Par Bruno Marzloff, sociologue Groupe Chronos

Extrait d’une intervention sur la nuit à la DIV, Délégation Interministérielle à la Ville

La nuit fait partie de la grande conquête de notre époque, le temps libéré. Le temps libre ne se confond avec le temps libéré que pour ceux qui en ont le contrôle. C’est alors la maîtrise par soi-même de son propre temps. Prenez le temps d’aller vite, la formule de la marque TGV de la SNCF – qui a dix ans maintenant – n’a pas pris une ride. L’oxymore n’a rien perdu de l’apparente absurdité de sa contradiction. Elle fait toute son ironie et sa pertinence. Elle est justement l’expression de cette maîtrise ambiguë : entre son temps à soi, le temps qu’on doit aux autres et les injonctions sociétales. Ce que dit aussi la formule, c’est qu’on oscille en permanence entre tension et lenteur, deux valeurs qui ne luttent qu’en apparence.

La nuit à l’aune des évolutions techniques

La nuit s’entend désormais comme une extension du quotidien. Ceci date précisément des innovations techniques. Le premier bouleversement industriel de la nuit vient bien entendu de l’électricité. L’électricité et sa lumière massifiée dans la rue et dans les maisons, l’électricité et sa puissance d’activation des machines dans les usines. Les deux ont bousculé des millénaires de césure entre le jour et la nuit et ont ouvert la voie au fordisme et à une nouvelle forme de contrôle de la société (la nuit tous les chats sont gris. Les cours des miracles comme foyer de délinquance et rébellion ont pris naissance dans la nuit et dans les méandres d’une ville labyrinthe).
L’électricité a dissout la rupture entre jour et nuit qui régissait les temporalités depuis la nuit des temps, ouvrant le chemin au temps continu et précis de l’horloge. L’organisation du travail a alors basculé de la notion de tâche à celle d’un temps de travail, définissant les nouveaux fondements de la productivité et ouvrant la voie à l’autonomisation des pratiques.

Le mobile et surtout internet ont poursuivi ce travail de démembrement du temps de la nuit puisque les guichets restent en permanence ouverts pour fournir des informations, recevoir des commandes, les enregistrer automatiquement et les gérer ; tous les guichets ! Les communications, elles aussi, se sont affranchies de la barrière de la nuit. On laisse un message texte à l’écran du PC ou du mobile, au destinataire d’en prendre connaissance à sa convenance. En entrant dans ce jeu de désynchronisation, la nuit alors se banalise. Si la nuit ne devient pas le jour, elle entre dans le quotidien. Au passage, la nuit perd de l’opacité, des mystères et des peurs qui charpentaient son mythe et façonnaient une partie de ses charmes.

Il est évident que nous sommes plongés dans une contradiction : nos exigences de chalands – qui souhaitent une accessibilité maximum ne sont pas celles des salariés – les mêmes ! – qui veulent préserver leurs rythmes de vie. La question de l’ouverture de la nuit, comme celle des commerces le dimanche, souligne ce paradoxe dont on voit mal l’issue. La question de la nuit paraît moins cruciale puisque les activités la nuit se résolvent en grande partie par les technologies à distance et les automates. Il reste que l’abus de la vie la nuit dans le travail bouscule les équilibres biologiques, et ceci n’est pas anodin puisqu’il y va de la santé et de l’espérance de vie, pas moins ! En revanche, retenons que la nuit se propose comme nouvel horizon du quotidien.

Sans quitter vraiment la nuit, en restant entre chiens et loups, quatre notions classiques se dégagent autour de l’instrumentalisation du temps pour conclure sur une dernière piste, plus inédite, le « temps collaboratif ».

Le 24/7 ou le temps continu

Le quotidien entre de plain-pied dans la nuit. Les activités nocturnes de toutes sortes se sont épanouies, conduisant après plus d’un siècle à la linéarité absolue du temps, le célèbre « 24/7 », c’est-à-dire 24 heures sur 24 heures, sept jours sur sept. Le temps ne s’arrête plus. Nous sommes dans la continuité, dans le sans couture. Le temps de la nuit s’ajoute à celui du jour sans que le jour change d’unité, il est seulement plus long d’une nuit pour travailler ou déployer d’autres activités.

