«  Je sais de science certaine que chacun la porte en soi, la peste parce que personne, non personne au monde n’en est indemne. Et qu’il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction,à respirer dans la figure d’un autre et à lui coller l’infection » (Albert Camus. La peste)

Nous vivons une expérience inédite, celle du « mourir » , soit comme la caractérise Vladimir Jankélévitch, « la mort en deça ». On pourrait parler ici du Coronavirus comme d’une incertitude finale où se percutent la résignation, le combat, l’espoir d’en réchapper, avec dans notre conscience intérieure « la mort en deça ».  Apprendre à mourir, cette discipline que nous éprouvons pendant toute notre vie avec une assurance médicale qui s’occupe de l’usure de l’organisme, devient, à l’heure de la COVID-19, une épreuve compliquée. La « mort en deça » veut nous habituer. On nous demande de nous adapter mais cette tache est impossible. On ne s’accoutume jamais à la peur de mourir, alors que nous sommes bien vivants. L’idée de la mort se signale en permanence par une interminable annonce de l’échéance possible de sa fin de vie, avec rappels répétés et consignes rabachées aux co-morbides et aux vieux tremblants. Elle est si proche et effrayante qu’on cherche à la repousser par tous les moyens, car elle rappelle la précarité de la vie en pareil instant et la dimension tragique de l’épreuve. Il est dit que cette mort à venir de l’infection par la COVID-19 est terrible à imaginer car elle signifie la disparition de l’individualité. La pandémie est ce moment particulier de la vie ou la mort est encombrante.

Nous sommes dans l’impossibilité de témoigner de la mort. En revanche, notre conscience intérieure peut témoigner de l’idée du « mourir ». Cette idée de la fin prochaine, ce « mourir » qui sape le quotidien, le philosophe existentialiste Karl Jaspers la qualifie de « situations-limites. « Nous ne pouvons pas les dépasser, nous ne pouvons pas les transformer » ( Introduction à la philosophie. Plon. 1998). Il n’est pas question ici de se préparer à mourir mais d’éviter de mourir de peur, d’être contaminé par le vocabulaire du mourir, mais surtout d’échapper à la contagion (les au-dessus de 65 ans et les co-morbides, qui sert de marketing aux gestionnaires de la pandémie. Une hypothèse veut que le virus ne disparaît pas et que nous serons tous contaminés. En réalité, cette présence de la mort dans le mourir semble une affaire de vieux et de gens fragiles. L’affichage funèbre, bien que plus élevé qu’en temps ordinaire reste au regard de la froide statistique de la mortalité peu significatif. Difficile dans une telle temporalité pandémique, extra-ordinaire, de jouer les Montaigne. Et pourtant, c’est la seule issue : ne pas désespérer, cultiver la vie. Le sentiment de la mort doit s’effacer de la conscience. Bref, ne pas songer à la mort car elle arrivera de toute façon.  « Je ne vis jamais un paysan de mes voisins réfléchir pour savoir dans quelle attitude et avec quelle assurance il passerait cette heure dernière. La Nature lui apprend à ne songer à la mort que lorsqu’il est en train de mourir », écrit Montaigne ( Les essais.).

Le cheminement philosophique propose trois façons de nous sortir de l’horizon funeste du Coronavirus.

1. Le point de vue psychologique : garder le désir, préserver le plaisir. Il s’exprime dans l’instant.

2. Le  point de vue moral : faire preuve de responsabilité. Il se définit dans la durée.

3. Le point de vue scientifique : cultiver la prévention. Il conjugue le temps long et le temps court.

1. PSYCHOLOGIE : La pensée de la vie

Les pays où les gens s’engeulent et s’embrassent sont les plus sanctionnés. Triste peine pour un modèle « méditerranéen » qu’on s’accorde à trouver joyeux, festif et vivant. Les peuples qui ne se touchent pas, dont les individus sont suivis à la trace, comme le Japon, Taïwan ou la Corée du sud. Eux, vont mieux, entend-on. Plus disciplinés dans leurs émotions sans doute, mais surtout habitués aux menaces bactériologiques de voisins ombrageux ( Chine, Corée…). Les nations qui bafouent les libertés publiques, comme les Chinois, sont plus armés, pour contenir les habitants et faire régner l’ordre. C’est comme si un mauvais génie s’employait à punir la vie. Ce sale petit coronavirus serait-il en train de nous dire que les seuls systèmes efficaces contre sa propagation sont les dictatures pesantes et leurs bons petits soldats ? Tant pis donc pour les Latins et leur légèreté ? Non, nous ne pouvons admettre que « pour tous ces êtres bruyants, vivants, avides de vivre, bientôt se fera le silence » , souffle Nietszche dans « le gai savoir ».

