« Tu es à la retraite ? Quelle chance ! » C’est, en général, la réaction des amis et connaissances à qui j’annonce que je ne fais plus partie de leur joyeuse bande de travailleurs. Pourtant, la question qui, souvent, suit immédiatement ces premières « félicitations » montre qu’ils ne sont pas toujours si convaincus que cela de ma « chance » : « Mais alors, qu’est-ce que tu fais de tes journées ? Tu continues quand même à travailler. Dans ton métier, on ne s’arrête jamais… »

On sent alors que leur réaction initiale relevait plus de l’incrédulité, voire de la compassion, que de la jalousie et qu’il fallait plutôt entendre : « Tu es à la retraite ? Mon pauvre… » Me voilà obligé de me défendre de cette déréliction : « Oui, oui, bien sûr, je continue à travailler un peu, à écrire des articles, à tenir ma chronique pour Place Publique. Évidemment, je reste actif, je fais un bon mi-temps, on ne peut pas s’arrêter comme ça, à 62 ans, on a encore les neurones qui fonctionnent… » Comme si je devais me sentir un peu coupable d’avoir pris ma retraite si tôt.

Il est vrai que je continue à travailloter sous le statut d’autoentrepreneur, mais de moins en moins et avec de moins en moins d’envie. Ces activités anciennes m’occupent désormais à peine une semaine par mois, un tout petit quart de temps. Le reste s’écoule entre loisirs et oisiveté, entre lectures et méditations. Pourquoi devrais-je en avoir honte ?

Activisme

Car, quand mon interlocuteur comprend qu’en réalité j’ai beaucoup de temps libre, il s’enquiert aussitôt : « Sans doute, tu envisages de faire du bénévolat : de l’alphabétisation, les restos du cœur, l’insertion des jeunes, visiteur de prison. Tu avais aussi parlé d’écrire un roman. A moins que tu n’aies l’idée de te présenter aux prochaines élections municipales. Dans le village où tu habites, on a sûrement besoin de gens comme toi. » « Certes, certes, j’y songe, mais je me laisse un peu de temps pour décider de ce que je vais choisir… » Et me voilà de nouveau embarrassé d’avouer que, pour l’instant au moins, je songe plutôt à ne rien faire, que je ne souhaite pas, en tout cas, me relancer dans une activité contraignante qui nécessite des horaires, des rendez-vous, des réunions et m’empêche de décider librement de ce que j’ai envie de faire, au jour le jour.

Même si le travail se raréfie, nous ne sommes décidément pas sortis de la société du labeur. Il semble inimaginable à la plupart d’entre nous que nous ne soyons pas déterminés par ce que nous faisons, que nous ne soyons pas occupés par une tâche extérieure à nous-mêmes. Nous sommes en permanence sommés d’agir, de produire, d’avoir des projets pour exister. Mais puisque désormais cette société hyperactiviste me donne aussi la possibilité de ne plus avoir à travailler pour subsister, pourquoi faudrait-il que je continue à faire semblant de m’agiter ? Ne puis-je pas jouir de ma liberté ? Ma contribution au monde doit-elle passer par une activité organisée ? Et ne puis-je être utile qu’en m’engageant formellement dans une association, une commune ?

Repos

C’est d’ailleurs toute l’ambiguïté de la retraite. On se bat sur les principes pour la maintenir à un âge relativement jeune, pour nos générations de futurs centenaires, mais en réalité beaucoup d’entre nous la redoutent. Certains ne la prennent jamais, comme les politiques ou les gens de spectacles qui ne parviennent pas à quitter la scène sociale. La plupart, sitôt qu’ils l’ont prise, s’empressent de retrouver une multitude d’activités, voire de continuer la leur sous d’autres formes, tant dans les professions intellectuelles que manuelles. L’emploi du temps de nombre de retraités est souvent plus chargé que celui des actifs et ils en parlent avec fierté : « Je n’ai plus une minute à moi… » Ils ont donc toute leur vie aspiré à un repos bien mérité pour redoubler d’efforts une fois qu’ils l’ont atteint. La peur du vide ? L’incapacité à exister par soi-même ? Le regard des autres ?

Lire, penser, tailler mes rosiers, observer la nature, rencontrer des amis, me promener, écouter de la musique, discutailler de l’avenir du monde, m’occuper à ne pas faire grand-chose sans chercher à meubler le temps, au gré de mon humeur et des jours qui passent, sans autre grand projet que d’aimer ceux qui m’entourent et ce qui m’entoure, est-ce que cela aussi n’est pas vivre pleinement ?

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La retraite de Mathusalem

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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GENERATION, Le Magazine

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