Pourquoi sommes-nous incapables de nous attaquer à la question du mal logement ? Réponses d’Augustin Legrand, porte-parole des Enfants de Don Quichotte.

Le premier février 2010, la Fondation Abbé Pierre publiait son 15ème rapport annuel sur le mal logement. Etat des lieux : en 2009, la France comptait 500 000 personnes privées de domicile, 3,5 millions de mal-logés et 6 millions de personnes en grande précarité dont la situation était susceptible de basculer au moindre accident dans le mal logement. Soit, au total, 10 millions de personnes concernées par la crise du logement. Selon les experts de la fondation, il manque 900 000 logements en France. Chaque année, 1,5 million de personnes sont en attente d’un logement social, alors que 43 000 logements sociaux sont mis sur le marché.

Comment expliquez-vous notre incapacité à traiter la question du mal logement ?

Augustin Legrand – Cette question dépasse aujourd’hui très largement les publics hyper-précarisés. Elle touche le cœur de la société, jusqu’aux classes moyennes. Il faut donc prendre le problème à bras-le-corps et agir sur cette population de plusieurs millions de personnes précarisées par la crise du logement. Ce qui s’avère très complexe car nous parlons de publics très divers, dont la situation relève de politiques publiques également très diverses. Ce qu’il faut à tout prix – ce que les politiques refusent de faire depuis 25 ans-, c’est arrêter de fabriquer de l’exclusion. Il faut couper les mauvais robinets et agir sur les bons leviers. Prendre le temps d’expliquer pour briser l’ignorance.

Le rôle des médias ?

A. L. – Les médias continuent de réduire la question du logement à la situation des SDF en hiver – alors que l’on meut davantage dans la rue en été ! Ils sont pour la plupart dans le misérabilisme et souvent dans la caricature. Alors que complexité du dossier oblige, il faudrait qu’ils se donnent les moyens de le suivre, de le décrypter, de contrer les chiffres et les contrevérités sans cesse assénés par les politiques.

Et les politiques, face à cette question du mal logement ?

A. L. – Ils s’inscrivent clairement dans une logique clientéliste et électoraliste. Ils viennent vers nous à l’approche des scrutins, pour nous témoigner leur soutien et dire comme cette question les préoccupe. L’occasion pour nous de réaliser à quel point, à part une poignée d’élus, ils sont peu concernés et maîtrisent très mal les données du problème.

Quid des associations ?

A. L. – Ce qui rend les choses plus difficiles, c’est l’extrême fragmentation du tissu associatif. Les associations se battent pour des segments de population, ou sur des champs d’intervention spécifiques : les sans abris sans papier, les femmes battues mal logées, la distribution de repas… Et puis, il faut dire ce qui est : il y a du chantage aux subventions. Les associations sont liées par leurs subsides, il leur est difficile de prendre la parole au-delà du périmètre de leur intervention. Or, encore une fois, il faut aborder la question du logement de manière systémique, sinon, on ne s’en sortira jamais.

Pas de dynamique collective ?

A. L. – Si, quand même. Lors du campement du canal Saint-Martin, nous avons travaillé tous ensemble à la rédaction d’une charte. Lorsque nous avons tenté une autre action à Notre-Dame, nous avons enfin réussi à réunir toutes les associations ou presque au sein d’un même collectif. C’est un très grand pas. L’objectif étant de travailler vers un objectif commun, d’établir un vrai rapport de force pour obtenir de nouveaux arbitrages politiques et financiers.

Quel est le rôle des Enfants de Don Quichotte dans la nébuleuse associative ?

A. L. – Les associations ont bien compris que nous sommes là pour porter leur parole et leur diagnostic. Nous agissons comme des fers de lance. Nous ne sommes pas subventionnés et ne voulons pas l’être, pour ne pas être liés de quelque manière que ce soit. Ce qui nous permet d’actionner de vrais coups de feu médiatiques, comme le campement du canal Saint-Martin. Mais quand vient le temps du décryptage, c’est aux associations de prendre le relais. Christophe Robert, délégué général adjoint de la Fondation Abbé Pierre, a une expertise incontestable sur la problématique du logement, il sait où il faut agir et comment. Aux médias de jouer leur rôle de relais.

Vous vous présentez sur la liste Europe Ecologie aux élections régionales en Ile-de-France, en troisième position. Comment voyez-vous l’articulation entre l’engagement associatif et l’engagement politique ?

A. L. – Pour moi, la dynamique est la même. La limite de l’engagement, à mes yeux, c’est efficacité. J’ai accepté de faire campagne avec Europe Ecologie à la condition d’être en position d’éligibilité. Au fil des actions que nous avons menées avec les Don Quichotte, je constate que l’on a énormément de mal à mobiliser. Je pense que la posture d’élu peut d’une part donner davantage de temps au travail de pédagogie et de conviction, d’autre part davantage de poids dans le rapport de force. Je me lance dans cette aventure investi d’un mandat de confiance de la part du mouvement associatif. Avec une ambition d’exemplarité : montrer ce que l’on peut faire à l’échelle d’une région avec une enveloppe donnée, en rationalisant le financement et en inscrivant l’action dans un schéma de long terme. Pour obliger les politiques et les médias à se saisir de la question.

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Au sujet de Muriel Jaouën

Journaliste de formation (ESJ Lille, 1990), Muriel Jaouën publie régulièrement dans le magazine de Place-Publique.Ses spécialités : économie sociale, développement durable, marketing, communication, organisations, management.

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ECONOMIE

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