15 décembre 2014

Court toujours…

Le président de la fédération internationale de tennis (FIT), dont j’ai oublié le nom, trouve que les matchs durent trop longtemps, qu’ils ne sont pas assez rythmés et que cela constitue un handicap pour le succès de ce sport à la télévision.

Il envisage donc de supprimer le double service et de réduire le nombre de jeux à quatre par set, au lieu de six. C’est déjà pour les mêmes raisons qu’avait été inventé le jeu décisif (tie break) dans les années 1970. Il s’agissait d’éviter des sets se terminant à 12-10 ou à 15-13. Pour la petite histoire, rappelons qu’en juin 2010, lors du match opposant John Isner et Nicolas Mahut au tournoi de Wimbledon, le cinquième set qui se joue sans tie break s’est terminé à 70-68 en faveur du premier. La rencontre la plus longue du tennis a duré 8h11 !

En temps normal, un match dure en moyenne entre 2 et 3 heures (selon qu’il se joue en 3 ou 5 manches). A mon avis, même avec les réformes que propose le président de la FIT, ce sera toujours trop long pour rentrer dans les formats télévisuels et plaire à l’impatience moderne. Je lui suggère de balayer toutes ces vieilles règles désuètes et surannées, dont certaines datent du jeu de paume, et de proposer une rencontre en deux mi-temps de 45 minutes avec 15 minutes de pose entre les deux pour une belle page de publicité. Évidemment, plus besoin de ce système compliqué de jeux, de sets et d’avantages auxquels les non initiés ne comprennent rien. On compte juste les points et, à la fin, c’est celui qui en a le plus qui a gagné (ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui, en raison de la subtilité de la règle).
Bon, ça rappelle un peu le football, mais puisque c’est ça qui marche ! Et ce serait tellement plus pratique pour les programmations télé qui ne savent jamais quand le match va se terminer. Là, au moins, la série qui suit pourrait commencer à l’heure.

Pensée twitter

Ou les programmes courts. La télé raffole aujourd’hui des programmes courts, souvent sponsorisés par une marque et construits comme des spots publicitaires. En une ou deux minutes, je te torche un gag vite fait, un conseil domestique, une interview de people, la critique d’un livre, une mini-série, un sketch « jeune » censé délirant, une chronique acide, une bande-annonce. Et dans tous ces formats lapidaires, mais cela déborde aussi sur es programmes plus longs, un plan ne doit pas dépasser trois secondes. Faut que ça bouge, faut que ça aille vite ! Moi, ça me donne plutôt le tournis, cette agitation visuelle, voire ça me fait carrément gerber. Mais il paraît que c’est en zappant ainsi constamment l’image qu’on évite que le téléspectateur zappe sur une autre chaîne. Nous ne serions plus capables de fixer notre attention sur un même sujet plus de trois secondes…
Le court, désormais, envahit tout. La « pensée twitter » est en train de triompher : tout raisonnement, tout argumentaire se réduit à une formule de 140 signes (moins de 25 mots, exactement la longueur de la phrase qui précède), reprise sur tous les médias quand elle émane de « personnalités » aussi importantes que Nabilla, Nadine Morano ou Cyril Hanouna, et commentée à l’infini.

Plus grave encore, me semble-t-il, cette obsession du raccourci, du « digest », a gagné les producteurs de pensée eux-mêmes, les chercheurs, les intellectuels. Il n’est qu’à voir le succès des conférences TEDx qui consistent, pour un spécialiste, à résumer oralement l’ensemble de ses travaux en moins d’un quart d’heure, sa prestation publique étant filmée pour être diffusée sur YouTube. Si l’objectif est louable – propager les idées et les mettre à disposition du plus grand nombre -, le condensé qui en ressort est-il vraiment de la pensée ? Va-t-il permettre, surtout, à ceux qui écoutent les conférences d’approfondir leur propre réflexion ? Ou cela se traduira-t-il par l’envoi d’un tweet à leurs followers : « Génial, Trinh Xuan Thuan nous a dit qu’il y avait des infinis plus grands que les autres. Et donc il y a des petits infinis aussi. Et une infinité d’infinis de toutes les tailles. » (145 signes, je suis trop long, il va falloir que je coupe !) Je ne sais pas si le grand astrophysicien a participé à une conférence TEDx, mais le résultat pourrait donner ça. Ce serait quand même un concentré bien maigre, comme dévoré par un passage dans un trou noir, de son beau livre, Désir d’infini (Fayard) qui m’a donné d’heureuses heures de lecture et demandé une concentration de tous les instants.

Vulgaire vulgarisation

A leur tour séduits par le succinct, le CNRS lui-même et la Conférence des présidents d’université (CPU) organisent le concours « Ma thèse en 180 secondes ». Les jeunes doctorants sont invités à faire connaître « à un auditoire profane et diversifié » (?), de manière claire et convaincante, en 3 minutes et avec une seule diapositive, le contenu de leurs 3, 4 ou 5 années de recherches. Et les meilleurs, pas ceux qui ont fait la thèse la plus brillante, mais ceux qui en ont le mieux parlé, sont primés en présence de force ministres et responsables de l’Éducation nationale. Je me demande ici si le souci de vulgarisation ne sombre pas dans la vulgarité.

Pourquoi est-on désormais sommé, partout et dans tous les domaines, de « faire court », d’aller vite ? Pour faire quoi ? Pour être plus efficace ? Pour accumuler toujours plus de connaissances (superficielles) ? Parce que nous serions réellement devenus incapables de nous concentrer ? Ou parce que ce rétrécissement temporel est nécessaire à notre système économico-médiatique qui ne peut survivre que dans l’accélération permanente du tout, tout de suite ?
Pour ma part, je continuerai d’aimer ces matches de tennis interminables où l’on ne sait quel joueur va l’emporter. D’aimer la pensée qui pèse (les deux mots ont la même racine) son poids de mots, d’heures patientes et de réflexions lentes. C’est que le temps de vie qui me reste est trop court pour que j’emprunte des raccourcis.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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Le Magazine, Médias et démocratie

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