Un triste fait divers, le meurtre d’une adolescente par un autre adolescent, a récemment donné l’occasion à mes confrères de pratiquer un de leurs sports favoris : la relance du débat.
Ce sont, en général, les faits divers bien dramatiques qui sont les principaux relanceurs de débat, car le débat en question se nourrit plus d’émotion que de réflexion. Il s’agit plus de créer la polémique, toujours télégénique, que de prendre de la distance sur ce qui vient de se passer pour essayer de comprendre. On triture le fait divers pour réveiller les passions.

Celui que j’évoque avait malheureusement tout pour plaire médiatiquement : des protagonistes mineurs, un récidiviste en liberté, un crime atroce, des psychiatres à l’expertise défaillante, une justice trop lente, un secret professionnel non partagé, un internat privé. Ce qui permettait, d’un seul coup, de relancer le débat sur : la responsabilité pénale des mineurs, la récidive, la vulnérabilité des femmes face au viol, la lenteur de l’instruction, l’incompétence des experts, les limites du secret professionnel, et, pourquoi pas, le manque de surveillance et de sécurité dans les établissements scolaires, surtout s’ils sont privés (le débat public/privé sait faire feu de tout bois).

Qui est coupable ?

On a donc débattu goulûment, on n’a plus fait que cela à la télévision, à la radio, dans les journaux, sur Internet. Oubliée la dette, oublié le chômage, oubliés la récession, les attaques des marchés et les mauvaises notes des agences. Politiques, experts, psy en tous genres, juges, avocats, journalistes, policiers, voisins, élèves, citoyens ont été convoqués par tombereaux au tribunal des médias pour répondre à LA question : pourquoi ce drame est-il arrivé alors qu’il n’aurait pas dû arriver ? Sous-entendu : qui est coupable ?

Évidemment, il n’y a pas de réponse satisfaisante. Le drame n’était sans doute pas imprévisible, mais la société, en l’état actuel de son fonctionnement et de sa législation, n’avait aucun moyen de le prévenir : à toutes les étapes, le droit a été respecté. Il n’y a pas de coupables, hormis le meurtrier (encore faudra-t-il prouver qu’il est psychiquement responsable de ses actes), ni de dysfonctionnement patent. Chacun a fait ce qu’il avait à faire, à son niveau.

La seule leçon que nous aurions pu tirer du débat, c’est que nous sommes impuissants à éviter que se produisent de tels faits, sauf à enfermer à vie tous les gens que l’on estime potentiellement dangereux. Cela fait beaucoup de prisons à construire et beaucoup d’erreurs judiciaires en perspective. La justice préventive, c’est-à-dire la condamnation pour des faits que l’on pourrait commettre, est un art périlleux.

Que faire ?

C’est cette impuissance à tout prévenir qui nous est insupportable et que nous essayons de noyer dans le débat. Pour ne pas la reconnaître, nous la recouvrons de mots, d’idées, de chiffres, d’exemples, de propositions. Nous nous donnons l’impression d’agir, de faire quelque chose pour que ça ne se reproduise plus. Mais nous savons bien, au fond de nous, que cela se reproduira parce qu’on ne peut pas grand chose contre les pulsions irrépressibles d’un être humain et que nous-mêmes, un jour, avons peur d’y succomber. En ce sens, le débat post fait divers a peut-être une certaine utilité cathartique, comme un rite expiatoire qui nous permet de nous laver de la faute d’un des nôtres. Mais nous sommes là dans l’ordre du religieux, pas dans celui de la raison et du droit.
C’est pour cela que ce type d’exutoire n’est, par contre, d’aucune utilité pour faire avancer le débat et aider à résoudre les problèmes posés. Il n’en sort aucune idée nouvelle, aucune mesure efficace. Il a plutôt tendance, au contraire, à ajouter à la confusion. Au prochain crime, au prochain viol, il faudra donc relancer le débat. Ça ne sert à rien, mais ça fait de l’audimat

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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