Un véritable travail de déconstruction. Dans son livre « l’imposture économique », l’économiste australien, Steve Keen, n’y va pas par quatre chemins pour démonter, pièce par pièce, l’édifice dogmatique et statique des acharnés de la rigueur, rigueur qu’il juge inadaptée aux enjeux du futur.

Le diagnostic est sévère : nos économies dites modernes gèrent les finances comme des vieux ménages. Faire tout pour équilibrer la dette, comme s’évertue à le faire le Japon, c’est se condamner à l’immobilisme. C’est courir le risque d’une bulle, d’une nouvelle crise et peut-être même le spectre d’une guerre, pense Steve Keen. La critique de la vieille économie néolibérale est appuyée. Tout y passe. La théorie de l’offre et de la demande, le modèle du capital, la concurrence, la prétendue neutralité de la monnaie, le chômage « naturel », les rendements décroissants, la prospérité qu’engendreraient les vices, etc. Bref une refonte radicale de l’économie.

Son travail de pionnier iconoclaste lui ont valu d’être reconnu par ses pairs comme l’économiste « qui a, le premier et plus clairement, prévu et donné l’alerte sur l’effondrement de la finance mondiale”. Dès 2005, il entrevoyait dans le calme de la stabilité qui règnait depuis 1995, la tempête qui allait s’annoncer en 2008. Non seulement personne ne voulait voir, tout le monde en rajoutait. La théorie économique devrait, selon lui, être en mesure d’empêcher que ne se reproduise les désastres comme celui de la crise des subprimes. Elle doit être capables d’anticiper. Or elle se contente de suivre. Aussi bien doit-elle changer ses fondements. En fait, pour Steve Keen, les économistes n’évoluent pas dans le monde réel mais dans le conservatisme statistique des idées approximatives et des équations paresseuses, jamais remises en cause. Ils diffusent un savoir qui ignore les faits et ne regarde pas le société bouger, un savoir qui ne respecte pas les règles de l’exigence scientifique.

En ces temps d’immobilisme européen, le constat vaut la peine d’être souligné. . Professeur d’économie et de finance, spécialiste de la modélisation macroéconomique monétaire, Steve Keen jette les bases solides d’une « autre économie », suggérant d’autres manières, beaucoup plus cohérentes et scientifiques, de penser l’économie. Il se demande comment une ligne de défense aussi tétanisante que la rigueur a pu se propager avec la complaisance des experts, s’étonnant de l’incroyable inertie de l’économie. En bon postkeynésien, il invite ainsi à engager une réforme profonde de l’enseignement et de la recherche en économie dans le monde.

Pour Gael Giraud, économiste du CNRS qui a préfacé l’ouvrage et a rendu possible sa publication aux éditions de l’Atelier, “si notre économie en Europe va si mal, ce n’est pas simplement le destin ou un manque de chance. Cela est largement dû aux erreurs de politique économique que nous avons cumulées depuis plusieurs décennies ». Gaël Giraud compare l’économie conventionnelle à celui de l’astronomie avant Copernic. Pour ce dernier, des initiatives peuvent être prises dès à présent sans attendre la refonte préconisée. Par exemple : « réformer l’euro et remodeler l’Union européenne, sans quoi la divergence entre économies du Sud et du Nord provoquera tôt ou tard son éclatement ». Une autre mesure déjà engagée dans certains pays, dont la France, serait nécessaire : séparer les banques d’investissement qui sont qualifiées de « véritables bombes à retardement » et les banques de crédit-dépôt ; en fin l’amorce volontaire d’une transition énergétique. Pour Keen et Giraud, ce dernier chantier est immense. « Il est créateur d’emplois, permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et nos émissions de gaz à effet de serre. Il constitue à un authentique projet de société pour aujourd’hui et demain ».

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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ECONOMIE

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