Bruno Tilliette

Je voulais éviter, dans cette chronique, de revenir sur les événements qui ont marqué tragiquement ce début d’année 2015. Tant d’encre a en effet coulé, tant de salive asséchée, tant d’images ressassées pour les commenter (plus que pour les analyser, au demeurant) que je souhaitais m’abstenir d’y rajouter mon propre verbiage.

Mais je n’arrive pas à trouver un autre sujet. Ou, plutôt, tous les sujets auxquels je pense m’y ramènent inexorablement. Ce scandale – je prends ce mot dans son sens grec originel de « pierre d’achoppement, obstacle » -, ce scandale fait concrètement obstacle à la pensée. Dans un premier temps, par un effet de sidération, il a bloqué toute possibilité de distance, de réflexion, ne laissant de place que pour la réaction émotive. Cette émotion débordante nous a mus, en foules immenses, dans les rues. Nous ne pouvions que marcher et chanter les chants de la liturgie républicaine pour tenter de dépasser l’obstacle dans une sorte de procession expiatoire qui, bizarrement, avait à voir avec le fait religieux – « religio », ce qui relie, n’est-ce pas le lien que nous cherchions à renouer ?

Penser l’impensable

Puis ces faits stupéfiants se sont mis à occuper tout l’espace de la pensée. Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment traduire en mots ce qui semble relever de la pure violence, de l’irrationnel et émaner de personnes « prélogiques », au sens où elles ne connaîtraient que le langage des armes faute d’avoir les armes du langage, de maîtriser le « logos » ?
Penser l’impensable, c’est pourtant bien ce que nous devons essayer de faire, si nous ne voulons pas buter à nouveau sur ce même obstacle.
Je ne prétends pas évidemment avoir mieux compris que quiconque le pourquoi de ces attentats, au-delà du pré-texte religieux que leurs responsables directs et indirects invoquent et qui n’est qu’un voile – si j’ose dire – sur leurs ressorts profonds. Mais cela interdit-il d’apporter des éléments de réflexion au débat ?
Je suis, comme beaucoup, je le constate quand j’en parle autour de moi, dans la confusion. La liberté de pensée et d’expression est pour moi, sans restriction aucune, une valeur inaliénable. Mais je suis bien obligé d’admettre que cette « valeur » n’est pas partagée par tout le monde, tant s’en faut, y compris dans notre monde occidental. Les journaux et les télévisions anglo-saxonnes ont, pour la plupart, refusé de montrer les caricatures de Mahomet. Le Pape a évoqué des « limites » à cette liberté.

Valeurs universelles

Nous sommes, en réalité, très peu, à l’échelle de la planète, à être totalement convaincus du bien-fondé d’une liberté totale d’expression qui était celle de Charlie-Hebdo. Nous sommes une minorité à avoir fait de la laïcité un principe du vivre-ensemble et encore moins à le respecter vraiment. En même temps, nous faisons semblant de croire qu’il s’agit de valeurs universelles et nous prétendons que se rallier unanimement à ces valeurs constitue un progrès. Pour nous, ceux qui les refusent sont « en retard ».
Que je sois clair : les monstrueuses pratiques des sectes comme Daesh ou Boko Haram sont totalement injustifiables ; la condamnation d’un Saoudien à 1 000 coups de fouet parce qu’il a exprimé des idées différentes est révoltante, comme le maintien des femmes dans un état d’infériorité.

Il n’est donc pas question, pour moi, en raison de même de mes valeurs, d’exonérer les intégrismes religieux quels qu’ils soient de leurs crimes contre l’humanité en « relativisant » leurs actes au regard de leurs croyances.
Mais pour tenter de comprendre tous ceux qui ne sont pas extrémistes et qui se sentent blessés dans leurs convictions par ce qu’ils considèrent comme des provocations, il me semble que nous devons prendre conscience de notre propre impensé : quoi que nous en ayons, nos valeurs ne sont pas universelles. Sauf à se donner bonne conscience, il ne sert donc pas à grand-chose de juger le comportement des autres à l’aune de valeurs qu’ils ne partagent pas, voire qui les choquent et dont ils ont souvent le sentiment que nous voulons les leur imposer avec arrogance.

Impensé occidental

Car l’autre face de cet impensé occidental, cachée sous le masque de l’universalisme, c’est que nos valeurs sont « supérieures » à toutes les autres. C’est pourquoi il nous semble « normal » que la terre entière les adopte. Et avec elles, évidemment, nos modes de vie individualistes et matérialistes, notre système économique prédateur, notre course à l’argent comme seul dieu, notre abrutissement dans le travail comme dans le loisir, l’invasion technologique, la marchandisation de toutes les relations sociales. Avec nos principes en drapeau, nous lui vendons aussi « le délire occidental » pour reprendre le titre d’un livre récent .

La résistance à nos valeurs fondamentales n’est-elle pas, en même temps, le rejet des valeurs marchandes qui les accompagnent et qui ont désormais colonisé le monde ?

Pouvons-nous affirmer avec certitude que ce que nous proposons au reste de l’humanité constitue pour elle une amélioration ? Je ne sais pas. Mais pour essayer de saisir ce qui nous arrive, il me paraît nécessaire de se poser la question, de remettre en question nos propres croyances universalistes et progressistes. Et, de nous demander si, parmi les valeurs des autres, certaines ne seraient pas humainement tout aussi « valables » que les nôtres ?

Lire la chronique précédente :

Cours toujours

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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CITOYENNETE, Le Magazine

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