L’Union européenne arrangeante à l’égard des Serbes
En se satisfaisant de la participation éventuelle au gouvernement de Serbie du parti qui a été à l’origine des guerres qui ont détruit l’espace yougoslave, ils risquent de s’exposer à bien des déboires.

Les élections législatives qui se sont tenues le 11 mai en Serbie étaient présentées comme un test décisif de la volonté des citoyens de ce pays d’adhérer, ou non, à l’Union européenne. Les dirigeants de Bruxelles et des capitales européennes considèrent que l’intégration des Balkans à l’espace européen, nécessaire pour parachever l’unification du continent, l’est aussi comme le seul moyen de parvenir à un règlement durable des conflits qui ont dévasté la région depuis le début des années 90. Les partis qui se sont affrontés à cette occasion ont également fait de cet enjeu l’élément central du débat électoral, non pas sur le principe de l’adhésion, qu’ils disent tous accepter, mais sur ses conditions, le principale portant sur l’avenir du Kosovo.

A l’exception du Parti libéral-démocrate, petite formation qui admet que l’indépendance du Kosovo est devenue inéluctable après les longues années, voire les décennies, au long desquelles les Albanais du Kosovo se sont opposés, pacifiquement puis militairement, à la domination serbe, tous les autres partis continuent de la refuser. Ils s’insurgent de ce fait contre la reconnaissance de l’indépendance du territoire, opérée à ce jour par une quarantaine de pays, dont les Etats-Unis et 19 pays membres de l’UE, dont la France, l’Allemagne, l’Italie, la Grande-Bretagne….Ils déclarent illégale la décision, prise à l’unanimité des pays membres de l’UE, d’envoyer une mission au Kosovo afin d’appliquer le plan de l’émissaire des Nations-Unies Ahtisaari pour contrôler, avec l’accord des nouvelles autorités kosovares, l’application de cette indépendance. Ce plan est bloqué au Conseil de Sécurité de l’ONU par la Russie.

La question du Kosovo a donc dominé le débat électoral bien que la situation économique et sociale de la Serbie ait lourdement pesé sur le choix des électeurs tant les conditions de vie sont extrêmement difficiles pour la plupart d’entre eux. Pour la coalition menée par le Président de la République Boris Tadic et son parti démocrate, l’adhésion à l’Union européenne devait être l’objectif prioritaire, pour assurer le développement économique du pays, ce malgré l’engagement européen en faveur de l’indépendance du Kosovo. La défense d’un Kosovo serbe était même présentée comme mieux garantie au sein de l’Union qu’au dehors d’elle.

Pour les trois listes qui s’opposaient aux partisans de Tadic, celle du nationaliste dit « modéré » du Premier ministre Kostunica, celle des ultra-nationalistes du parti radical dont l’inspirateur est Vojislav Seselj actuellement en prison près de La Haye où il est jugé par le Tribunal pénal international et celle formée autour du Parti socialiste fondé par l’ex-homme fort de Serbie, Slobodan Milosevic, décédé dans la même prison de Scheveningen avant la fin de son procès, la Serbie ne pouvait entrer dans l’UE que dans son intégrité reconnue, c’est-à-dire Kosovo compris. Autrement dit, l’Union européenne devait revenir sur ses décisions concernant le Kosovo. C’est pourquoi ces partis rejetaient l’Accord de stabilisation et d’association, premier pas vers l’adhésion, offert à la Serbie par l’UE et approuvé par la majorité du gouvernement sortant, mais non par son Premier ministre, qui dénonçait cet acte comme une trahison.

Pour soutenir la coalition des forces favorables, sans conditions, à l’adhésion à l’UE, la diplomatie européenne n’a pas lésiné sur les moyens. Elle a suspendu l’exigence de l’arrestation des criminels de guerre, dont le plus emblématique, Ratko Mladic tenu pour responsable du massacre de Srebrenica, qualifié de génocide par le TPI et la Cour internationale de Justice, se trouve en Serbie. Elle a décidé de bientôt délivrer gratuitement à 80 % des citoyens serbes des visas d’entrée dans l’Union. Elle a fait miroiter la perspective de substantielles aides financières. La conclusion, la veille du scrutin, d’un accord prévoyant d’importants investissements, par Fiat, dans l’industrie automobile serbe sinistrée, a montré ce que l’Europe pouvait apporter au pays sur le plan économique. Les capitales européennes ont clairement indiqué que leur objectif principal était d’empêcher l’arrivée au pouvoir d’une coalition qui aggraverait la situation déjà très tendue dans le nord du Kosovo, où la population serbe qui y habite ou s’y est réfugiée, s’oppose massivement à son détachement de la Serbie.