Ces humains avides de vivre s’en laisseront-ils conter ? Le confinement a des allures de temps suspendu dont le silence inquiétant respire la solitude et l’incertitude. La pandémie nous essouffle. Comment vivre sans les autres ? Terrible et funèbre, le virus mutant a répandu ses effluves de mort sur tous les continents. Nous n’avons encore que des hypothèses sur sa transmission, sa gravité et ses conséquences. Et nul ne sait encore ce qui va advenir. Mais nous pressentons que cette pandémie, d’amplitude inégalée, touchant toutes les populations, sera durable. Symbolise-t-elle l’achèvement en longueur d’une période post-moderne ?  Ou bien le début d’un cycle de transitions qui tarde à venir ? Dans tous les cas, l’événement est historique : « un fait social total » dirait Marcel Mauss qui nous commande d’appréhender le présent, de le vivre et de le comprendre dans sa complexité. Il faut vivre, ne pas mourir !

Quand le monde fait face à une réalité sanitaire qui le dépasse, les modes de mobilisation traditionnels sont rarement opérants. Quand la catégorie du « fondamental » est en cause et que la Mort frappe à la porte, la catégorie de « l’appliqué » est en peine de trouver la clé. Les idéologies, les réformes, les mouvements sociaux sont toujours en deçà des réponses nécessaires à apporter. Politiques, experts, citoyens ne sont pas formés à la lecture des faits sociaux globaux. Cela peut se comprendre. Lorsque le temps s’arrête, il n’est pas de respiration aisée. Le cœur de l’être s’emballe. La virulence de la pandémie nous ramène aux contradictions humaines, à l’inconnu. Et il faut aux humains remettre les compteurs à zéro pour conjurer la mort.

A une situation exceptionnelle, s’impose la pensée de l’essentiel. Nous voilà conviés à solliciter le fondamental. Soit, examiner ce qui relève de l’essence.  Et donc ce qui relève de l’être, ce qui fait que l’homme est homme, qu’il est un être pensant. A quoi songe-t-on d’essentiel dans ces moments où le surgissement du réel interrompt le cours des choses, dans ces moments où le masque auquel on habitue l’être social l’empêche de respirer normalement? On songe à la Vie, la  Mort, le Temps qui passe, la Solitude, la Peur, la Liberté, le Désir… bref aux fondamentaux que la pensée nous enclin à saisir et conceptualiser. L’essence consiste à se comprendre soi-même.

Si la science nous offre des explications, la philosophie nous propose des pistes. Aller à l’essentiel, c’est un peu le projet de Hannah Arendt quand elle tente d’identifier, au cœur des évènements, les traits les plus durables de la condition humaine et propose le concept de « seconde naissance », soit la chance d’une « renaissance de soi-même ». Relancer les fondamentaux, n’est-ce pas la plus belle invitation à l’action ? Dans son ouvrage « La condition humaine », elle souligne  que les hommes ne sont pas nés pour mourir mais pour créer du neuf, pour commencer « un monde à nouveau ». Arendt invoque à ce propos l’idée de spontanéité qu’elle associe à la liberté, « le pouvoir qu’a l’homme de commencer quelque chose de neuf à partir de ses propres ressources, quelque chose qui ne peut s’expliquer à partir de réactions à l’environnement et aux événements ». Mais un impératif risque de rendre la chose difficile. Il faudra désormais, le temps que le virus s’épuise, avancer masqué et mesurer les contraintes imposées par les gestes barrières (protection du visage, distanciation, lavage des mains…). Il reste l’espoir et une petite lumière allumée par Nietszche : « Ce qui rend heureux, c’est de voir que les hommes refusent absolument de penser la pensée de la mort ! Et je contribuerais volontiers à leur rendre la pensée de la vie cent fois plus digne d’être pensée encore. » (op.cit. Le gai savoir)

Le visage masqué et le principe du désir

« I can’t breathe », ce sont les derniers mots de George Floyd, ce citoyen afro-américain tué par un policier blanc, le 25 mai 2020 à Minneapolis. Des mots exprimés dans la détresse d’un étouffement qui a causé sa mort. Des mots qui prennent tout leur sens à l’heure du confinement du coronavirus et de la généralisation des contraintes de la distance. L’obligation de porter le masque marque un changement profond dans notre vie la plus intime, sur la partie du corps où nos émotions s’extériorisent, et qui trahit notre fragilité, c’est-à-dire notre humanité : le visage.

