Encensés par les mêmes hypocrites qui ne leur ont pas fait de place, les jeunes de la génération Y réagissent comme n’importe quelle minorité assiégée : en se radicalisant et se refermant. Une attitude peu pérenne : en misant tout sur leur âge, ils sont condamnés à une obsolescence rapide. On est toujours le vieux de quelqu’un, chers jeunes…

Il y a un paradoxe pour les jeunes des pays riches : on les adule et on les méprise. Pour la première fois de l’histoire, la fin de la vitalité démographique couplée à l’allongement de l’espérance de vie font des jeunes une minorité. Une minorité choyée car il faut bien porter le système, payer les retraites et entreprendre ; il nous faut donc que ces quelques têtes soient bien faites, bien pleines et parées au combat.

Dans le même temps, les baby boomers ne leur ont guère fait de place et laissé un trousseau de mariage bien terne : un chômage deux fois plus important pour eux que les autres tranches d’âge, une difficulté aigüe pour se loger et une certaine atonie économique. Pour couronner l’indigeste gâteau offert aux jeunes, concédons-leur que les choix politiques dont ils disposent, peu différents, sont de nature à susciter un enthousiasme discret.

Il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas voir les problèmes particuliers qu’affrontent cette génération ; la charge est lourde, et façonne les regards que les jeunes posent sur leurs aînés. La montée en puissance des Indignés, consécutive à des mouvements tels que Génération Précaire, Jeudi Noir et autre montre face caméra le visage d’une jeunesse française en larmes ; d’un point de vue chiffré, la photo est tristement réaliste. Et encore, les larmes sont l’expression d’une douleur, donc d’une réaction. Combien de jeunes, en revanche, ne sont même plus capables de cette émotion, tant l’incapacité de se projeter dans le futur les vide d’émotions, positives comme négatives, d’ailleurs…

On sait depuis les romains que pour éviter la rébellion d’un peuple exploité il lui faut du pain et des jeux. On sait aussi que quand le système se modernise, il vend des histoires extraordinaires pour faire oublier l’ordinaire inacceptable décrit avant. Chez les communistes, cela donnait Stakhanov, pour les libéraux, c’est la génération Y… Ho, les jeunes, réveillez vous : la génération Y n’existe pas ! C’est un hoax, un fail, une énorme LOL story, sauf qu’il n’y a pas de quoi être MDR… Derrière cet énorme crack, on retrouve des storytellers, publics comme privés, qui ont promu ce non sens sociologique qu’est la Génération Y. Exit Zola, welcome Zuckerberg !

Oubliez l’intérieur délabré qu’on vous laisse et regardez la belle façade qu’on vous offre : vous, les Y Français allez conquérir le monde ! Ecoutez-les, ils vous disent surdiplômés, pluriculturels, multiples identitaires, modernes, connectés avec le monde entier (et ses environs) , capables de réfléchir de façon horizontale, et parés de tant d’autres vertus… rêvez en paix, le système vous détend, à défaut de vous attendre. Ecoutez les patrons de grands groupes quand ils s’adressent à vous, ils parlent de « talents wars », ouais, il y a une guerre des talents et ils rivalisent d’imagination pour vous attirer… Vous allez gober ça ?

Demandez leur plutôt pourquoi vous êtes deux fois plus au chômage que les autres (comme les séniors, d’ailleurs) et si vous êtes si nombreux à les intéresser, pourquoi ne vous proposent-ils que des stages, et quand ils vous embauchent en CDD, ils vous sous-paient avec, comme argument « il y en a 10 qui attendent dehors au même prix… ».

La Génération Y, les 18-34 ans d’après ce que l’on en sait, sceptique sur sa capacité à changer le monde, méfiante envers le pouvoir et la capacité au bonheur, exhibe crânement ce qu’elle est sûre de posséder contrairement aux autres : son âge. Ils vous ont monté le bourrichon sur cet âge qu’ils ont perdu mais en refusant de l’avouer : du coup, ils vous exposent partout.

La jeunesse est sur tous les écrans, tous les tubes, tous les magazines, mais ce n’est pas elle qui choisit ceux qui sont les vainqueurs de cette loterie de la misère générationnelle… Vous ne voyez pas ça et vous imaginez tous, vous aussi, vainqueur demain de cet Euromillion. Du coup, ça vous enivre et vous vous sentez invincibles. Pas de pot, c’est pas vrai. Les racistes se trompent de colère comme disait Senghor, en vous comportant en âgistes, vous aussi, vous trompez d’adversaire !

L’un des deux auteurs de cette chronique (pas de délation) né en 1979, devrait en théorie appartenir à la génération Y, mais enseignant à des étudiants nés pour certains après 1990, lui font bien comprendre que non… Des remarques telles que « le streetwear vous donne l’air jeune » sont nimbées d’une intelligence discrète(ou peut être horizontale ?), mais sont leur voie d’échange la plus courante. C’est sans importance, mais cela peut rapidement devenir problématique. Quand tout réseau se cloisonne sur des critères d’âge et de codes, on prend deux risques évidents. Primo, celui de vite être le vieux de quelqu’un. Deuxio, celui de la vacuité car à ne s’entourer que de ses semblables, on tourne à vide…

Pour finir, deux citations, une affaire de vieux sans doute. D’abord, le grand Aragon interrogé sur le vieillissement disait « je n’ai jamais eu l’âge de mon état civil », version élégante et polie, mais au fond assez similaire de ce que chantait notre maître, Georges Brassens : « Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con on est con ». C’était vrai hier, ça l’est encore aujourd’hui et bien parti, malheureusement, pour le rester demain. A bons entendeurs, s’ils ont ôté leurs écouteurs bien sûr, nous les attendons pour aller voir comment demain, ensemble, nous pourrons forcer les marionnettistes à une meilleure répartition du gâteau. Vous voyez, on reste réaliste, on demande l’impossible, rejoignez-nous !

Vincent Edin est journaliste indépendant, Bruno Humbert est président d’Equitel

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Au sujet de Muriel Jaouën

Journaliste de formation (ESJ Lille, 1990), Muriel Jaouën publie régulièrement dans le magazine de Place-Publique.Ses spécialités : économie sociale, développement durable, marketing, communication, organisations, management.

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GENERATION, Le Magazine

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