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Prix Goncourt et identité française

le journal d’un journaliste par Bruno Tilliette, le 5/11/2009

L’attribution des deux grands prix littéraires français, le Goncourt et le Renaudot, me donne l’occasion d’un premier coup de sang au moment où j’inaugure cette chronique, dans laquelle je souhaite m’interroger sur les errements et les incuries de notre métier de journaliste

Marie Ndiaye se voit donc couronnée du prix Goncourt. Récompense logique pour cette écrivaine qui construit depuis 25 ans une œuvre solide et originale, à l’écart des modes, et qui s’est constitué un lectorat fidèle, de plus en plus nombreux, si l’on en croit les chiffres de tirage de son dernier ouvrage, Trois femmes puissantes, objet de ce prix : 140 000 exemplaires. Très bien.

Mais quelle est donc la raison de mon énervement ?

Ce sont les comptes rendus dans la presse (ici essentiellement lus sur les sites Internet) qui suivent immédiatement cet événement. Plusieurs « grands » journaux commencent ainsi leurs papiers : « L’écrivaine franco-sénégalaise, Marie Ndiaye… » Pourquoi franco-sénégalaise ? Marie Ndiaye est française, 100 % française, né dans le Loiret, élevée en région parisienne, passant ses vacances chez ses grands parents agriculteurs dans la Beauce. Elle n’a quasiment pas connu son père, effectivement sénégalais, qui lui a donné son nom et un peu de la couleur de ses traits.

Elle-même, que l’on ne manque pas de harceler avec cette question des origines, n’a cessé de répéter qu’elle était de nationalité et surtout de culture totalement française, qu’elle ne se sentait ni Africaine, ni même métisse. Il ne s’agit pas d’un rejet des origines. Simplement, elle ne connaît pas l’Afrique - elle n’y est allée que deux fois, la première fois à 22 ans -, ne s’y reconnaît pas d’attaches, n’a eu aucune éducation africaine, est mariée à un écrivain français, et puise la matière de ses romans dans les provinces françaises où elle a vécu. Ce n’est que dans le dernier qu’elle évoque une femme africaine. Récemment, même, elle regrettait d’être une « métisse tronquée » : elle aurait bien aimé avoir l’expérience d’une double culture. Mais elle ne l’a pas. C’est ainsi.

Alors pourquoi ce « franco-sénégalaise » qui naît spontanément sous la plume de certains de mes confrères ? Formulons des hypothèses. D’abord le réflexe pavlovien : sa photo et son nom suffisent à déclencher une chaîne de réactions impensées. Elle n’est pas blanche, elle n’a pas un patronyme de chez nous, elle gagne le plus grand prix littéraire français, il faut donner une explication à cette anomalie. L’important est donc qu’elle soit franco-sénégalaise, c’est-à-dire sénégalaise, mais quand même française. C’est un réflexe malheureusement très répandu : toute personne un peu colorée est a priori africaine.

A l’inverse, on a du mal à admettre que Coetzee, Breytenbach ou Nadine Gordimer, blancs de peau, soient des écrivains africains, ce qu’ils se revendiquent pourtant. Comme si la culture se transmettait par les gènes. A ces automatismes s’ajoutent une méconnaissance du sujet traité et une paresse pour s’informer. Il suffit d’avoir un peu lu Marie Ndiaye, ou même de consulter sa biographie pour ne pas faire l’erreur. Mais voilà, trop de journalistes se permettent aujourd’hui d’écrire sur tous les sujets, sans vraiment chercher à les approfondir (en l’occurrence, il ne fallait pourtant pas creuser bien loin). Et puis, il suffit que ce soit le journaliste de l’AFP qui ait écrit cela, et chacun reprend l’info de la dépêche, sans vérifier. D’ailleurs, pourquoi irait-on vérifier qu’une noire n’est pas sénégalaise ?