Les résultats des élections indiquent que cette politique a été payante puisque les candidats soutenus par le Président Tadic ont largement, et contre toute attente, devancé les radicaux, avec un écart de 9 points, près de 39 % contre près de 30%, ce qui se traduit par 102 députés pour les premiers et 78 pour les seconds, sur un total de 250 sièges. Cela a suffit pour que dans le pays et ailleurs, en Europe et dans le monde, on célèbre la victoire que la Serbie démocratique et européenne aurait remportée contre les ultra-nationalistes antieuropéens favorables, de préférence, à l’alliance russe.

Cette annonce du triomphe des partisans de la démocratie et de l’Europe aurait pourtant dû être tempérée par une analyse plus froide des chiffres des voix et des sièges de députés obtenus par les autres formations en lice. Leur simple lecture indiquait que les soutiens déclarés à la politique d’ouverture vers l’Europe du Président Tadic ne recueillaient pas la majorité parlementaire nécessaire à la constitution d’un gouvernement. Les 102 députés de la coalition des démocrates ne pouvaient compter que sur l’appoint des 13 députés du parti libéral-démocrate et au maximum, mais pas à coup sûr, des 7 députés des minorités nationales, soit au mieux 122, à 4 voix des 126 nécessaires. En face, les partis qu’unissaient une même vision de la question nationale serbe, un même refus d’intégrer l’UE sans le reconnaissance explicite de l’appartenance du Kosovo à la Serbie, une même attitude à l’égard de la justice internationale, une même orientation russophile et plus généralement une même appréciation de la politique panserbe de Milosevic, disposaient d’une majorité d’au moins 128 voix ( 78 pour les radicaux, 30 pour les alliés de Kostunica, 20 pour les socialistes du parti fondé par Milosevic). Le Premier ministre sortant Vojislav Kostunica, s’il a combattu très tôt le régime de Milosevic au nom de la démocratie et de l’anticommunisme; a toujours défendu la politique de défense des « intérêts nationaux serbes » confondue avec les guerres d’agression menées par ce régime. C’est donc tout naturellement et malgré des inimitiés liées à l’histoire récente de la Serbie, qu’on pouvait prévoir la constitution d’ une majorité parlementaire et gouvernementale cimentée par le nationalisme dans ses trois variantes serbes, la « populiste », la « démocrate » et la « socialiste ».

Cette hypothèse a été confirmée par les discussions qui ont été immédiatement engagées par ces trois partenaires et ont rapidement abouti à un accord de principe sur la formation d’un gouvernement et, à Belgrade, sur la formation d’une majorité municipale avec la fonction de maire attribuée au secrétaire général du parti radical et ancien ministre de l’information de Milosevic.

Mais rien n’est encore joué car le Parti socialiste n’a pas rejeté l’appel que lui ont adressé les dirigeants du parti démocrate, Boris Tadic en tête, pour nouer une alliance au nom de ce qu’ils considèrent comme une « idéologie » commune, fondée sur leur appartenance commune à la « gauche ». C’est, entre autre, ce qu’a déclaré au journal  » Le Monde » du 14 mai, dans une formule concise, le vice-président du gouvernement serbe sortant Bozidar Djelic qui,parlant des socialistes serbes, dit:  » Nous avons la même idéologie de base:la gauche. Sauf que pour eux, le nationalisme s’en est mêlé ».La voie serait ainsi ouverte à un reclassement des partis politiques serbes, le Parti socialiste se voyant décerner un brevet d’honorabilité que conforterait l’affiliation à l’Internationale socialiste, dont profite déjà le Parti démocrate, à titre de membre consultatif. Le président de l’IS, l’ancien Premier ministre grec Georges Papaandreou, a déjà promis cette récompense si les socialistes rompaient avec les radicaux.

