Le sociologue et prospectiviste Bruno Marzloff, animateur du laboratoire Chronos, propose de refonder le travail en prenant acte des nouvelles intelligences mobiles permises par le développement des services numériques, l’exercice des partages et les innovations citadines.

« Le travail est le plus grand perturbateur des mobilités ». Dans son ouvrage sur les transitions du travail et de la mobilité ( « Sans bureau fixe » Editions FYP) Bruno Marzloff n’y va pas par quatre chemins. Pour ce dernier, aller au travail est facteur de congestion automobile et la transformation sociologique à l’œuvre, à cause de cela, est considérable. C’est un fait : le temps passé au travail structure notre vie quotidienne et en fabrique les excès. Etre coincé dans les bouchons, est-ce la liberté, s’interroge-t-il ? A l’évidence, non. Pourtant, 22% des Franciliens passent plus de 2 heures dans les transports en commun et 74% d’entre eux se plaignent de la saturation des transports. « Après plus de deux heure d’embouteillage, on n’a pas envie de ressortir pour les loisirs, souligne Bruno Marzloff. L’impact économique des déplacements est énorme. Cela représente un manque à gagner important en temps, en énergie, en pollutions diverses ».

Aussi bien, la question du couple résidence/travail mérite-t-elle toute notre attention si un jour, on ne veut pas connaître, dans les grandes villes européennes, la crise des transports qu’a connu, par exemple, la ville de Sao Paulo en 2013, rappelle l’auteur. Dans cette ville atteinte par la congestion automobile, un million de personnes sont descendues dans la rue à cause d’une augmentation des tarifs de transport de 0,07 euro. Les ¾ de la population soutenaient ce mouvement. Le gouvernement a été contraint de faire machine arrière très vite et a aussitôt mis 30 milliards sur la table.

Avec des projets, comme le Grand Paris, on touche du doigt un enjeu qui reste à résoudre : l’offre court après la demande mais n’arrive pas à la ratrapper, fait remarquer B. Marzloff. « C’est un cercle vicieux. Cette offre croissante entraîne de facto une inflation des mobilités qui entraîne aussitôt une demande de nouveaux équipements et une multiplication des infrastructures. Je perçois la limite du modèle de l’extension de la ville et de l’écart grandissant entre résidence et lieu de travail. L’écartellement entre le lieu de résidence et le lieu de travail sont des révélateurs d’un malaise diffus : un urbain qui ne cesse de s’étendre et un travail rigidifié ».

Curieusement, la course à la mégalopole est peu remise en cause. Force est de s’interroger. Est-ce une fatalité ? Une attente des gens ? Une chose est sûre : la métropolisation fabrique des mauvaise mobilités. L’exacerbation du couple automobile/travail ( extension de l’un et rigidités de l’autre), affecte jusqu’à la forme de la ville et celle des territoires. « Le périurbain défini par le mouvement domicile/travail est un territoire qui n’a jamais été programmé avec pour conséquence l’idée de la ville à la campagne mais dont les ressources restent dans la ville. Ce territoire symbolise le territoire du laisser-aller, basé sur le foncier solvable », souligne le sociologue.

L’analyse de B. Marzloff est une incitation à regarder la réalité en face. Et cette réalité, c’est celle des formes précaires de travail qui prennent le dessus sur le travail pérenne et la carrière. La poussée des contrats à durée déterminée, la baisse du taux d’emploi, mais aussi l’augmentation des free lance – leur nombre a cru de 2 points en 5 ans pour atteindre 11,6 % de la population active – sont autant de nouvelles conditions où, à côté du sédentaire, se trouve désormais le nomade dont la perspective et l’obligation sont de mieux se déplacer. L’idée serait de positiver la précarité en la transformant en libertés économiques durables.
En 100 ans, rappelle B. Marzloff, le temps dédié au travail a diminué de 70% ; la durée de vie a augmenté de 50% et celle du temps libre de 300%, Il y a un siècle, nous consacrions 40% de notre existence au travail. Aujourd’hui, seulement 10 à 12%
Les déplacements en voiture coûtent 5, 6 Mds d’€ à l’économie française. Le transport (24%) est le second poste de dépenses après le loyer (31%).

Dans ce contexte de transition, comment repenser les proximités, les équilibres, le périurbain ? Comment réduire ce champ de la mobilité organisé par et pour le travail? « Il faut apporter des réponses intelligentes. Il faut bouger autrement, réduire les pollutions, les énergies, le temps, les embouteillages », insiste B. Marzloff. La solution : l’agilité qui permet de recouvrer sa maîtrise de l’emploi du temps. 86% des Franciliens se disent prêts à modifier leurs horaires de travail pour éviter les transports bondés.
Et le sociologue de plaider pour un autre modèle reposant sur le dyptique mobilité subie/mobilité choisie, avec pour moteur le développement d’internet. Pour ce dernier, la mobilité numérique et les terminaux personnels forment le socle des inventions du quotidien. Le numérique se pose comme une réaction à l’hyperconcentration. Il est organisateur d’agilité et d’autorégulation : « Les travailleurs, quand ils le peuvent, n’attendent plus de solutions qui tardent trop. Ils les inventent, ils entreprennent de délocaliser, de déplacer, de désynchroniser leurs activités professionnelles. Ils esquissent des agilités pour tenter de recouvrer le contrôle de leur emploi du temps et la maîtrise de leur mode de vie ».

Pour opérer la transition, il faut se rendre à l’évidence : le travail change de nature, décrit B. Marzloff. Qu’il soit pluriel, en projet, informationnel, ou relationnel, la forme varie. Les initiatives fleurissent, les idées neuves se multiplient. Diffuse dans la géographie, flottante dans la durée, dispersée dans ses modalités, la rupture est là, appelant à la modification de nos organisations, de notre outillage et nécessitant de nouvelles politiques. Avec le covoiturage, on diminue le parc polluant des autos et on multiplie par deux l’efficience du solde. Avec le maillage des transports grâce aux plates-formes multipolaires, la fluidité s’accroit. Avec l’importance prise par les réseaux sociaux, le jeu des acteurs se transforme. Avec l’opendata, c’est la ville qui devient intelligente grâce aux données ouvertes librement accessibles.

Nouvelles localisations, nouvelles temporalités, nouveaux relationnels, la civilisation de la mobilité est en cours avec les modèles agiles des autoentrepreneurs, co-workers et autres « makers ». « Nos agilités révèlent nos capacités d’adaptation en fonction des occurrences et des précarités, précise B. Marzloff. Le travail indépendant croit. De plus en plus, on créé son prope emploi. Autonomisation et collaboratif forment les nouveaux modes de la productivité provoquant un décentrement du travail ». L’apprentissage par internet, le e-learning, le pair à pair, tous ces possibles, en fabriquant la sharing économy, façonnent les transitions des mobilités. Cette nouvelle donne bouleverse la notion même d’entreprise et sa localisation. Travail à domicile, bureaux partagés, cantines numériques, télécentres, incubateurs, work place et autres tiers lieux plus informels, parfois spontanés ( gares, centres commerciaux, cafés, espaces publics) forment le nouveau paysage de l’espace de travail. « Les hommes ne se déplaceront plus pour le travail, ils communiqueront », soutient B. Marzloff, citant l’écrivain Arthur C. Clarke, auteur de « 2001 : l’Odyssée de l’espace ».
Réduire les déplacements contraints, capitaliser sur les mobilités choisies, et déployer les mobilités plus créatives, telle est la perspective de « remobilité » pensée par le responsable de Chronos.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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