En réalité, le journaliste de l’AFP a écrit (je viens de vérifier !) : « Française, de père sénégalais », ce qui a été traduit dans les journaux qui ne parlent pas directement de franco-sénégalaise, par l’expression « de père sénégalais et de mère française » (donc pas vraiment française), ou, de façon étrange par « d’un père d’origine sénégalaise et de mère française ». Pourquoi le père, Sénégalais retourné au Sénégal, devient-il d’origine sénégalaise ? Mystère des origines en effet. On voit bien ici le glissement de la fille au père (sans jeu de mots) : racines floues, entre-deux, mélanges, déréliction. On ne sait pas bien d’où vient ce père, peut-être un travailleur immigré (en réalité un étudiant, à l’époque), qui a abandonné sa famille très tôt. Là encore, la formulation, emplie de présupposés, vient sous la plume de manière inconsciente, ou naturelle…

Marie Ndiaye, donc, de père sénégalais et de mère française : ici la notation est juste, contrairement à la précédente, mais plus sournoise. Car pourquoi cette information nous est-elle donnée ?

Dans les mêmes papiers, on parle du Renaudot décerné à Frédéric Beigbeder. Et je ne vois nulle part indiqué qu’il s’agit d’un écrivain français, ni mentionné la nationalité de ses parents. Cela va de soi. Il a pourtant un drôle de nom qui pourrait faire étranger (en fait un nom gascon équivalent, en langue d’oïl, à Beauvoir). Mais sous la barbe, la peau est blanche, connue, familière. Sa « francité » est évidente, nul besoin de la justifier. Il fait partie du sérail. Donc à quoi servent les indications sur la naissance de l’auteure récipiendaire du prix Goncourt 2009 ? A expliquer sa couleur et son nom. J’ai consulté une trentaine d’articles. Il n’y en pas un qui ne note pas explicitement, d’une manière ou d’une autre, cette origine franco-sénégalaise. Cette information aurait pu avoir du sens, si, comme dans le cas de Tahar Ben Jelloun, il y a une vingtaine d’années, le prix récompensait un écrivain francophone d’origine étrangère. Mais Marie Ndiaye est une auteure française, sa langue maternelle est le français et les sujets dont elle traite sont à la fois français et universels. Comme Beigbeder, avec, de mon point de vue, une écriture et une œuvre beaucoup plus fortes et un apport plus décisif à la création littéraire.

Le problème est que la couleur de la peau continue de faire écran dans notre pays, que le regard s’y arrête et que toute personne colorée qui réussit est moins remarquable par son talent que par le fait qu’elle soit colorée. Cette pensée commune, ce jugement sous-jacent n’épargnent pas, malheureusement, le monde journalistique qui les véhicule sans états d’âme, en toute bonne conscience, croyant bien faire, sans doute, en rappelant à tous les Français noirs ou métis qu’ils sont d’abord des noirs et que c’est formidable qu’ils fassent aussi que des Français de souche, ce qu’ils sont pourtant…

Peut-être est-il en effet nécessaire de lancer un débat sur l’identité française, mais certainement dans les termes sous lesquels le présente le ministre des expulsions.

- lire la chronique précédente
Du stress au bien-être

http://www.place-publique.fr/spip.php?page=forum&id_article=5444

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Vos commentaires

Posté le 5 novembre 2009 à 20:31 , par Pierre de Malgachie

Je n’y avais pas prêté vraiment attention, mais vous avez peut-être raison. Si c’est le cas, j’ai échappé au piège, sur mon blog (http://journallecteur.blogspot.com/) comme dans "Le Soir" (http://www.lesoir.be/culture/livres...). Mais j’avais prévu le coup, dans ce paragraphe : "Certes, il y aura des mauvaises langues pour expliquer le prix Goncourt de Trois femmes puissantes par de mauvaises raisons. Marie Ndiaye est publiée chez Gallimard. Elle est une femme. Elle est… noire (oui, oui, on va le dire !). Mais il suffit de le lire pour reconnaître combien, à l’évidence, son roman méritait ces lauriers." J’ai aussi écrit, dans ce quotidien, un portrait de Marie Ndiaye. Je ne pouvais écarter la question de origines. "Marie Ndiaye revendique surtout une jeunesse française ordinaire, un esprit modelé par la campagne beauceronne. Et n’allez pas lui dire, au prétexte que sa peau est noire, qu’elle est une écrivaine « francophone », comme on appelle les anciens colonisés – ou les Belges – qui écrivent en français. Son père, Sénégalais, est rentré en Afrique quand elle avait un an. De ce côté-là de ses origines, elle n’a connu aucune influence culturelle. Il lui arrive d’ailleurs de le regretter." Bon, voilà. Ce devrait être tellement évident, non ?


