« Une accumulation de mensonges ne fait pas une demi-vérité. » Par cette formule François Fillon entend dénoncer les journalistes qui s’acharneraient à le démolir sans preuve. Mais en l’entendant la répéter à l’envi, on a parfois le sentiment qu’il se l’applique inconsciemment à lui-même.

Car enfin, aucun des faits révélés par les médias n’est un mensonge et, d’ailleurs, il ne les conteste pas. Madame Fillon a bien été rémunérée pendant quinze ans comme son assistante parlementaire puis comme celle de son successeur pour les sommes qui ont été indiquées. Ses enfants ont aussi été payés au même titre pendant un temps plus court. Son épouse a encore par la suite reçu un salaire conséquent de la part du propriétaire de la Revue des deux mondes sans produire beaucoup d’écrits dans cette publication. Lui-même a perçu des reliquats d’enveloppe parlementaire en tant que sénateur et a bien créé une lucrative société de conseil.

Au vu de ces découvertes, n’est-il pas normal que la presse s’interroge sur la réalité des emplois de Pénélope Fillon et de ses enfants puisque personne n’en avait jamais entendu parler ? Pourquoi ces emplois sont-ils restés un secret si bien gardé que même les amis politiques de François Fillon en ignoraient l’existence et sont tombés des nues ? Pour quelle raison les époux Fillon ont-ils répété régulièrement, avec insistance, dans différentes interviews, qu’ils ne travaillaient pas ensemble, que Madame s’occupait des enfants, qu’elle ne se préoccupait pas de politique ? Comment se fait-il que personne n’ait jamais vu Pénélope Fillon, ni dans les couloirs de l’Assemblée nationale ou du Sénat, ni à la permanence de son mari dans la Sarthe, qu’aucun des électeurs ou des élus de ce même département n’ait jamais eu connaissance de sa fonction, n’aient eu recours à ses services ? Pourquoi n’y a-t-il aucune trace du travail accompli, pas même un mail ou une note de synthèse ? Pourquoi Fillon met-il fin au contrat de femme juste avant que la loi n’oblige à déclarer le nom de ses attachés parlementaires, loi qu’il avait refusé de voter ? Le travail d’attaché parlementaire est-il si honteux qu’il faille le cacher ?

Ces questions sont-elles illégitimes s’adressant à un personnage public qui aspire à devenir président de notre République et fait campagne sous les auspices de la probité, de la rigueur et du parler-vrai en se prétendant soucieux des deniers publics ?

Casuistique médiévale

Or François Fillon ne répond à aucune de ces questions, n’apporte aucune preuve, aucun élément tangible. Depuis le début, sa seule défense, outre de se dire injustement harcelé et de jouer les victimes d’un complot destiné à l’abattre, est d’ordre juridique : le travail demandé à un assistant parlementaire est laissé à la seule discrétion de son employeur – discrétion étant en l’occurrence le terme adéquat ! Autrement dit, légalement, selon lui, il est impossible de prouver que ce travail ait pu être fictif, pourquoi s’abaisser à prouver qu’il ne l’a pas été. Il aurait pu demander à son assistante d’épouse (même si elle ne se reconnaît pas sous ce titre) de simplement garder ses enfants ou de repasser ses chemises pour le soulager dans sa tâche de parlementaire qu’on ne pourrait le lui reprocher. Voire, à l’extrême, il aurait le droit de la payer pour ne rien faire s’il estime que ça lui apporte une aide (financière ?) dans son rôle d’élu puisqu’il n’a pas à rendre compte de l’usage qu’il fait de l’enveloppe de frais de mandat qui lui est attribuée. Tout cela est parfaitement légal, le législateur connaît la loi et il en a respecté toutes les formes. Circulez, il n’y a rien à voir.

Fort de son bon droit, celui qui voudrait devenir le premier magistrat de France ne semble donc pas craindre d’être inquiété par la justice. Et si l’emploi fictif peut être plus facilement prouvé en ce qui concerne celui exercé à la Revue des deux mondes, après tout, ce n’est pas lui qui serait directement mis en examen, mais seulement Pénélope et Marc Ladreit de Lacharrière. Restent les reliquats d’enveloppe indûment touchés, mais ce n’est qu’une somme « ridicule » (près de deux Smic annuels, quand même !) et cela relève d’une pratique habituelle, donc n’est pas vraiment condamnable selon le vieux principe qu’une coutume illégale devient légale si elle est récurrente… Cette casuistique médiévale qui met les puissants au-dessus des lois est de plus en plus insupportable.

Optimisation salariale

François Fillon fait, depuis plus de vingt ans, de l’optimisation salariale, comme les grandes entreprises font de l’optimisation fiscale, à la limite de la légalité, en pratiquant le secret et en jouant au maximum sur les règlements. Grand bien lui fasse ! Mais est-ce de ce genre de pratiques d’un autre temps et d’un autre monde, détachées des réalités, dont nous avons besoin pour gouverner notre pays et l’accompagner vers un nouveau modèle de développement ?
On se moque des « faits alternatifs » et de la post-vérité de Donald Trump.

Mais en est-on si loin avec les vrais faux emplois du présidentiable et de sa famille, avec ses dénonciations des « interprétations » de la presse qui ne livre pourtant que des faits, avec son recours systématique à la théorie du complot ? Faut-il croire quelqu’un qui nous affirme avec aplomb que lorsque sa femme dit, à plusieurs reprises, qu’elle n’a jamais été son assistante, cela veut dire qu’elle l’a toujours été ?

Le plus choquant, peut-être, est que, parmi tous ceux qui le soutiennent aujourd’hui, malgré une bronca interne vite étouffée, pas un n’a eu le courage de dire non, il n’est plus possible de cautionner ce type d’attitude. Aucun sursaut éthique. La real politique, la peur de perdre les élections l’emportent sur l’honnêteté ou même sur le simple bon sens. Car il n’est pas sûr que les demi-vérités du candidat Fillon convainquent suffisamment d’électeurs pour le porter au pouvoir. En tout cas, cela ne renforce pas l’image que nous avons des politiques.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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CITOYENNETE, Le Magazine

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