Le Président du Parti socialiste serbe, Ivica Dacic, de retour de Moscou où il a consulté ses amis du parti de Poutine réfléchit, avec ses camarades, aux avantages et aux inconvénients de l’offre qui leur est faite. La base du parti et ses électeurs rechigneraient à s’éloigner de leur ligne traditionnelle et à renier des engagements passés en s’alliant à ceux qui ont fait tomber leur chef disparu. Pour la direction rajeunie du parti, ce serait par contre l’opportunité de se refaire une image, de s’insérer dans le cercle des partis vertueux, y compris au niveau international, et aussi de bénéficier de la manne des crédits européens, ce qui n’est pas sans importance pour une organisation étroitement liée comme la leur à certains milieux économiques. Ceci est particulièrement le cas du petit parti qui lui est allié, la « Serbie unie » de l’homme d’affaires Dragan Markovic « Palma » – ancien compagnon d’ Arkan, chef de milices connues par les atrocités qu’elle ont commises, assassiné dans un règlement de comptes mafieux – qui souhaite troquer son patriotisme ombrageux contre les investissements européens dont il a besoin.

Le Président Boris Tadic vient d’appeler à une réconciliation nationale pour rassembler les forces politiques au pouvoir dans les années 90 et celles qui leur ont succédé à la suite de la chute de Milosevic. Il veut ainsi faire table rase d’un passé dont la mise en cause gênerait beaucoup de monde, dont lui-même et tous ceux, dans les rangs des démocrates qui n’ont pas mis beaucoup d’entrain à s’opposer aux guerres de Milosevic. Il semble que les dirigeants européens, dont la seule obsession est d’écarter le danger représenté par les radicaux de Seselj, ne soulèvent pas d’objections à cette démarche, qui recueille par ailleurs l’assentiment de la grande majorité de la société serbe, lasse des conflits des deux dernières décennies. Seuls les opposants les plus résolus à la politique qui a plongé la région dans le malheur expriment leur écoeurement devant la perspective de voir réhabilité et remis en selle le parti qui a été le fidèle soutien et instrument du régime de Milosevic et de son entreprise meurtrière.

Il est donc très possible qu’en fin de compte, les démocrates de Tadic concrétisent leur victoire et que les autorités européennes, parmi lesquelles la France se trouve au premier rang, aient le droit de renouveler leurs félicitations aux vainqueurs proclamés du 11 mai.

Cette heureuse conclusion aurait du moins un prix, que les parrains de la « Serbie démocratique et européenne » ne semblent pas prendre en compte, qui est celui de l’oubli, oubli du passé, mais aussi oubli qui lui est lié, des autres pays et nations de la région, sans lesquels il ne peut y avoir de paix durable. Car l’établissement d’un gouvernement  » stable et fort  » à Belgrade, tel que le préconise par exemple Olli Rehn, commissaire européen à l’élargissement, signifie de facto l’introduction dans ce gouvernement d’un élément qui n’a rien renié des positions qu’il affichait pas plus tard que la veille du scrutin du 11 mai. Imagine-t-on le parti de Milosevic, qui n’a cessé de dénoncer le sort fait à son chef défunt, accepter l’arrestation de Mladic et consorts? Imagine-t-on ce parti tenter de calmer la situation au Kosovo? L’imagine-t-on renoncer à soutenir la volonté de la « Republika srpska’ (entité serbe de Bosnie-Herzégovine) de se renforcer dans son statut de quasi-Etat, qui condamne la Bosnie-Herzégovine à la désagrégation? Après tout, peut-être, parce qu’une dose de pragmatisme, dans certaines limites, n’a jamais manqué à Milosevic. Mais ce à quoi ce parti ne peut renoncer, c’est à ce qu’il est, avec ses dirigeants restants, ses troupes restantes, qui ont activement participé à la propagande et à l’action du pouvoir de Milosevic pendant les années de son règne. A ce titre, ce parti est incapable de procéder à sa propre condamnation en se soumettant à l’épreuve de vérité sur les responsabilités encourues par les uns et les autres dans le désastre yougoslave. Or, contrairement à ce que certains feignent de croire, il ne s’agit pas là d’une simple exigence morale, il s’agit d’une condition politique essentielle pour la pacification de la région.

Les dirigeants européens, du fait indéniable que la Serbie occupe une position centrale dans les Balkans, croient bon de lui accorder des privilèges qu’ils refusent à ses voisins, par exemple à la Bosnie-Herzégovine, entravée par les institutions non viables que lui ont imposées les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre. Ils tolèrent que les dirigeants serbes s’arrogent le droit d’adhérer à l’Union européenne en condamnant avec violence les décisions que celle-ci a prises sur le Kosovo. En se satisfaisant de la participation éventuelle au gouvernement de Serbie du parti qui a été à l’origine des guerres qui ont détruit l’espace yougoslave, ils risquent de s’exposer à bien des déboires.

Maurice Lazar, membre de l’Association Sarajevo

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