    Il y a quelque chose d’essentiel dans le visage, soutient Emmanuel Lévinas. Il est le siège de l’expressivité de la personnalité. Il est la seule partie du corps qui requiert la nudité. Il est essentiel en cela qu’il rassemble, dans la partie la plus vulnérable et la plus exposée de chacun, la fragilité de l’être. Rien de plus riche que le visage. C’est le visage dans sa totalité, et non le seul regard, qui incarne notre humanité. « Tous masqués, tous muets » décrit Laetitia Devel dans un ouvrage éponyme. « Parmi les expressions faciales, des chercheurs répertorient 10 000 contractions différentes utilisant les différents muscles du visage  Ce système de régulation serait avantageux pour l’espèce parce qu’il favoriserait une réduction des conflits et une augmentation de la cohésion sociale. » La relation au visage est la voie d’accès à l’autre, la condition de possibilité de toute relation humaine (voir Chapitre 4. L’identité). Or, à cause du masque, le nez, les joues, la bouche, le menton se trouvent en quelque sorte diminués et leurs significations dissimulées. Un rictus, une torsion de la bouche et du nez, un teint qui pâlit, des joues qui rougissent, les objets du désir disparaissent. Nul baiser qui tienne. Nul sourire perceptible. Même pas un baiser volé et la voix étouffée qui peine à se faire entendre. Masqués, nous ne pouvons plus observer le mouvement des lèvres de la personne en face pour s’assurer de la compréhension du propos. Les êtres humains ainsi en présence masquée gomment leur statut de personnes. Dissimuler le visage n’est pas seulement le soustraire à la vue des autres, c’est nier le face-à-face avec autrui qui fait éprouver tout le poids de la réalité. En occultant notre face, nous estimons combien ce bout de tissu hydrophile nous prive des expressions pour comprendre nos alter ego. Les psychiatres voient dans le sentiment de n’avoir plus de visage la vraie maladie mentale, une pathologie qui provoque l’effondrement de la psyché et empêche de vivre.

Voilà qu’en quelques mois, un vulgaire cache-visage filtrant, destiné à protéger le porteur contre les risques d’inhalation d’agents infectieux, s’impose à la vue de tous, ne laissant découvert que les yeux et le front. Comment échanger avec autrui quand le visage à moitié visible est privé de ses expressions courantes et, dans le cas d’une épidémie, participe de la peur comme agent de méfiance généralisée ? Méfiez-vous les uns des autres, nous dit le masque de protection. Comment ne pas être perturbé, face à ce signe de bonne intention, censé nous prémunir contre le virus, mais qui, pour accomplir sa fonction, créé la suspicion ? L’autre, justement, s’inquiète de cette alerte. Potentiellement mis en danger, le passant fait un écart de côté lorsqu’il passe à proximité de l’homme ou de la femme masquée. Inutile de regarder un masque. Dans cette ambiance soupçonneuse, la relation à l’autre devient compliquée. Inquiétante familiarité, dit Freud dans son propos sur l’ambivalence « Das Unheimiche » ( L’inquiétante étrangeté. Gallimard. 1933).

La distanciation sociale par le signe du masque brise les plaisirs de vivre citadins les plus simple et pourtant les plus savoureux : s’attabler à la terrasse d’un café et regarder le visage des gens qui passent sur le trottoir. Rue défigurée des grandes villes métropolitaines. Rien à voir avec les artères de Venise au temps où le masque était un jeu, une partie de plaisir, une fête.

Bref, le masque du Coronavirus est asocial. Il dépassionne nos relations. L’enjeu du masque est en forme de paradoxe : apparaître /non être. En cela, il est expression du faux. Il est aussi fermeture : ne pas exposer ce que l’on est, cacher sa pudeur confinée. C’est fou ce que ce petit virus manipulateur peut causer comme dérangements. C’est un virus qui rend fou, écrit Bernard-Henri Levy (Grasset 2020). Il fait trembler l’humanité, semant la peur. Nous avons cru avec Arthur Rimbaud que « je est un autre ». Mais le masque dit le contraire. Sans un visage qui parle et ce sourire qui restera caché, il n’y a pas d’autre et donc pas de bonheur possible, si tant est que le bonheur est dans la considération de l’autre. Ce sentiment confus d’absence de l’autre nous prive-t-il du désir ? Méfiez-vous les uns des autres, c’est aussi soutenir la distance : chacun chez soi. « Que reste-t-il de la solidarité quand l’enfer, c’est les autres ? » se demande la psychanalyste Cynthia Fleury. « La santé n’est pas l’absence de maladie mais un état global de bien-être, physique, mental et social. Autrement dit, prendre soin de la vie humaine, c’est défendre l’humanité de la vie. »

Telle est la tension des contraires en temps d’épidémie. L’état d’urgence sanitaire, fait craindre des mesures drastiques que d’aucuns trouvent injustifiées. Et certains d’estimer que le pouvoir surréagit en adressant des messages de peur, portant atteinte aux libertés élémentaires. Derrière la bonne intention, l’abus d’autorité, le recul des protections sociales, et l’infantilisation. Et voilà que se profile la hantise d’un monde clacquemuré derrière une muraille de masques ennemis, menant vers la dérive sécuritaire, par le traçage numérique, légitimant au nom de la santé, l’intrusion dans la vie privée. Chacun peut en faire l’expérience : il est difficile de juger moralement des comportements contre la distanciation sociale.

