Chronique des temps numériques par Bruno Tilliette

L’élection présidentielle devrait être, au moins, l’occasion de vrais débats d’idées, voire de la confrontation de projets de société différents. Aujourd’hui, ces débats sont malheureusement, pour partie, occultés par les soupçons d’emplois fictifs et autres malversations qui pèsent sur deux des principaux candidats dont la seule défense est de se poser en victimes, en utilisant une rhétorique guerrière qui ne peut convaincre que leurs partisans les plus fanatiques.
C’est d’autant plus regrettable que, cette fois-ci, par rapport aux élections précédentes, il y a réellement des propositions novatrices qui essaient de prendre en compte les évolutions économiques et sociales qui chamboulent nos existences. Que Benoît Hamon, par exemple, ait osé mettre à son programme la création d’un Revenu universel d’existence me paraît un signe, encore fragile, qu’il commence à être possible d’aborder la question de l’emploi et du chômage sous un autre angle que celui des vieilles recettes inefficaces ressassées par ceux qui occupent le terrain depuis 40 ans sans avoir jamais fait baisser le chômage.
Et que cette proposition du candidat socialiste lui ait immédiatement valu une volée de bois de la part de tous ses adversaires montre également qu’elle ouvre une brèche dans l’idéologie « travailliste » qui est la nôtre depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis la montée en puissance de l’ère industrielle.

Déni de réalité
En gros, la résistance au changement de perspective induit par le Revenu universel s’appuie sur deux arguments : son coût, supposé infinançable, et qui constitue une attaque à la doxa économiste en vigueur, et l’invitation à la paresse qu’il engendrerait inévitablement en démolissant la sacro-sainte « valeur travail ».
La faiblesse de l’argument économique, c’est qu’il se situe toujours par rapport au système existant, sans tenir compte de la dynamique que peut engendrer un autre système. La liste des avancées sociales considérées au départ comme financièrement insupportables et qui, à l’arrivée, se sont révélées extrêmement enrichissantes pour la société et le développement économique est inépuisable. Qu’il s’agisse de l’interdiction du travail des enfants, à la fin du XIXe siècle, des congés payés et de la semaine de 40 heures du Front populaire, de la mise en place de la Sécurité sociale, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, entre autres exemples, à chaque fois des voix se sont élevées pour crier à la ruine du pays et, à chaque fois, le temps a montré que ces mesures ont été bénéfiques pour tous, y compris ceux qui s’y étaient opposés. L’élévation du niveau d’éducation des enfants a favorisé un travail de meilleure qualité, l’opulente industrie du tourisme et des loisirs a été créée par le temps libre, la prise en charge solidaire des soins a été à la fois la source d’un système de santé qui ne compte pas pour rien dans l’accroissement de notre fameux PIB et d’une augmentation de la productivité. Ce qui apparaît à un moment comme une dépense exorbitante à court terme, se révèle ainsi comme un investissement rentable.
Dénoncer comme insurmontable le coût économique du Revenu universel relève également d’un déni de réalité. On compte, en 2017, 6 millions de chômeurs (toutes catégories confondues), 2,5 millions d’allocataires de RSA et 14 millions de retraités, auxquels il faudrait ajouter tous ceux qui sont pris en charge par de multiples aides, sans doute plusieurs millions. Ce sont donc près de 25 millions de personnes qui bénéficient d’une forme de revenu en dehors de tout travail, soit 37 % de la population, beaucoup plus, si on prend en compte les familles concernées dans leur ensemble. Le Revenu universel existe déjà, de fait, dissimulé derrière un système complexe d’aides sociales qu’il serait judicieux de simplifier et de rationaliser.
Finalement chiffrer abruptement son coût n’a pas beaucoup de sens puisque, si nous le décidons politiquement, il se mettra en place progressivement, par transfert, et en inventant, au fur et à mesure les moyens de le financer. Si, en 1945, on avait imaginé ce que pèse financièrement aujourd’hui la Sécurité sociale, aurait-on osé la créer ?
La valeur travail
L’obstacle le plus important à l’instauration du Revenu universel, en réalité, n’est pas l’argent, mais notre rapport au travail. Ce qui revient le plus souvent dans la bouche des opposants politiques, mais aussi bien dans des conversations avec des amis, c’est qu’il risquerait d’entraîner une oisiveté généralisée. Et on y entend une réelle inquiétude : si le travail disparaît, le monde va se déliter.
Mais de quel travail s’agit-il ? Ceux qui ne cessent d’invoquer la « valeur travail » sont, la plupart du temps, ceux qui ont un travail effectivement « valorisant » socialement, intéressant, bien payé, qui leur plaît et qu’ils exercent souvent avec une certaine liberté. Ils le vivent plus comme une activité et une contribution au monde que comme un travail. Mais peut-on avoir le même respect et le même engagement pour son travail quand celui-ci permet à peine de vivre, est harassant, répétitif, contraignant, soumis au caprice de petits chefs, méprisé et ne laisse aucune place à l’épanouissement de celui qui y perd sa vie ?
Si le Revenu universel permet de faire disparaître ce genre de travail sans valeur, ou de le réduire à quelques heures par semaine, de travailler moins, mais mieux, il représentera un progrès considérable pour l’émancipation et la liberté humaine.