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Posté le 6 novembre 2009 à 01:11 , par Samir

Vous êtes en avance dans ce domaine de la culture et de l’identité, mais regardez du côté de vos voisins britanniques, ils sont en avance sur vous question identité et littérature !


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Posté le 8 novembre 2009 à 17:21 , par Senegalais

Et pourquoi pas franco-sénégalaise ? Elle est noire ou métisse (comme vous voulez), a un père sénégalais(quelque soit leur histoire) un nom de famille "Ndiaye", a écrit un roman sur l’Afrique. Alors pourquoi pas franco-sénégalaise ? De toutes les façons c’est vous-même qui écrivez ces articles qui entretenez le sujet ! Si elle était "uniquement française" on en parlerait pas ! On en parle parce qu’elle n’est pas seulement française (comme elle le revendique elle-même) ; Franchement quand je lis ses petits bouts de phrase qui sont partout sur le net je suis choqué en tant que sénégalais : "Ça me fait très plaisir que des Sénégalais puissent s’identifier à mon parcours, même s’il ne me semble pas représentatif de quoi que ce soit." « Quand j’y suis et que les gens voient mon nom et la couleur de ma peau, ils pensent que je suis des leurs. Or, par mon histoire, c’est faux [ ] » A l’entendre on dirait que les sénégalais et les africains en général veulent coûte que coûte qu’elle soit des leurs ! On peut être 100% française et avoir un minimum de respect et d’élan positif vers les autres ! Je ne l’entends pas parler des français"blancs" qui ne la considèreront JAMAIS comme elle le veut c.a.d comme une française de souche. Certains vont même jusqu’à parler d’une integration réussie pour elle et son frère Pap Ndiaye. Intégration réussie pour une "française" née ici ? Quelle blague ! L’intégration c’est un mot qu’on utilise pour les "français d’origine" Vous revendiquez pour Marie Ndiaye quelque chose d’impossible en France ! On évoquera toujours ses origines !


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Effectivement, la France est un pays complexe et moi même qui suis élu d’origine sénégalaise dans le 17ème pour toutes les manifestations et même entre élus on me renvoie systématiquement à mes origines, par conséquent difficile de ne pas les revendiquez, même si je n’ai rien de commun avec Marie Ndiaye à part le nom qui commence par nd.. Marie Ndiaye est française pas de souche certes, mais française point final, car elle est née et vit en France de père d’origine sénégalaise et de mère française comme le sont mes enfants qui sont nés à Paris par conséquent des français à part entière et pas entièrement à part.


NDAW - 2009-11-23 16:27:06

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Posté le 8 novembre 2009 à 23:51 , par Senegalais

"son père, effectivement sénégalais, qui lui a donné son nom et un peu de la couleur de ses traits." Si c’est cela votre définition d’un père , je trouve que c’est plus révoltant que ceux qui parlent d’elle comme d’une franco-sénégalaise. Il ne devrait pas y avoir du souci à être "franco-sénégalaise" Il n y a rien d’insultant à être désigné comme telle pour une femme noire ou métisse ! Elle serait Franco-américaine vous n’aurez surement pas écrit sur le sujet ! Mais quand il s’agit de l’Afrique... Vous l’avez cependant bien résumé dans votre article Mr Bruno " le problème est que la couleur de la peau continue de faire écran dans notre pays, que le regard s’y arrête ! " Apparemment le vôtre aussi ! Cordialement !


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Peut-être me suis-je fait mal comprendre. Il n’y a évidemment rien d’insultant à être franco-sénégalais. Je dis simplement que Marie Ndiaye n’est pas franco-sénégalaise : elle n’a pas cette double nationalité, ni cette double culture. C’est un fait. Et elle-même le réaffirme fréquemment. Ma question est : pourquoi vouloir toujours lui attribuer cette double appartenance, contre la réalité ? On ne dit pas constamment que le président de la République est franco-hongrois, ou que l’écrivain Max Gallo est franco-italien. Au moment où est lancé un débat sur l’identité française, je m’interroge sur le besoin de rappeler les origines "étrangères" de toute personne qui n’a pas la peau blanche. Je pense que nous aurons progressé quand ce réflexe aura disparu.


BT - 2009-11-13 16:51:25

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