Il est douloureux d’être un vieux quand on vous explique sur toutes les ondes qu’avec les « co-morbides » vous faites partie des condamnés. A 65 ans, on comprend soudainement qu’on est près de la mort et « sacrifiable » puisqu’à cet âge, on fait partie, du moins en Europe, des 95% de personnes qui décèdent du coronavirus. Déchirant pour les plus agés et les malades chroniques de vieillir dans l’isolement des Ehpad, sans soutien personne à son chevet. Mourir esseulé, sans dire au revoir à ses proches, sans réconfort, voilà une situation cruelle. La situation d’enfermement dans les maisons de retraite est une des manifestations inédites de privation de liberté auquel aucune démocratie n’est habituée.

Et la jeunesse ? Moins contaminante et contagieuse, moins concernée se rassure-t-elle, elle estime avoir payé le prix fort du confinement en sacrifiant sa liberté des mois durant, pendant la première vague épidémique, dans un espace de solitude obligée.« Acceptons de prendre le risque raisonnable d’être contaminé. Empêcher un virus de circuler est une illusion, écrit le professeur Alexandre Carpentier, neurochirurgien. Autant d’énergie gâchée en repos forcé. Autant d’emplois perdus et de cours repoussés. Pourquoi alors asphyxier la vie de la société et compromettre son évolution, sa jeunesse, son avenir, pour tenter de sauver des personnes âgées qui, selon toute probabilité, se retrouveraient dans les statistiques de la mortalité à courte échéance ? Mourir de la COVID-19 signifierait alors mourir un peu plus tôt que prévu. Une sorte de vieillesse légèrement abrégée ? Peut-on humainement accepter pareil calcul ?

La liberté défigurée, le libre arbitre

Devra-t-on rester assigné à résidence jusqu’à l’arrivée du vaccin pour surmonter l’épidémie ? Quelles traces ces restrictions des libertés, ces fermetures d’écoles, de lieux de divertissements, pourraient-elles laisser dans notre société, dans notre droit ou encore dans nos mentalités si elles s’éternisent? En étirant le présent du confinement jusqu’au malaise, la projection du futur est compromise. De quoi s’effrayer: plus la période d’exception est longue, plus il sera compliqué de retrouver un climat social favorable. Sous couvert de protéger le bien commun, on peut redouter que les injonctions de restrictions sanitaires d’urgence, présentées comme provisoires, ne deviennent durables. Et qu’elles permettent d’utiliser la crise afin d’habituer les gens à se contraindre.

Evoquant les interdictions de circulation attentatoires aux libertés, Mireille Delmas-Marty, juriste, professeure au Collège de France, se dit préoccupée : « je crains que ne se reproduise ce que l’on a pu observer dans l’après-terrorisme : que les mesures exceptionnelles soient transposées, voire renforcées, dans le droit ordinaire, nous rapprochant des modèles autoritaires et des sociétés disciplinaires. Au moment de la sortie, il faudra être vigilants ».  Faire tenir ensemble les libertés individuelles et les exigences de sécurité sanitaire n’est pas une sinécure. Le risque existe de limiter l’exercice de certaines libertés formelles. Face aux exigences des publics qui réclament de garantir les libertés et de protéger de la pandémie, la science politique,  montre ses limites. A situation exceptionnelle, solution exceptionnelle mais circonstanciée, limitée dans la durée dit la Loi. S’empêcher, faire la part des choses entre les excès de l’alarmisme qui condamne d’un côté, certaines populations à l’enfermement ( les vieux, les jeunes..) ou à « se tenir à carreau » et d’un autre côté, le désir de respirer la vie tant qu’on peut. La brutalité statistique révèle le visage du réel. Il ne s’agit pas ici de critiquer les mesures de distanciation sanitaire et les gestes barrières, mais de souligner ce que l’excès d’injonctions enlève au désir, ce qu’il suppose de confusion dans les sentiments, ce qu’il peut en coûter personnellement à chacun. Un peu ce que décrit Romain Gary dans (L’angoisse du roi Salomon. Folio Gallimard. 1987) «  Quelque part entre s’en foutre et en crever. Entre s’enfermer à double tour et laisser entrer le monde entier. Ne pas se durcir mais ne pas se laisser détruire non plus. Très difficile…/… J’ai l’intention de vivre vieux, qu’on se le tienne pour dit !»