Une idée pessimiste
Pourquoi penser, a priori, que dégagés du souci de la survie, nos concitoyens vont tous sombrer dans la paresse la plus crasse ? Certains, peut-être, se contenteront de ce minimum et s’avachiront devant la télé en buvant des bières et en mangeant des pizzas. Ceux-là n’ont pas attendu le Revenu universel pour le faire. Mais ils sont une minorité. D’où vient cette idée pessimiste que l’homme payé à ne rien faire ne fera rien de ses journées, quand tout prouve le contraire ?
La plupart des retraités que je connais, dans tous les milieux, détenteurs donc d’une forme de Revenu universel, développent une activité et une énergie considérable pour leur famille, pour bricoler leur maison, pour se  cultiver, pour venir en aide aux autres… Très peu de gens, en vérité, ont envie de rester inactifs. Rappelons que le programme Mincome qui a instauré un revenu de base dans deux villes du Manitoba canadien (Winnipeg et Dauphin), pendant 4 ans, à la fin des années 1970 n’a pas montré de désincitation au travail : seuls 1 % des hommes, 3 % des femmes mariées et 5 % des femmes non mariées ont arrêté de travailler après la mise en place de l’allocation. Entre autres effets positifs, les adolescents sont allés plus loin dans leurs études et on a pu constater une baisse de la fréquentation des hôpitaux de 8,5 % en même temps qu’une forte diminution des accidents liés au travail. De manière plus anecdotique, on sait aussi que les gagnants du Loto, pour la plupart, n’arrêtent pas de travailler.

Les angoisses du vieil Adam
Je n’ignore pas que le Revenu universel puisse aussi engendrer les effets pervers que certains redoutent, comme un effet d’aubaine pour les entreprises qui en profiteraient pour baisser les salaires et précariser encore plus les emplois et qu’il sera certainement complexe à mettre en œuvre. Je ne sais pas s’il constitue la solution, ni même une solution, face à la raréfaction du travail et au chômage endémique.
Son grand mérite est d’abord d’engager la discussion, de nous ouvrir les yeux sur d’autres démarches possibles, de nous aider à penser un autre rapport au travail, de nous sortir d’une vision strictement économiste du monde au sens où le système économique prime sur tout le reste, où travail et argent sont devenus des fins alors qu’ils ne devraient être que des moyens.
Si nous sommes si angoissés et recroquevillés sur les solutions passées, c’est que nous avons peur d’entrer de plain-pied dans cette société d’abondance dont nous ne comprenons pas l’usage et dont le grand économiste John Maynard Keynes a prédit l’avènement, il y a près d’un siècle, en 1930, dans sa « Lettre à nos petits enfants »*. Dans un siècle donc, écrivait-il, c’est-à-dire aujourd’hui, « pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté à son vrai problème permanent. Que faire de sa liberté arrachée à l’urgence économique ? Comment occuper les loisirs que la science et l’intérêt composé lui auront gagnés pour mener une vie judicieuse, agréable et bonne ? (…) Aucun pays, aucun peuple, me semble-t-il, ne peut envisager l’âge du loisir et de l’abondance sans effroi. Trop longtemps, on nous a formés pour l’effort, contre le plaisir. (…) Pendant des lustres, le vieil Adam sera si fort en nous que nous aurons tous besoin de travailler un peu pour nous sentir bien. (…) Mais au-delà, nous veillerons à étaler au maximum notre beurre sur le pain – à partager le plus largement possible le peu d’emploi qui restera. La journée de trois heures, la semaine de quinze heures pourraient régler le problème pour longtemps. Trois heures par jour, c’est bien suffisant pour satisfaire le vieil Adam chez la plupart d’entre nous. » Et cette conclusion : « Et surtout, ne surestimons pas l’importance du problème économique ! Ne sacrifions pas à ses prétendus impératifs des soucis plus élevés et plus durables. »

* Il faut absolument lire ce merveilleux texte, aussi court que percutant et d’un humanisme profond, réédité en 2017 par les Éditions Les Liens qui Libèrent

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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