Chronique des temps numériques par Bruno Tilliette

J’aimerais être enthousiaste.

J’ai été soulagé, certes, de l’élection confortable d’Emmanuel Macron face à la harpie extrémiste. J’ai voté pour lui aux deux tours. Il me semble que c’était le seul candidat crédible et acceptable parmi les onze qui se présentaient et que tous les autres nous auraient plus ou moins menés au chaos. Je voterai sans barguigner (c’est le nouveau mot à la mode) pour la majorité présidentielle aux élections législatives. J’ai même adhéré à En Marche ! et versé mon obole, et c’est la première fois de ma vie que je « m’encarte » dans un parti politique, fût-il simplement un « mouvement » et l’adhésion n’impliquant qu’un clic.

Pourtant, je ne parviens pas à m’enthousiasmer.

Pensée complexe

J’apprécie les premiers pas du nouveau président de la République, même si je trouve qu’il en fait trop comme « chef des armées ». Je soutiens sa volonté de rompre avec les clivages traditionnels qui empêchent toute évolution depuis des décennies. Je ris de la mine déconfite de ceux qu’ils privent de leurs vieux repères, de ceux qui attendaient sagement leur tour dans le système des partis et qui se voient griller la préséance par un jeunot venu de nulle part.

Je reconnais chez Emmanuel Macron une liberté salutaire face aux schémas mentaux habituels, une capacité à avancer sans se laisser (trop) engluer dans les petits calculs politiques et les arrangements d’arrière-salle. Je me réjouis de sa volonté de sortir du déclinisme ambiant et de miser sur l’avenir, voire de croire en une certaine forme de progrès. Je salue en lui l’homme de réflexion, cultivé, qui réhabilite la bienveillance et semble plus en phase avec le monde actuel que la plupart de ses concurrents.

Je perçois qu’il a non seulement compris la complexité du monde, mais qu’il fait sienne la pensée complexe qui veut qu’une chose et son contraire puissent exister « en même temps », selon cette formule qui lui est chère et dont se sont gaussés les esprits simples, qui raisonnent encore en termes de bien ou de mal, de noir ou de blanc, de pour ou contre. Il remplace, lui, le « ou » de l’exclusion par le « et » de l’alliance. Et il ne s’agit pas ici de nier les contradictions, ni même de les dépasser, mais de les accepter et de les vivre le mieux possible dans une négociation permanente et un équilibre toujours précaire.

Si je ne me trompe pas, si nous avons enfin un responsable politique capable de sortir réellement de la pensée binaire et de raisonner en mode complexe, peut-être enfin un certain nombre de blocages vont-ils pouvoir être levés.

Homme providentiel

Pourquoi, établissant moi-même cette liste de satisfecit, resté-je sur ma réserve ? Cela ne tient, en réalité, ni au personnage d’Emmanuel Macron, ni à son comportement, ni à ses premières actions, mais à un sentiment plus profond.

D’abord, je l’ai déjà écrit dans ces colonnes, je ne crois pas à l’homme providentiel. Je suis même convaincu que cette recherche avide, à chaque élection, du démiurge qui d’un coup de baguette magique réglerait tous les problèmes, amplifie la plupart ces mêmes problèmes ou, tout au moins, nous empêche d’en trouver les solutions par nous-mêmes. La croyance plus ou moins explicite en l’homme providentiel nous déresponsabilise.

Le nouveau président ne se présente pas comme tel et prend soin de dire qu’il a besoin de nous pour faire avancer le pays. Mais c’est de nous-mêmes que nous devons nous méfier. J’entends déjà tous ceux qui en appellent à l’intervention directe du chef de l’État pour régler des différends ou des difficultés qui ne sont pas de son ressort. En France, le recours aux placets royaux (« s’il plaît au roi… ») n’est jamais loin. Emmanuel Macron saura-t-il garder la bonne distance pour ne pas céder aux sirènes de la république compassionnelle où le président est censé s’intéresser personnellement aux heurs et malheurs de chacun de ses sujets, où l’homme prétendument providentiel finit par se muer en homme à tout faire, parant au plus pressé et au moins important, sous l’injonction des médias ?

Impact cosmétique

Plus fondamentalement encore, je m’interroge sur la possibilité pour tout homme politique, quelle que soit sa (bonne) volonté, de changer quoi que ce soit à l’ordre ou au désordre des choses, au-delà des simples apparences. Le monde, les sociétés changent, certainement. Mais quelle est la part de l’action politique dans ces évolutions ? Une baisse ou une augmentation des impôts, la suppression d’une taxe, la construction ou non d’un aéroport, la simplification du Code du travail, la numérisation de l’administration, la réduction du nombre des parlementaires, toutes ces « grandes » décisions ont-elles un impact autre que cosmétique sur des tendances de fond que nul ne saurait maîtriser ?

Conséquence du vieillissement qui pousse au pessimisme ? Effet de la sagesse qui conduit à la lucidité ? Nous savons déjà qu’aucune mesure raisonnable au regard du présent n’arrêtera, ni même ne ralentira le réchauffement climatique et les désastres qu’il entraînera. Il faudra le subir et s’y adapter. Aucun contrôle ne pourra réguler durablement les migrations aussi bien politiques qu’économiques ou écologiques. Nous ferions mieux de les accepter avec humanité. Aucune déchéance de nationalité n’inquiétera les terroristes. Leur sinistre activité s’éteindra d’elle-même par tarissement. Aucune loi travail n’évitera que celui-ci disparaisse sous la double poussée de la productivité et de l’automatisation. Il est urgent d’en prendre acte. Aucun comité d’éthique, aucun principe de précaution ne freineront les apprentis sorciers du transhumanisme et autres docteurs Frankenstein libertariens prêts à toutes les expérimentations. Nous finirons par céder à leurs promesses d’éternité artificielle. Aucun discours contre la finance, notre « ennemi », n’a ralenti la puissance de celle-ci qui offre à un pourcentage infime de personnes toutes les richesses créées par les autres. Le seul espoir est que leur propre cupidité les mène à leur perte, avec le risque qu’ils nous emportent dans leur chute.

Petite échelle

Avec l’élection d’Emmanuel Macron, nous avons évité le pire dans l’immédiat. Je m’en réjouis. Je lui souhaite de réussir à accompagner avec le plus de doigté et le moins de dégâts possibles, à sa petite échelle d’un ou deux mandats, des mutations lentes et violentes sur lesquelles il n’a en réalité qu’une prise marginale, comme tous les autres dirigeants de la planète. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en est l’illustration parfaite. Il dit et fait n’importe quoi, au gré de ses humeurs, et tout continue comme avant. Les politiques s’agitent, le monde va.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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