Un réseau de sept mille grands-mères illettrées assurent la maintenance des panneaux solaires de leurs villages

C’est une idée lumineuse comme l’énergie solaire dont 7 000 grand-mères africaines illettrées sont aujourd’hui les ingénieures diplômées, chargées de la maintenance des panneaux installés dans leurs villages. Car c’est bien connu, ce qui gâche tant de projets d’aide au développement, c’est le manque d’entretien. Les installations flambant neuf s’usent rapidement, s’abîment puis gisent, hors d’usage, faute de réparation et de pièces de remplacement.

Fort de ce triste constat, Sanjit Bunker Roy a fondé en 1972 le Barefoot College à Tilonia, en Inde. Ce Collège, littéralement , des Va-nu-pieds, a déjà formé plus de trois millions d’ingénieurs dans le solaire, l’eau , la santé, l’éducation selon une méthode simple et révolutionnaire. « Au collège il n’y a ni crayons ni cahiers. Nos étudiants sont tous des paysans illettrés. Tout s’apprend par les gestes, en montrant. Et je peux vous assurer qu’à l’issue de 6 mois de formation ils en savent plus dans leur domaine que des étudiants qui ont fait 5 ans d’école », nous assure-t-il, lors d’une rencontre au dernier Women’s Forum de Deauville.

Dans ce forum annuel où près de 1500 femmes parmi les plus brillantes du monde entier viennent débattre et échanger leurs savoirs sur l’avenir du monde, la promotion des femmes et les bonnes pratiques, l’exemple de Barefoot College n’est pas passé inaperçu. D’autant qu’en 2007, il a créé un partenariat avec un réseau africain, le Village environnement Energy Comittee (VEEC), destiné à former des femmes ingénieures dans l’énergie solaire et qu’à ce jour plus de 7 000 grands-mères, issues d’une dizaine de pays, et bien sûr illettrées selon les règles du collège, ont été formées.

Cette initiative, ajoutée aux autres, lui a valu en 2010 d’être classé parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde par Time magazine.

La démarche de « Bunker » Roy est pour le moins originale : « « Nous choisissons exclusivement des grands-mères illettrées, qui vivent dans des villages reculés. Nous les emmenons en Inde pour 6 mois de cours et en faire des techniciennes de haut niveau. » Pourquoi des grands-mères, illettrées ? « En Afrique, on ne peut pas compter sur les hommes. Dès la fin de la formation, ils partiraient en ville, à l’étranger. » Pas les grands-mères, qui sont le cœur du cœur du village. « Quand elles partent, c’est un enterrement, mais quand elles reviennent, ces femmes qui ont entre 35 et 50 ans sont des stars. D’ailleurs, elles se font appeler « ingénieures » et savent qu’elles doivent assumer d’importantes responsabiltés. »

Même si l’électrification du village est le but principal du projet, Bunker Roy n’est pas mécontent du bouleversement culturel induit par cette aventure : « cela bouleverse les role models, les relations hommes-femmes. Les hommes en ont peur…» Surtout, cet homme qui a décidé il y a 40 ans d’abandonner sa vie de champion de squash et de grand bourgeois, veut faire vivre les idées du Mahatma Gandhi pour qui les technologies les plus sophistiquées pouvaient parfaitement être utilisées dans l’Inde rurale pourvu qu’elles aient été appropriées par les gens du villages et restent sous leur contrôle et non celui d’experts venus d’ailleurs.

Grâce à un don annuel de 100 000 dollars du gouvernement indien, le Barefoot College reçoit ces grands-mères africaines par groupes de quarante, tous les six mois, venues de dix pays différents. « C’est un gros effort qui leur est demandé. Elles quittent leur village souvent pour la première fois, elles prennent l’avion pour l’Inde, travaillent six mois avec des personnes dont elles ne connaissent ni la langue, ni la nourriture, ni rien. Mais au retour elles ont un diplôme, elles ont un salaire, à charge pour elles d’assurer la maintenance et les réparations des panneaux solaires. »

C’est que les familles ont payé l’installation, même les plus pauvres pour qu’ils se sentent propriétaires et aient envie d’entretenir le matériel. Et ces familles payent un abonnement pour l’entretien et attendent donc que le service soit assuré. 20% du budget va aux salaires des grands-mères ingénieures, 80% à la maintenance. Pour l’approvisionnement en pièces, les ingénieures sont en lien avec le VEEC.

Seuls les villages à l’écart de tout, inaccessibles peuvent intégrer le Village environnement Energy Comittee (VEEC). Ensuite, seules les familles qui le désirent se font poser des panneaux sur le toit de leur maison. Et le réseau permet des solidarités au niveau continental. « Une fois, une Béninoise a paniqué en rentrant dans son village. Elle pensait avoir tout oublié. Une Mauritanienne est venue lui donner un coup de main et tout est reparti. »

Fort de son succès africain, Bunker Roy étend aujourd’hui l’expérience à des pays du Proche Orient, en Jordanie, en Afghanistan. Une autre paire de manches. « Le mari d’une Jordanienne qui était en formation à Tilonia l’a appelée pour lui demander de rentrer car un de ses petits-enfants était mourant. C’était faux, il ne supportait pas son absence. Nous l’avons immédiatement fait revenir pour qu’elle termine sa formation. » Elle est devenue la première femme ingénieure solaire de son village. Une révolution énergétique et autre…

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