2. MORALE : la citoyenneté sanitaire

Prenons le contrepied. Est-il si injuste et liberticide de se plier quelque temps à la discipline collective pour éviter le grand confinement durable et gagner la bataille contre le virus ? Est-il si insupportable de se priver provisoirement de certains plaisirs de la vie pour tenter le pari de protéger les proches? Pouvons nous faire cet effort utile de mettre la vie et le soin au dessus de l’économie, sachant que ce pari, c’est d’une part, celui de l’humanité, d’autre part celui de la santé : l’éradication du virus. Bref, est-il si terrible de porter un masque et de se tenir à distance ? Ne vaut-il pas mieux se protéger du mal au lieu de le dénier ? A défaut de respecter le ciblage, en refusant la distanciation, le masque, le respect des protocoles mis en place), ne court-on pas le risque d’une contamination incontrôlée et d’un engorgement des hopitaux, soit une paralysie massive sur le long terme (reconfinement..) et l’obligation de prendre des mesures plus contraignantes encore?

« Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Telle est la règle d’or  de toute morale dont le principe fondamental est en exergue dans presque toutes les grandes cultures. Cette préoccupation universelle, intimement liée au développement de l’humanité depuis ses origines, est contenue dans le port du masque qui exige la réciprocité.

La nécessité sanitaire impose donc de se protéger de l’autre autant que de protéger l’autre de soi. Le port du masque permet d’éviter la contamination et d’assurer la santé, plus primordial que l’esthétique de la séduction. La réciprocité apparait de la sorte comme un devoir. « Ca ne sert à rien de porter un masque dans un espace clos si 20 personnes autour de vous n’en portent pas. Et si on protège les autres, si on le porte tous, on se protège aussi soi-même. Le masque permet à tout le monde d’être libre. Libre de pouvoir se retrouver dans un espace public sans craindre d’être malade ou de contaminer les autres. Or, le non-port du masque exclut de la collectivité les personnes fragiles, puisqu’elles ne peuvent pas être sûres d’être protégées par les autres dans cet environnement », explique le Docteur Jonathan Favre, membre du collectif Stop Postillons. Pour que le masque soit bénéfique, il faut que les deux personnes qui se parlent en portent un. Le principe de solidarité et de précaution l’emportent ici sur le principe de risque et de plaisir. Celui qui cherche à éviter le masque, la distanciation sociale et les mesures d’hygiène, est un mauvais joueur.

Bref, tandis que la liberté du visage tient de la psychologie individuelle, la civilité du masque ressort de la morale collective. L’humanité implique de préserver les faibles, les ainés, les gens fragiles, en éloignant les dangers. L’humanisme choisit la santé des citoyens avant la nécessité économique. Pour l’humaniste, les morts du présent comptent plus que les morts du futur. L’intention est belle. La bienfaisance humaniste professe que, contrairement aux apparences, la distanciation sociale nous rapproche des autres pour gagner la paix sanitaire et la bonne entente. On parle de l’humanisme du soin qui nous réconcilie avec la bonté de l’autre. Il invoque la solidarité, s’appuie sur la connaissance et la science en pronant le débat. Il est du côté des valeurs universelles. Affaire de tact, de bon sens, de spontanéité et de nuance, l’option est fragile. La mise à distance est, dans cet ordre des choses, la condition pour que le virus disparaisse. Il s’agit d’arraisonner le virus, de ne pas se laisser mener par lui. Voilà l’essentiel avec lequel il est recommandé d’agir : utiliser sa liberté. Dans ces conditions de mise à distance, faisons nôtre ce que dit Nietszche « Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain et de ce qui est à venir » (Ainsi parlait Zarathoustra)

Il existe clairement un consensus scientifique autour de la question des bénéfices du port du masque généralisé dans la maîtrise de la propagation du virus. Le masque empêche de contaminer son entourage. La morale sanitaire nous dit: Il faudra s’habituer à se voiler la face, au nom de l’hygiène et de la santé. Après tout, être soumis à une barrière provisoire n’est pas insurmontable. Vivre masqué pendant un temps n’est pas une épreuve si incommode, cela ne fait que modifier le cours normal de la vie. Bien d’autres peuples en conviennent. Il est simple à admettre que ce qui bouleverse la vie de chacun est de mourir, non de porter le masque, surtout lorsqu’on sait que ce port est provisoire, qu’il s’inscrit dans l’éphémère! « Un masque raconte beaucoup plus qu’un visage, et l’homme est peu lui-même lorsqu’il parle à la première personne ; donnez-lui un masque, et il dira la vérité « écrit Oscar Wilde.