Dans le sillage des montres et des horloges ont surgi des médias qui jouent du temps : le télégraphe, la photo, le journal, le film… Ces médias ont trouvé des prolongements dans les automates et les écrans multiples qui jalonnent nos quotidiens. Ces médias s’incluent dans la ville et dans nos vies. Ils s’activent de jour comme de nuit, ils se mobilisent en désynchronisation. L’audience n’est plus contrainte par l’injonction du temps d’émission et rien n’empêche d’activer ces médias la nuit. Ces médias proposent une capacité aux citadins d’ajuster les temps de la ville à leurs rythmes. Ils ouvrent un nouvel horizon à la ville pour gérer ces temps collectifs et individuels. En effet, cette linéarité doit s’analyser aussi à l’aune des rythmes collectifs et récurrents – le métro, boulot, dodo – qui structurent encore aujourd’hui le temps de la ville. La question qui se pose est celle de savoir jusqu’à quel point cette déstructuration des temps n’est pas une opportunité pour construire de nouvelles régulations des temps des villes.

L’extension du domaine du quotidien

Le taux de croissance du e-commerce – à deux chiffres depuis le début de la décennie et le rythme se poursuit au défi des crises – souligne l’intérêt pour les clients, les chalands, les citoyens, les citadins d’une accessibilité permanente des commerces et des services, nuits comprises. D’autres secteurs sont affectés et nourrissent de nouvelles perspectives. Déjà, Vélib’ ouvre les portes de la nuit à ceux qui n’avait pas l’argent du taxi. L’opérateur avait été précédé par les opérateurs de transports publics qui font du service de nuit un fer de lance de leurs développements ; un service indispensable si on veut poursuivre la réduction de la place de la voiture. Les opérateurs de l’internet mobile proposent déjà des services comme Citysense aux Etats-Unis qui permettent aux noctambules de localiser les sites nocturnes de la ville à l’écran de leur téléphone mobile et de mesurer en temps réel leur animation. Bien entendu les services de réseaux internet se chargent de mettre ces noctambules en lien. Les conséquences de tels mouvements sont multiples.

Time shift ou la maîtrise du temps des individus

Le « 20h », je peux le regarder à 23h si cela me chante. Le « time shift », c’est la capacité conférée à l’individu de découpler le temps et l’activité. Avec le magnétoscope j’enregistre une émission la nuit et je l’écoute le jour ou inversement. Le podcast et les téléchargements de contenus ont permis l’extension du phénomène. Ce découplage ouvre des voies pour de nouvelles régulations du temps de l’individu qui peut s’affranchir des injonctions du collectif.

Ce découplage permet en outre d’envisager d’autres régulations des temps de la ville. Les experts du transport anglais ont fait l’observation que le time shift est une tendance naturelle des individus pour gagner du temps sur le temps, mais aussi pour une notion de confort. Ainsi, on la fréquentation des hypermarchés le samedi matin baisse au profit de temporalités plus accessibles. Ce mouvement, disent ces experts, peuvent et doivent être encouragés. C’est ce qui est fait par exemple avec la congestion charge qui régule les temporalités d’accès au centre de Londres en fonction des jours et des heures. Certaines autoroutes modulent leur tarif en fonction des horaires de sorte à niveler les flux. Le bénéfice en est évident, puisque dès lors les infrastructures ne sont plus calibrées par les pics de trafic mais par rapport à leur étalement sur des temporalités élargies.

Cela n’a pas échappé aux opérateurs. Ceux des transports, comme ceux des télécoms. Finalement que vendent ces derniers ? Sinon du temps. Quand j’achète un billet de TGV, j’achète une durée, une performance et une qualité de temps de transport. Idem quand je prends un abonnement de téléphonie, j’achète une heure de téléphone sur une carte ou je prends un abonnement de six heures par mois ; si je suis riche, je m’achète du temps illimité. Du côté des opérateurs, quand je vends du temps, j’ai intérêt à lisser les flux dans mes tuyaux selon la même logique que celle qui préside au flux automobiles. C’est alors l’affaire d’un jeu de tarifs incitatifs qui encourage le mouvement naturel de cette régulation.

