Dans la semaine entre les deux tours de la primaire de la droite, mon petit village, comme à peu près à chaque fois qu’il y a un orage, a eu le droit à une panne d’électricité qui a duré 24 heures. Il a fallu faire du feu dans la cheminée et rallumer les bougies et les lampes à pétrole.

Dans l’obscurité du soir, n’arrivant pas à lire à la lueur de la chandelle et coupé de tout écran, je me suis imaginé vivant au XIXe siècle, dans cette France merveilleuse d’avant la sécu et les 35 heures, où l’on travaillait tous les jours de la semaine, même les enfants, sauf le dimanche matin pour aller à la messe.
Cette France où l’on apprenait à l’école, sous la férule de Jules Fillon – Jules Ferry, pardon – la glorieuse romance historique de notre patrie : Vercingétorix humilié par César à Alésia, Clovis le barbare germain achetant la Gaule par un baptême rémois, Jeanne d’Arc, pucelle illuminée, vendue aux Anglais par les Bourguignons et grillée par un évêque français, le gros Cauchon, Napoléon, dictateur sanguinaire qui transforma les sans-culottes en chair à canon à Austerlitz et en viande congelée sur les rives de la Bérézina…

Cette France, porteuse d’une haute mission civilisatrice, qui envahissait l’Afrique et se comportait en émigrante dominatrice imposant ses coutumes, son arrogance et sa prédation économique à ces peuples qui n’étaient pas entrés dans l’histoire (la nôtre) et qui s’en seraient bien passé, sans prévoir le retour de bâton d’une immigration dont nous sommes responsables et dont nous nous plaignons injustement aujourd’hui.
Cette époque bénie où l’Europe n’existait que comme champ de bataille (malgré les rêves de Victor Hugo), où il fallait bien s’arranger avec les faiseuses d’anges et leurs aiguilles à tricoter quand on avait trop d’enfants, au risque pour les femmes d’en mourir, où les riches étaient vraiment riches et les pauvres vraiment pauvres, selon l’ordre « naturel » des choses, où le vote « démocratique », s’il avait cessé d’être censitaire en 1848, c’est-à-dire payant, restait interdit aux femmes.

Retour de l’âge dur

L’électricité est revenue, mais le cauchemar de ce retour vers l’âge dur de notre pays ne s’est pas arrêté. Un certain peuple de droite, qui semble, lui, voir un âge d’or dans ces rudes temps que je viens de décrire, après un vote redevenu censitaire, a plébiscité une sorte de réincarnation de monsieur Thiers, celui qui écrasa la Commune de Paris en 1871 après avoir réprimé la révolte des Canuts lyonnais en 1834, refusa l’instauration d’un impôt su le revenu et se fit le héraut de la bourgeoisie financière et de « la République conservatrice ».

J’avoue ne pas comprendre l’engouement soudain de plusieurs millions de Français, y compris parmi mes amis proches, pour ce personnage sans charisme qui n’a pour lui que sa raideur et son air douloureux. François Fillon traîne ses guêtres de politicien inefficace depuis 40 ans. Qui se souvient de son action dans les nombreux ministères où il est passé : l’enseignement supérieur et la recherche (1993-1995), les technologies de l’information, les télécommunications et la poste (1995-1997), les affaires sociales, le travail et la solidarité (2002-2004), l’éducation nationale (2004-2005) ? Qui peut citer une réforme importante qu’il aurait menée, une loi portant son nom ? On a même du mal à lui attribuer la loi sur les retraites de 2003 qu’il a cautionnée en tant que ministre des Affaires sociales ou celle de 2005 sur l’éducation qui relevait de la cosmétique. Quant à son stage de Premier ministre sous Sarkozy, il semble n’y avoir appris qu’à avaler des couleuvres et à nourrir sa rancœur.
Et voici que cet homme qui nous propose un grand bond en arrière avec son programme « ordo-libéral » suranné et ranci devient la coqueluche du tout province.

Toujours plus de la même chose

Cela dit, tous les candidats à cette primaire droitière proposaient à peu près la même potion faussement magique, la même poudre de perlimpinpin. Leurs électeurs n’ont fait que choisir le plus gros bonimenteur (après Sarkozy, mais lui c’était tellement énorme que tout le monde a vu les ficelles du guignol).
Comment ces hommes et cette femme, diplômés, intelligents, au fait de l’évolution du monde, ayant eu des responsabilités politiques, peuvent-ils ressasser à l’envi, benoîtement, les mêmes formules, les mêmes solutions qui ne marchent pas depuis 40 ans, la même pensée unique économique qui nous conduit à la catastrophe ?

