incite à dépasser le cadre insuffisant de l’impératif moral et à intégrer l’adversité des empires. L’interdépendance des pays membres nationales réunis au sein d’un marché unique ne suffit pas à faire émerger de citoyens prêts à mourir pour leur patrie. Il faut davantage pour se faire respecter. L’UE doit rompre avec la naïveté et la prévisibilité, mieux affirmer son autorité et son pouvoir afin de mieux défendre ses intérêts. Bref, redevenir un acteur géopolitique capable de saisir les opportunités tactiques et d’envisager plus franchement la dimension stratégique de la guerre.

Observateur de la menace totalitaire soviétique, le philosophe Raymond Aron a jugé, pendant les années de guerre froide, qu’il était imprudent de croire en un monde pacifié où les relations entre groupes humains seraient régies par le seul impératif catégorique kantien qui veut que « l’action morale doit être jugée non pas en fonction de son résultat mais selon ses motivations et des critères de vérité ; si la volonté qui la commande est bonne, l’action est moralement juste » (Lire « Fondements de la métaphysique des mœurs). Sachant, qu’il n’y a pas d’obligation morale d’accomplir l’impossible, Aron estime que, dans le monde tel qu’il est, c’est la capacité de résister par la force armée qui permet le maintien de la survie d’un pays, d’assurer la défense contre le totalitarisme, et les chances d’une paix durable. D’où cet autre impératif, aujourd’hui requis à l’heure d’une guerre en Ukraine dévastatrice: imposer le principe de la Puissance.

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

Catégorie(s)

A la une