Deuxième principe : la responsabilité contre la crainte de la mort

« Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. » écrit René Char. Certes, la précaution du masque suppose de sacrifier des moments précieux pour préserver la vie sociale et réduire la pandémie. Essouflement, lunettes embuées, voix à peine audible, nous ne sommes plus exactement nous mêmes. Nous avons l’air plutôt ridicules et un peu bêtes. Nous ratons dans le regard posé sur l’autre son entiereté expressive. Nos sens et nos réflexes habituels sont perturbés. Nous voilà privés de la liberté de toucher, de sentir, d’embrasser du regard, de s’approcher des autres ou de flirter. Nous ressentons avec difficulté le fait que d’autres (l’Etat, la science, la médecine..) s’immiscent dans notre vie, décident à notre place de notre conduite et nous obligent à rester dans les rangs. Nous ressentons aussi la peur de la contagion et de nous retrouver en réanimation.

 La gestion du Coronavirus par l’alarme et par la crainte est également une critique faite aux responsables politiques et scientifiques. Mais au fond, pourquoi la crainte de la mort ne serait-elle pas un affect positivement mobilisateur, avancent certains ?  Roland Barthes nous aide à penser cette heuristique de la peur. Par « j’ai peur donc je vis », Barthes veut nous dire que la peur vient en naissant. Il s’en explique : « De tous les animaux, ce qui définit l’homme, c’est que c’est un animal qui naît immature, qui naît prématurément et il naît par conséquent en état d’insécurité totale. L’homme naît avant terme et c’est pour cela qu’il est fondamentalement dans un état de peur. De ce fait, évidemment, tout le développement de la société humaine vise à compenser cette peur native de l’homme. »

C’est, pour partie, parce que les incrédules n’ont pas suivi les consignes de mesure qu’une seconde vague de contamination est apparue et que les recommandations sanitaires sont devenues plus strictes. Les asiatiques ont été plus appliqués. La seconde vague les a peu atteint car ils ont été plus prudents que les Européens et les Américains, appliquant à la lettre les messages d’obéissance. Evitant l’embrigadement dictatorial, l’instruction du  civisme est la voie préférable : entreprendre un travail plus consistant sur soi-même, en opérant cette renaissance dont parle Arendt. Pascal ne disait-il pas que « le malheur des hommes est de ne pas savoir rester ou demeurer seul en repos dans sa chambre ».

La civilisation est toujours à recommencer. La situation épidémique évoque celle d’un état de siège avec ce que cela comporte d’esprit de fraternité, d’entraide et de solidarité. Mais cette responsabilité est loin d’être consensuelle. Le refus d’admettre la gravité de la situation gagne les impatients, lesquels accusent les autorités de manipuler les citoyens. Aux yeux des esprits atteints de « complotisme », la « prétendue pandémie » est un mensonge des gouvernements. Les chiffres des victimes de la Covid-19 seraient faux, et serviraient à installer une « dictature mondiale. »  Ce discours largement colporté dans les réseaux sociaux a pour effet d’affaiblir le crédit accordé à la parole scientifique et médicale.

Mais si au lieu de notre petite misère physique personnelle et les fantasmes qui en découlent, nous écoutions notre conscience morale et prêtions davantage attention aux arguments de la responsabilité sanitaire ? L’éthique de la responsabilité nous y invite. Au regard de la gravité pandémique, il y a, dans les gestes prudentiels, ce qu’on appelle de la considération morale pour l’autre. Les obligations diverses de la vie quotidienne auxquelles le virus nous oblige exercent la civilité, incitent à composer avec les autres. On peut parler de politesse, soit, selon la définition : « un ensemble de comportements sociaux entre individus visant à exprimer la reconnaissance d’autrui et à être traité en tant que personne ayant des sentiments ». Cette considération ne relève pas de l’intimité, du bien être personnel, mais de l’intérêt collectif, du respect des normes sociales, du respect de la Loi. Nous vivons en société. L’individu n’est pas seul au monde. Il faut s’accomoder de cette sociabilité. Cette situation renvoie à la dialectique du risque de la vie et de la précaution contre la mort.