J’aimerais qu’ils m’expliquent, par exemple, comment ils vont réduire drastiquement le chômage en commençant par supprimer 500 000 emplois dans la fonction publique. Quant aux recettes pour en créer de nouveaux, à part baisser les charges sur les salaires pour réduire le coût du travail, ce qui est déjà largement fait sur les bas salaires, je n’ai pas bien compris comment ils comptaient s’y prendre, si ce n’est en libérant le travail et les énergies, formule aussi creuse que pieuse.
Comment vont-ils, également, ramener à zéro le déficit du budget de l’État et rembourser la dette nationale en baissant les impôts des entreprises et des particuliers de plusieurs points tout en « mettant le paquet » sur la sécurité, en augmentant le budget de la justice (pour construire des prisons) et de l’éducation nationale ?

L’antienne des 35 heures

Nous n’avons pas échappé non plus au serpent de mer des 35 heures qui restent depuis bientôt 20 ans la cible privilégiée de la droite, la mère de toutes nos difficultés, sans d’ailleurs que ladite droite revenue entre-temps au pouvoir y ait rien changé, sans que les entreprises, qui s’en sont largement accommodé, ne demandent leur suppression.

Je souhaite bonne chance à Fillon pour faire admettre aux fonctionnaires de travailler 39 heures payées 35 (ou 37 ? ce n’est pas clair) et aux salariés qu’on peut en revenir à la semaine de 48 heures, d’avant 1936 et le Front populaire (faut-il aussi réduire les congés payés ?).
Il y a d’ailleurs, dans cette fixette sur le temps de travail quelque chose qui m’échappe. En quoi – c’est l’argument habituellement utilisé – l’augmentation de sa durée pour ceux qui en ont pourrait être source de création d’emplois pour ceux qui n’en ont pas ? Certes le « gâteau » du travail à se partager peut être à géométrie variable. Mais si, en pleine période de croissance, l’activité frénétique des uns pouvait apporter du travail aux autres, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Les pays européens qui ont le moins de chômage (autour de 5-6 %) actuellement n’ont peut-être pas réduit officiellement le temps de travail, mais ce sont ceux qui ont le plus recours au temps partiel… En France, 19 % des salariés sont à temps partiel, 26 % au Danemark et en Allemagne, 27 % au Royaume-Uni et 51 % aux Pays-Bas.

Chez nos voisins, la baisse du chômage est donc due, en grande partie, à une diminution de fait du temps de travail de plus du quart, voire la moitié, des salariés. Tous calculs faits, nous travaillons autant que les autres et nous sommes beaucoup plus productifs : les salariés français produisent pour l’équivalent de 45 euros par heure, contre 39 pour les Britanniques et 32 en moyenne pour l’Europe. Nous travaillons (un peu) moins pour produire (un peu) plus. L’impétrant présidentiel qui attend que chacun travaille plus pour gagner moins, souhaite-t-il aussi que nous travaillions plus pour produire moins ?

Mensonges utilitaristes

Vraiment, je n’en peux plus – et je pense que je ne suis pas le seul – de ces vieilles recettes rances, de ces aigres brouets remués dans de vieux pots par des cuisiniers à bout d’inspiration qui n’ont pas changé la carte de leur menu en 30 ans et vivent de leurs certitudes anciennes, poule au pot et céleri rémoulade, en désespérant d’attirer le chaland dans leur restaurant de routiers au bord de la RN 7, sans s’être aperçu que depuis, on avait construit une autoroute. (Et je ne reviens pas sur leurs aigreurs identitaires que j’ai déjà évoquées dans cette chronique.)

Mais je suis un peu injuste avec Nathalie Kosciusko-Morizet, l’unique marmitonne du lot, en la traitant à la même sauce que les autres. NKM est en effet la seule qui a essayé de parler du monde dans lequel nous vivons, ici et maintenant, et de celui dont les politiques devraient accompagner la construction. Mais elle n’a été entendue ni par ses concurrents, qui ont fait comme si elle n’existait pas ou était là pour faire joli, ni, évidemment, par les électeurs.

Là est sans doute le problème. Les autres, vieux roués de la politique (même le plus jeune), savent pertinemment que leurs promesses sont intenables, que leurs programmes incantatoires seront sans effet sur la réalité présente. Mais ils savent aussi qu’une frange encore importante de leur électorat, déstabilisée par les mutations en cours, veut entendre des discours rassurants, veut croire que tout peut revenir comme avant, au temps mythifié des Trente Glorieuses (que la plupart n’ont d’ailleurs pas connu), si ce n’est au XIXe siècle du « petit grand homme », un âge d’or qui n’a jamais existé. Alors, comme il s’agit d’abord de se faire élire, pas question de parler vrai.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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