« C’était demain. Sir Milkway aimait quand on le définissait comme un sage moderne. Quand on l’écoutait, il expliquait longuement qu’il devait sa sagesse aux années crise :

 Hier, je gagnais des fortunes en m’amusant avec l’argent des autres. J’étais obnubilé par ma propre réussite et je ne me rendais même pas compte que je participais à un jeu pervers où même les gagnants finissent par perdre, disait-il.

Il ajoutait qu’avoir perdu son boulot, son statut social, son pouvoir à soigner son mal être en achetant de l’inutile et du superflu lui avait permis de commencer à gagner sa vie et non plus uniquement de l’argent.

Sir Milkway médiatisa son revers de médaille avec tant de brio qu’il devint le gourou de tous ceux très nombreux qui, à cause du cataclysme économique, ont perdu leurs privilèges. Ils leurs racontaient que leur descente aux enfers était leur chance car elle mettait fin à un édulcorant de vie et plus précisément à une vie Canada dry qui avait l’odeur, le goût de la vie mais n’en était pas une. En prime, comme la fin d’une histoire marque toujours le début d’une autre, ils pouvaient maintenant s’appuyer sur leurs richesses intérieures pour s’inventer des lendemains plus généreux et souriants.

Ces bonnes paroles ne suffisaient pas toujours. Lou Déstepes, un de ses anciens collègues, en demandait plus quand il vint le voir :

 Ma femme m’a quitté. Je n’ai plus d’appartement. J’ai faim. Et le pire est que je n’ai même plus un euro pour m’acheter un revolver pour me tirer une balle dans la tête. Je suis un bon un rien. J’ai tout perdu.

 C’est faux, tu n’as pas tout perdu, rétorqua Sir Milkway.

 Tu rigoles, j’ai même perdu mon temps à vivre. Ma vie est un vrai désastre. Hier, le temps me manquait, aujourd’hui je le tue.

 Tu n’as pas perdu ton humour, ton intelligence, ta force de travail, ton envie de contribuer à un monde meilleur.

 Si cela te fait plaisir d’imaginer cela, pourquoi pas ? La difficulté est que c’est aussi monnayable que l’air du temps. D’autant que tous ceux susceptibles d’acheter mes talents ont aujourd’hui les poches vides.

 Et si tu créais le Désteppes, tu pourrais leur acheter des produits et des services. Ensuite, les membres de la communauté l’utiliseraient à leur tour pour acheter et vendre.

 Une monnaie de singe ?

 Comme celle des banques qui inscrivent une ligne quand elles t’accordent un crédit.

Cet échange interloqua Lou qui ne comprenait vraiment pas où son ami voulait en venir. Après quelques saltos neuronaux, il comprit que la création d’une monnaie était un moyen d’améliorer le troc. Il suffisait d’avoir la confiance d’un groupe de pairs pour que cela fonctionne.

Lou créa sans attendre le Déstepes. Quelques temps plus tard, il avait de nouveau une assiette remplie, un appartement et ne tuait plus le temps.

Il prit néanmoins le temps d’aller remercier son ami et lui demanda ce qu’il désirait :

 Si vous me donniez 0,1 % des transactions effectuées en Déstepes, cela me ferait plaisir. Et j’apprécierais aussi avoir le même pourcentage si le Déstepes suscitait la création de nouvelles monnaies.

Lou ne pouvait refuser une telle demande vu que pour honorer la demande il suffisait d’imprimer quelques Déstepes.

Lou raconta son histoire tant et si bien que quelques jours plus tard, Nina frappa à la porte de Sir Milkway en lui demandant de l’aider à créer une monnaie bio. Elle était vendeuses de fruits et légumes bio et désirait que tous les fournisseurs et intermédiaire respectent la chartre de l’alimentation responsable. Avec une monnaie, on pouvait créer un lien qui permettait à chacun de garantir l’autre.

Ce principe séduisit les artistes. Nombreuses furent les communautés qui créèrent leur monnaie. Avec Internet et la numérisation permettant la duplication à l’infini, les donnes économiques avaient changé. Résultat, il avaient un mal fou à trouver un modèle économique viable quand l’on respectait les paradigmes de l’ancienne économie.

Dans la foulée, les collectionneurs de timbres voulurent leur monnaie. Ils n’échangeaient qu’entre eux et pensaient qu’une monnaie adaptée à leurs échanges dynamiserait leurs réseaux.

C’est ainsi que des dizaines, des centaines, des milliers de monnaies furent créées. Comme la demande de pourcentage de Sir Milkway était respectée par tous les créateurs de monnaie, ce dernier reçut des Déstepes, Stamps, Musicors, Biobons et autres monnaies au nom exotique.

Un jour, alors qu’il voulait acheter un nouveau manteau à sa fille, il découvrit qu’il ne pouvait pas le faire car aucune des monnaies créées ne le permettait. Il se désespéra et en parla à un ami qui sortait de la cuisse de Jupiter ou plutôt d’une de ces écoles qui donnent l’impression qu’il en est ainsi.

Après mure réflexion, l’énarque, car cela en était un, lui annonça qu’il avait la solution : il devait créer une monnaie sur lequel les autres monnaies seraient indexées et qui permettraient d’effectuer le change.

Le Milkway fut créé pour le meilleur et surtout pour le pire. Quand les adeptes des différentes monnaies commencèrent à payer des produits biologiques en Musicors, acheter des timbres avec des Biobons, la confiance s’effrita. L’utilisation des différentes monnaies ayant perdu leur sens, la spéculation s’installa. Dans l’espoir de gagner le jackpot, certains thésaurisèrent, les échanges s’appauvrirent et les possesseurs des différentes monnaies aussi.

Un mois après la création de la monnaie, Lou Déstepes s’introduisit dans l’appartement de Sir Milkway alors que son ami dormait. Il s’assit dans un fauteuil et réveilla son ancien copain en disant :

 Milkway, tu vas mourir. J’ai tiré des leçons de ma première descente aux enfers en achetant un revolver quand il était encore temps.

 Lou, qu’est-ce que tu fais ? balbutia Milkway.

A cet instant, l’homme souffrait d’une profonde normalité qui se traduisait par le fait qu’il n’appréciait guère de se faire réveiller en pleine nuit par un prétendu ami qui lui braquait un revolver.

 Je vais te tuer comme tu viens de le faire. Avec la nouvelle monnaie, tu m’as redonné goût à la vie. Je commençais à la déguster quand tu as tu as tiré la couverture à toi. A cause de ton Milkway, j’ai tout perdu.

 Mais… Non… Je vais t’expliquer… Et même si…

Sir Milkway jeta une série de mots dans l’espoir que Lou comprenne que s’il était coupable, ce n’était pas de sa faute. Son seul tort est de n’avoir pas écouté la bonne personne.

Comme dans l’affaire Lou avait même perdu jusqu’à sa précieuse capacité à écouter, il tira.

Sir Milkway mourut de peur, mais s’en remit vite car Lou avait également perdu son art de viser juste.

Depuis, Sir Milkway est un sage très moderne, car il a compris que parfois une solution peut créer un problème plus grand que celui qu’il veut résoudre ».

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