L’homme est une question de persévérence. « Un événement ne nous libère que si nous renonçons à nos habitudes », souligne Hannah Arendt. Aussi bien, convient-il de saisir, dans la catastrophe qui nous atteint, l’opportunité d’une renaissance à soi-même et de soi-même. L’éthique du vivant à promouvoir est une éthique du futur, prenant en compte la responsabilité pour les temps à venir et des temps plus lointains qui concernent les générations qui n’existent pas encore. Pour le philosophe Hans Jonas, la responsabilité est le fondement de l’autonomie individuelle et non son résultat. « Responsabilité pour autrui, c’est-à-dire obligation où je me trouve de répondre d’autrui, même si aucune loi ne m’y oblige – et responsabilité devant l’avenir, c’est-à-dire responsabilité comme souci, ou encore sollicitude » souligne–t-il.Le principe de responsabilité n’est pas, à ses yeux, une simple particularité de l’humanité, elle est ce qui la distingue, la définit. « Le: “tu dois donc tu peux” s’inverse en un: “tu peux donc tu dois ”explique le philosophe. Le domaine médical, prévient Jonas, permet déjà d’aborder l’éthique du vivant en termes de responsabilité. « Si nous n’anticipons pas les bouleversements à venir, les gouvernements seront légitimes à prendre des mesures restrictives, autoritaires, et à limiter la liberté des individus. » C’est ce qui arrive si les citoyens, eux-mêmes, ne prennent pas les devants en accomplissant les gestes permettant de contrecarrer la progression de la COVID-19. D’une certaine façon, par leur défiance,  ils abdiquent leur liberté et facilitent cette issue que personne ne souhaite dans un pays démocratique : l’étatisme autoritariste, le creusage de la martialité, la banalisation de la surveillance. Seules la prévention, l’anticipation, le risque calculé, la raison, la loi et la confiance dans le pacte avec le savoir, permettent de mesurer ce qui est responsable ou pas.

Responsabilité partagée

Responsabilité conflictuelle, s’il en est, entre l’état protecteur et l’opinion publique. D’une part, une administration de la santé qui peine à gérer la crise et délivre des messages contradictoires sur la posologie ; d’autre part, une population qui met en doute l’efficacité des gestes de prudence et défie le corps médical. A refuser de se plier aux obligations des gestes de distanciation, la réalité hospitalière oppose la sanction du réel : la submersion des services de réanimation, le manque de lits d’hopitaux, l’impossibilité d’assurer tous les soins, avec en fin de parcours, la mort. Dans ce contexte, la loi sert de boussole, non de vérité.

Il est vrai que l’impréparation des autorités publiques, le défaut de moyens et le manque de ressources humaines n’ont pas permis de dissiper l’anxiété des populations confrontés à l’insécurité sanitaire. Depuis le début de l’épidémie, le pouvoir et les médias ont joué sur le registre de la peur pour tenter de mobiliser le civisme de citoyens. Le martèlement quotidien des chiffres aidant, un sentiment tenace s’est installé : celui  d’une catastrophe en cours. Les éléments de langage qui auraient permis d’expliquer et d’être écouté n’ont pas été utilisés. Au lieu de miser sur la raison sensible et de s’associer la « bene volens » des citoyens, la gestion de la pandémie a maladroitement infantilisé l’opinion et diffusé des messages contradictoires. L’histoire nous rappelle à la retenue, celle des « sombres temps » dont la guerre fournit le phénomène le plus dramatique. En situation d’exception, le rassemblement des énergies et la solidarité  sont les ingrédients de la responsabilité. Ne serions-nous pas capables de surmonter les épreuves et sacrifier nos habitudes, le temps qu’il faut, pour tenir le siège contre l’ennemi invisible ?

Le débat sur la responsabilité divise schématiquement la société. Il s’agit d’un côté : de sauver des vies humaines, en actionnant le principe de précaution, en restreignant les libertés et en acceptant les risques de paralysie de l’économie, mais avec la promesse à court terme de l’éradication pandémique, pour éviter des mesures supplémentaires. Il est rare que l’humain prenne le pas sur l’économique. L’intention est belle : réussir à préserver l’essentiel : l’humain. En France, du moins, l’attitude des responsables politiques traduit cette profession de foi : la vie est sacrée. Cet humanisme du soin posé comme préalable aux nouveaux développements économiques témoigne d’une sensibilité rare dans l’histoire de la souffrance humaine, surtout, comme c’est le cas avec l’état providence, la protection sociale demeure assurée par le versement des salaires et des indemnités de chômage. 

De l’autre côté :  la primauté à l’économie, soit assurer sans tarder le retour à l’emploi, au travail, et de la vie économique au risque de compromettre la sécurité sanitaire, par des mesures moins drastiques, mais de voir le virus se propager davantage, sachant qu’un état d’urgence qui dure débouche sur la soumission, la discipline et l’obéissance aux ordres.