Le yield management ou la maîtrise des offres par le temps

Cela nous conduit tout droit au « yield management ». L’expression désigne un système de gestion et d’optimisation des capacités disponibles. Son fondement est le temps, même si on y joue aussi de l’espace (autour des hubs qui rassemblent les flux sur un site pour les rerouter sur d’autres destinations). A cette gestion des itinéraires, se conjuguent une gestion du temps. En jouant finement des tarifs, les compagnies aériennes encouragent une répartition des voyages dans le temps les yeux rivés sur les taux d’occupation de leurs appareils. Avec le TGV, le train exploite désormais ce type de régulation. Ce qui amène par ailleurs à considérer le temps différemment. Pourquoi ne pas remplir les sillons et les trains la nuit ? La SNCF lance des TGV nocturnes, élargissant aux hommes ce qu’elle fait depuis longtemps pour les marchandises. Sur certaines rames idTGV, il sera même possible de vivre la nuit comme en ville avec de multiples ressources ouvertes aux voyageurs noctambules.

Le temps intelligent ou celui qu’on partage

La notion du temps collaboratif procède d’une notion de partage qui a vu sa maturation dans le laboratoire de l’internet ou plus précisément du Web 2.0. Les vertus des fondamentaux du Web 2.0 s’étendent maintenant au quotidien. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons mis en place un programme Villes 2.0 qui s’interroge sur les impacts du numérique dans la ville et les transformations des postures des acteurs de la ville qui l’accompagnent.

La dimension collaborative, enrichie sous la coupe d’internet, renvoie à diverses formes de partages : les plates-formes partagées (eBay, Flickr, Facebook…), le partage de la culture (Wikipedia…), la finance collaborative (les prêts pair à pair ou le microcrédit), les infrastructures de services urbains (les réseaux Mesh) et les véhicules en partage (vélo et voitures en libre-service, covoiturage…). Son raisonnement trouve sa racine dans la création de réseaux et de l’implication des usagers et d’autre part d’une approche intelligente, donc partagée, des ressources ; au moment où tout dit que ces ressources sont infiniment limitées.
Comment peut-on partager le temps dans une vision qui conjugue la satisfaction individuelle et un bénéfice collectif ? En impliquant les usagers. Une étude du Pacific NorthWest National Laboratory of the Energy aux Etats-Unis a mesuré que le suivi de ses propres consommations d’énergie conduit mécaniquement l’usager à réduire de 15% la charge d’énergie dans les pics de consommation. Les usagers, dotés d’écrans de contrôle de leur consommation, peuvent les réguler. Lorsqu’ils réalisent qu’ils sont plus fortement taxés aux heures de pointe de congestion, ils régulent et déportent les consommations qui peuvent l’être vers la nuit. La motivation est certes économique, elle est aussi sociétale. En l’occurrence, le défi était de continuer d’alimenter des résidences dispersées dans une zone mal desservie sans avoir à augmenter les capacités, il fallait donc dégorger les heures de congestion collective pour étaler les consommations dans le temps. Le résultat est celui d’une forme de responsabilisation.

A partir de ce constat d’autocontrôle, on peut s’interroger sur les gisements d’économies qui se profilent en déclinant ce principe dans d’autres domaines comme les transports et les déplacements. Cela suppose bien entendu d’ouvrir l’information de sorte que les usagers en acquièrent la maîtrise. Il s’agit aussi de mettre à disposition des usagers les outils du contrôle de leur propres usages. Cette responsabilisation est le nœud d’une transformation des gouvernances.

Nous sommes passés insensiblement d’une société basée sur des rythmes dictés par l’Eglise puis par l’Usine et la cloche républicaine, à une société où chacun entreprend de maîtriser son temps individuellement et où le travail se reconstruit sur cette matrice dispersée dans le temps et dans l’espace. Une campagne publicitaire pour une marque de montres (Swatch, 1996) disait il y a quelques années : Time is what you make of it – Le temps c’est ce que vous en faites. Cela souligne l’autonomisation des pratiques des individus et leur responsabilisation par l’activation de régulations dont ils détiennent en large partie la maîtrise.

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