Je ne peux plus rien oublier. Je ronchonne avec la plus parfaite mauvaise foi parce que j’attends une réponse à une lettre que je n’ai jamais envoyée. Maintenant les ordinateurs me rappellent de ne pas faire le malin. Quel monde!

J’ai oublié mon code pour ouvrir ma boite aux lettres électroniques. Que nenni. Mon charmant ordinateur va m’aider à le retrouver… et par la même occasion m’enlever le prétexte pour ne pas répondre aux courriers des solliciteurs ! Vous aviez un numéro de téléphone, à votre nom. Il changeait chaque fois que vous changiez d’adresse. Maintenant, heureux homme, vous pouvez le garder ou l’abandonner. Mais si vous gardez le même, les fâcheux aussi, le gardent.

Perdu le bon prétexte de devenir invisible, jusqu’au jour où l’autre vous retrouvait. Perdu, c’est fini, c’est bien fini. Ce n’est plus possible. Code fiscal, code Naf, code Urssaf, code Sécu, code APE, code Siret, Numéro de TVA international, numéro de sécurité sociale, code RCS, mais je suis aussi, vous êtes, un code client, un numéro de permis de conduire, un code bancaire, un compte mail… Cerné, je suis – vous êtes – cerné de codes.

Le code a pris le pouvoir. Je suis une ligne optique, un gencod quelconque qui se fait traquer partout où il passe. Je suis une IP sur mon ordinateur branché sur le web, un numéro de session dans le serveur de mon « hébergeur ». La traque numérique s’organise. Mes transactions espionnées, mes amours surveillées, mes bêtises enregistrées.

Le monde devient une gigantesque cour des miracles numériques dont je deviens l’objet, dont je subis le rituel sacrificiel. Je ne peux plus me perdre, on me trace, on m’ausculte, on me dérange, on me harcèle aussi, mais malheur à moi si je tente d’échapper à la loi de l’encadrement numérique ! Des réseaux analysent finement mes comportements d’internaute, déclinent en statistiques et en probabilités mes futures intentions d’achat. Le profilage informatique est là, l’analyse comportementale suit. L’analyse de la relation client devient un outil qui élimine les maillons faibles, traque les mauvais acheteurs, les clients pas très solvables, pas très fortunés, bref, les individus pas très recommandables. Ce dernier devient un objet d’information inséré dans un système de contrôle qui, en lui laissant sa liberté individuelle « apparente », permet à tout moment d’exercer sur lui des mesures de rétorsion ou de chantage.

Voilà le grand changement. Je suis un code universel. Mais, au final, suis-je la bonne personne !? Est ce que je corresponds au code ? Je m’interroge ! Que je veuille changer l’adresse de mon entreprise, changer simplement de rue, ou plus simple, de numéro. La galère. Mille tracas me tombent dessus. De quel droit bougez-vous !? Vous êtes serré mon ami. Justificatifs sur justificatifs. A défaut la Poste refuse de vous remettre votre courrier. Malgré vos papiers d’identité, votre carte de visite, votre carte bleue. Pourquoi !? Parce que vous n’êtes pas référencé à la bonne adresse. Parce que vous n’êtes pas dans la bonne case. Vous n’avez plus le droit d’être vous même puisque c’est le code qui est vous. Et si vous vous n’avez pas le bon code, hé bien… ! Plus de banque, plus d’avantages, plus de coupe-files, plus de courrier, plus d’information. Plus rien ! Dans la société numérique, sans code je n’existe pas – vous n’existez pas !

Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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