L’homme de la responsabilité est donc adhérent à l’éthique du coeur, soutient Vladimir Jankélévitch.  « Il n’accède à sa dignité et ne se réalise qu’après avoir assumé son paradoxe. Ce qui est toujours le fait d’un combat difficile et douteux. Chaque humain doit vivre cette tension entre l’angélisme et l’égoïsme, impossible d’éluder l’un et l’autre : tel est le paradoxe de la morale. La conscience elle-même, produite par la poussée du détachement à un refus d’adhérer, tend à se retourner d’une forme à l’autre, de l’unité à la spontanéité ». La leçon d’une pandémie est sans doute de considérer en chaque être humain quelqu’un d’ordinaire, en lequel réside un élément de grandeur qui est le courage de ses faiblesses. Par sa dimension massive et soudaine, le Coronavirus nous oblige, en communs des mortels, à conjuguer la pensée de la vie et la morale de responsabilité.

Optimistes par nécessité, les humains ont souvent su, par delà les crises, les guerres et les cataclysmes, surmonter les épreuves. Parfois dans les pires conditions lorsque, réduits à l’état de chair à canon, dans les tranchées, ils montaient à l’assaut. Triste à rappeler : les siècles ont connu ces temps de guerre ou les profils moyens, les jeunes conscrits et autres soldats du peuple étaients sacrifiés sur l’autel de la liberté.

« Il faut assumer le fait que, pendant le confinement, la démocratie doit continuer, avec des débats critiques tout en étant vigilant à la tentation qu’ont certain de profiter de la pause pour faire la chasse aux boucs émissaires » souligne Frédéric Worms, auteur de « A quoi tenons-nous. Le moment du soin ». (PUF. 2010). Un sport dont les Français sont férus. Jean-Paul Sartre expliquait avec un rien de provocation que les Français n’avaient jamais été aussi heureux que pendant la dernière guerre. Il voulait dire, c’est en période d’occupation quand le pays est baillonné, que le sentiment de liberté est le plus vif et l’envie de vivre la plus forte. Il faut réfléchir à la question : comment profiter de ce sentiment de liberté après la contrainte du confinement ? Comment apporter une réponse collective à ce qu’il qualifie de « mini-effondrement » ? Son texte s’attarde sur la notion de résilience, qui suppose une capacité d’adaptation et d’initiative face à cette situation inédite.  Vivre ! « Repousser sans cesse de soi quelque chose qui veut mourir » (Nietszche. Le Gai savoir).

La philosophe Cynthia Fleury parle de kairos, soit le bon acte, au bon moment, pour transformer un événement en commencement historique! Le souci de l’après-épidémie commence. Ce qui prédomine n’est pas le tous ensemble qui créé l’illusion, mais la nécessité de civiliser les clivages, dépasser les divisions, d’oeuvrer pour faire valoir l’esprit de débat contradictoire et serein afin de se concentrer sur les « communs ». Le retour de l’état providence : l’importance des services publics et des «biens communs» contre le matérialisme individuel qui domine les esprits contemporains.

3. SCIENCE : la culture de la prévention

Préserver la liberté des désirs en refusant la pathologie des contraintes, d’une part ; se conformer aux exigences de responsabilité en respectant les consignes de protection, d’autre part ; tel est brossé à gros traits le clivage qui divise l’opinion. Ces deux options, l’une ressortant de la psychologie individuelle, l’autre inspirée par une morale collective sont-elles à la hauteur de la menace virale? La philosophie recommande de cultiver la juste mesure entre trop de vigilances et trop d’imprudences et la bonne distance entre l’égoïsme personnel et l’insuffisance de la conformité collective. Une troisième voie cependant nuance le dilemme : l’épistémologie. La réflexion sur la connaissance assure en fond de cours un champ de références scientifiques. Le terreau de la prévention étudié par Platon, Aristote et Kant offre le bon éclairage pour appréhender les risques. Depuis Aristote, en passant par Kant, nous sommes face à l’alternative de penser le bien pour l’autre, afin d’éviter un mal incertain ou présumé.  A la différence de la « responsabilité-précaution » qui limite le progrès lorsque le moindre doute est soulevé concernant une découverte, la prévention, elle, n’est pas un principe moral, mais un principe de connaissance en résonnance directe avec la question de sauver la vie. Elle suppose en amont une culture du fondamental, une stratégie de l’anticipation, et en aval, une pratique de l’appliqué, une pensée de l’urgence. L’enjeu philosophique de la prévention, qui prend en compte le lien entre la durée et l’urgence, relève de la science. L’hypothèse est que ce tiers-chemin est la direction le plus sûre pour garder l’espoir. L’espoir, cet autre visage de la confiance, est scientifique !

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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