J’ai pris ma retraite il y a un peu plus d’un an. Face à la réforme actuelle qui ressemble plutôt à une non-réforme et suscite une multitude de contre-réformes, je me demande si je dois me réjouir d’être passé entre les gouttes, me scandaliser de l’incapacité de tous les « partenaires » sociaux et autres décideurs de regarder la réalité en face ou aller cultiver mon potager pour parvenir à l’autosubsistance…

On peut estimer, en effet, que je fais partie de ceux qui sont passés entre les gouttes puisque j’ai pu bénéficier de ma retraite à taux plein à 61 ans et des poussières et après « seulement » 164 trimestres de cotisation. Ah, les pauvres qui vont devoir travailler au moins jusqu’à 62 ans et cotiser 172 trimestres ! Et peut-être plus encore. Mais qu’en sait-on, au fond ?

En ce qui me concerne, mon statut a changé 5 fois au regard de la retraite depuis que j’ai commencé à travailler. A cette époque tout le monde devait aller jusqu’à 65 ans (mais, bizarrement, il suffisait d’avoir cotisé seulement 150 trimestres, 37 ans et demi). Puis la gauche de 1981 a décidé que ce serait 60 pour les salariés. Mais je me suis mis en travailleur indépendant : retour à 65 ans jusqu’à ce qu’une nouvelle réforme remette tout le monde à 60 puis une autre réaugmente l’âge de départ et la durée de cotisation. Tout cela accompagné d’une baisse sensible du taux de conversion : environ 70 % du salaire dans les années 1970, plutôt 50 % aujourd’hui.

Projections douteuses

C’est pourquoi je suis toujours un peu étonné de voir les jeunes monter au créneau pour défendre leur future retraite et s’indigner de devoir peut-être travailler jusqu’à 65 ou 70 ans. Dans 20, 30 ou 40 ans, quelle sera la situation de notre pays ? Serons-nous toujours aussi riches ou complètement ruinés ? La vie continuera-t-elle à s’allonger ? Y aura-t-il du travail pour tout le monde ? Ou, au contraire, pénurie de main-d’œuvre ? Comment travaillerons-nous ? A quel rythme ? Dans quels métiers ? La notion de pénibilité, avancée aujourd’hui pour maintenir une retraite à 60 ans, aura-t-elle encore un sens ? Et l’idée même de retraite ne paraîtra-t-elle pas obsolète tant nos sociétés auront changé comme a radicalement changé en 40 ans celle où je suis né ?

Tous les petits calculs d’aujourd’hui, tous les chiffres qu’on se lance à la figure reposent sur des projections démographiques et économiques linéaires dont rien ne prouve qu’ils aient une quelconque valeur dans les décennies à venir. Et ils tiennent encore moins compte du contexte international et des changements technologiques ou sociologiques qui peuvent totalement bouleverser la donne.

Calculs économiques

Alors, « n’anticipons pas, comme disait Mathusalem quand on lui parlait de la retraite des vieux » : cette blague, due, je crois, à Fernand Reynaud, était finalement assez juste et prémonitoire. Juste, car trop anticiper ne sert pas à grand-chose et prémonitoire, car elle prévoyait le vieillissement général de nos populations. Imaginez que Mathusalem ait pris sa retraite à 60 ans, lui qui est censé avoir vécu 969 ans : 909 ans de pension à verser ! La sécu de l’époque ne s’en serait pas remise…

Notre seule urgence, aujourd’hui, c’est justement de ne pas laisser se creuser le trou de la sécu et d’arriver à un équilibre entre rentrées et sorties le plus rapidement possible. Le vrai reproche que l’on peut faire aux mesures qui viennent d’être prises, ainsi qu’à celles prises par le précédent gouvernement, c’est ne pas être assez radicales et efficaces pour régler ce problème strictement économique maintenant, par peur des réactions de la rue, de reporter à plus tard, à l’horizon 2020, ce nécessaire équilibre entre dépenses et recettes, là aussi en se fondant sur des calculs de croissance qui seront vraisemblablement contredits par les faits.

Pourtant, une fois résolue cette question pratique du financement des retraites qui focalise l’attention, nous cantonne dans des débats techniques et génère de guerres tranchées pour défendre les « droits acquis », autrement dit les privilèges de certains, on pourrait enfin passer à la vraie question : celle du vieillissement.

Vieillissement bénéfique

Comment voulons-nous vivre et travailler dans une société où nous pouvons espérer globalement devenir octogénaires, voire centenaires ? Comment gérer ce glissement temporel inédit dans l’histoire qui allonge le temps d’apprentissage jusqu’à l’âge adulte et retarde l’entrée dans la vie active (18 ans en 1970, près de 25 ans aujourd’hui) ? Comment faire vivre ensemble 4 générations et favoriser entre elles des liens de solidarité nouveaux ? Pourquoi ne penser le 3e et même le 4e âge que sous l’angle du retrait et comme une charge alors que leur montée en puissance est peut-être un moyen de transformer positivement le fonctionnement de nos économies à bout de souffle ?

Au lieu de redouter une société où les plus de 60 ans seront aussi nombreux que les moins de 20 ans, au nom de je ne sais quels principes jeunistes inavoués ou parce que cette situation nous était inconnue jusqu’alors, ne devrions-nous pas voir, au contraire ce que cela peut nous apporter à tous ?
Cette situation, d’ailleurs, est-elle si nouvelle ? L’espérance de vie, en France, en 1750 était de 30 ans, elle n’était encore que de 48 ans en 1900, un siècle plus tard elle est de 80 ans, soit une augmentation de 60 % de notre temps de vie. Non seulement nous l’avons absorbée, mais elle s’est accompagnée d’un enrichissement considérable et d’une amélioration radicale de nos conditions de vie.

Ainsi, le vieillissement nous a été bénéfique, pourquoi ne le serait-il plus ? Plutôt qu’un problème, pourquoi ne serait-il pas une solution ? Ou pourquoi, au moins, ne pas essayer de l’envisager comme une opportunité, puisque le mouvement est inéluctable ? (On peut aussi décider d’éliminer tous les vieux, mais c’est une idée, vous le comprendrez cher lecteur, à laquelle, vu mon âge, je me refuse de souscrire…)

Lire la chronique précédente :

Hors du salaire, point de salut

FavoriteLoadingAjouter cet article aux favoris
mm

Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

Category

GENERATION, Le Magazine

Tags

, , , ,