Chronique des temps numériques par Bruno Tilliette

Le paysage politique est dévasté. Un brouillard immense envahit tout, nous laissant sans repères. Le bruit assourdissant des affaires empêche toute réflexion, toute parole sensée. Qui croire, que faire, dans quelle direction aller au milieu de ce champ de ruines où nous ne voyons pas au-delà du pas suivant ?

Frustration

Pour près de la moitié d’entre nous, électeurs, si l’on en croit les enquêtes, la question n’est même plus « pour qui voter ? » mais « pourquoi voter ? », dès lors que depuis plusieurs décennies notre bulletin semble ne servir à rien qu’à reconduire toujours les mêmes politiciens professionnels qui reconduisent toujours les mêmes politiques inefficaces, quel que soit leur bord.

Personnellement, et je pense que je ne suis pas le seul, aux trois dernières élections présidentielles, je n’ai fait que voter « contre » : contre Le Pen, le père, en 2002, puis contre Sarkozy les deux fois suivantes. Faut-il encore cette fois-ci choisir le vote utile plutôt que le vote d’adhésion ? Et faut-il s’obliger à voter quand aucun des candidats ne suscite vraiment l’adhésion, quand on sait d’avance qu’ils ne tiendront pas les promesses auxquelles eux-mêmes ne croient pas ?

Voici donc près de vingt ans que je vote par défaut, pour accomplir mon devoir démocratique, en sachant pertinemment que j’en ressortirai frustré. Dans la vie courante, si j’avais un psy et que je lui racontais que je continue inlassablement à faire des choses qui provoqueront inévitablement de la frustration, il mettrait en évidence l’irrationalité de mon comportement : « Arrêtez de vous faire mal, cher monsieur, changez vos pratiques ».

Enjeu moral

En effet, pourquoi voté-je chaque fois comme un bon petit soldat pour un candidat dont je me dis que ce n’est pas le bon, qui, s’il est élu, va rapidement me faire regretter d’avoir voté pour lui et que je vais critiquer durant les cinq ans qui suivent ? C’est une attitude folle. Le comportement rationnel serait l’abstention : quand ce qu’on nous propose ne nous convient pas, le plus sage est de sortir de la boutique sans rien « acheter ».

Mais la participation démocratique relève-t-elle de la raison ou de la morale ? Si je n’achète pas un objet dont je n’ai pas envie, cela ne concerne que moi et le vendeur. Si je ne vote pas, et même, dans certains cas, si je ne vote pas « utile », je risque d’être coresponsable, avec tous ceux qui auront raisonné comme moi, d’une catastrophe pour le pays. Le vote est une action individuelle dont les conséquences sont collectives.

C’est bien l’enjeu moral auquel nous sommes confrontés dans cette campagne où rien ne se passe comme prévu. La situation est telle que ce sont, paradoxalement, les abstentionnistes ou ceux qui votent blanc qui décideront en réalité du résultat de l’élection présidentielle. Soyons clair, Marine Le Pen, quels que soient les efforts qu’elle fait pour adoucir son sourire carnassier et déguiser sa haine de l’autre en amour de la France, n’est pas en mesure aujourd’hui de séduire plus d’un tiers des électeurs. Mais elle sait mobiliser ses troupes. Si seulement 50 % desdits électeurs se présentent aux urnes, et si elle fait le plein de ses aficionados, elle peut mathématiquement gagner. Et nous n’aurons que nos yeux pour pleurer. C’est d’ailleurs en partie ce cas de figure qui a permis à Trump de l’emporter.

L’abstention peut ainsi devenir, en creux, un vote « pour », totalement déraisonnable, en transformant l’abstentionniste en allié objectif du Front National. Entre deux frustrations, il faudra finalement choisir la moindre et donc voter utile, c’est-à-dire pour le candidat qui a le plus de chances de renvoyer la Marine à ses navigations en eaux troubles.

Essayage dangereux

Pourtant, il m’arrive parfois d’avoir envie de céder à la tentation du pire. Cela fait quarante que l’extrême droite, de père en fille et en nièce, nous pollue l’atmosphère avec ses idées nauséabondes et occupe le débat avec autant de mauvaises réponses que de fausses bonnes questions. Et à chaque élection, in fine, notre choix politique se résume à faire obstacle au Front National, sans empêcher que la digue érigée par cet argument ultime devienne de plus en plus poreuse et fragile.

Puisque tous les discours tournent aujourd’hui autour des slogans racistes et nationalistes de ce parti, serait-ce pour s’y opposer, puisqu’il a, en grande partie, cannibalisé les esprits de la droite traditionnelle voire de l’extrême gauche, alors, qu’il prenne le pouvoir ! Qu’on l’essaye, comme disent ses soutiens, puisqu’on a tout essayé sauf lui. Qu’on le mette devant son irresponsabilité.

On verra rapidement son incompétence et l’absurdité des solutions qu’il propose. On verra enfin en pleine lumière son incapacité définitive à gouverner, sa brutalité envers le peuple qu’il prétend défendre et sa précipitation à se distribuer les prébendes, comme on l’observe déjà dans la plupart des municipalités qu’il dirige. Et on sera enfin débarrassé de cette hypothèque qui pèse sur notre vie politique depuis trop longtemps.

Programme émétique

Malheureusement, cinq ans, c’est long et les dégâts risquent d’être irréparables : sortie de l’euro et de l’Europe, fermeture des frontières, protectionnisme outrancier, mise au pas de la presse et de la justice, exclusion d’une partie de la population, explosion des dépenses publiques entraveraient pour longtemps notre pays. Il faut d’ailleurs que Marine Le Pen n’aime pas beaucoup la France et les Français pour vouloir les soumettre à son programme émétique (j’ai pris la peine de le lire), d’une ahurissante démagogie, où sont promis tout et son contraire, et à un repli sur eux-mêmes dont il serait difficile de se relever.

Non, quel que soit notre niveau de mécontentement envers les autres personnages politiques actuels, la stratégie du chaos n’est pas la bonne solution. Il faut résister à la tentation du pire et trouver d’autres moyens de mettre définitivement hors jeu les fauteurs de haine. La xénophobie et l’europhobie, les deux mamelles du FN, ne sont pas une fatalité. Un jour, pas trop lointain j’espère, on pourra parler d’autre chose et envisager l’avenir plus sereinement. En attendant, je continuerai à voter utile, quoi qu’il m’en coûte.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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