Interview de Patricia Vendramin, sociologue, chercheur au sein de la fondation Travail – Université de Namur.

En quoi le temps doit-il s’imposer comme un enjeu collectif ?

Le temps n’est pas quelque chose de neutre. Il est porteur de valeurs collectives, il peut être aussi porteur d’exclusion. C’est une norme sociale. Le défi, aujourd’hui, est la superposition des temps sociaux, avec un paradoxe : le temps de travail a tendance à se réduire, on dispose de plus en plus de services collectifs et pourtant les salariés ont l’impression de manquer de temps. Il n’y a pas de hiérarchie des temps. Et le temps n’est pas perçu comme un enjeu collectif. On a toujours l’impression que c’est une question qui doit se régler de façon individuelle. On la renvoie à la sphère privée qui doit s’organiser face aux contraintes, notamment du travail. Mais c’est aussi une question qui concerne la sphère publique, les institutions. Cette responsabilité collective du temps est insuffisamment perçue par les différents acteurs.

Comment palier aux effets négatifs de la désynchronisation des temps sociaux, alors que les salariés souffrent d’une perte de la maîtrise de leur temps ?

Les problèmes de conciliation des temps ont émergé plus fortement avec le travail des femmes, la bi-activité des couples ou la multiplication des familles monoparentales, or la société, le monde du travail ne se sont pas suffisamment réorganisés en conséquence. Le temps est toujours assujetti aux exigences du travail, et ce qui ne devrait pas être la règle, la question se gère individuellement, quand il y a des frictions entre le temps de travail et les autres temps. C’est pourquoi, il faut faire de la synchronisation des temps un enjeu collectif. Le temps est moins linéaire qu’auparavant, plus circulaire. Il y a, par exemple, moins de division entre les sphères familiale, professionnelle et les études. Les temps de la formation, du travail et de la vie familiale se recoupent et s’influencent mutuellement. Après la question des enfants, se pose celle des parents âgés tout cela va s’accentuer donc il faudra plus de modulation, de flexibilité dans l’articulation des différents temps.

Y a t-il risque de recul du temps social ?

L’intensification du travail dans un espace temps défini porte préjudice au temps social hors ou dans le cadre du travail. Ce recul du temps social est avéré, or la dimension sociale est très importante car elle aussi source d’engagement, de créativité. Et les entreprises vont en subir les effets pervers.

L’articulation des temps sociaux va t-elle devenir un enjeu décisif? Va t-on assister dans les dix ans à une fragmentation accrue des temps ?

Elle ne l’est pas encore, mais différents facteurs de pression vont jouer pour faire avancer les choses, et à accroître cette responsabilité collective. La jeune génération a, par exemple, un rapport aux temps de vie et au temps de travail très différent de la précédente. Les solutions développées des bureaux du temps, par exemple, généralement locales ont permis de mener des expérimentations mais elles ne sont pas porteuses de changements radicaux. Re-concevoir l’approche du temps de travail, par rapport aux autres temps s’avère nécessaire. Ce n’est pas tant une fragmentation accrue des temps qui pose problème, mais les tensions entre le temps de travail et les autres temps.

Propos recueillis par Estelle Leroy

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