J’avais promis, dans une précédente chronique, que je reviendrais sur l’affaire Woerth-Bettencourt quand les esprits se seraient un peu calmés. L’emballement médiatique n’est pas totalement retombé et des informations sporadiques remontent encore à la surface, mais la presse est largement passée à autre chose. C’est la règle du genre, une affaire après l’autre.

On découvre, dans celle-ci, les petits arrangements des grands de ce monde. Tu embauches ma femme et je te donne la légion d’honneur. Tu finances mon parti et je ne suis pas regardant sur tes impôts. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas pensé aussi clairement en termes de donnant-donnant. Ça fait partie des habitudes, c’est « naturel ». Raison pour laquelle les intéressés ne comprennent pas vraiment ce qu’on leur reproche. Dans leur esprit, ils n’ont fait que se plier aux règles tacites de leur milieu. C’est triste, bien peu démocratique, mais pas nouveau. Mais ce n’est pas à moi de juger sur le fond. J’espère seulement que la justice y parviendra.

Notoriété publique

De son côté, la presse s’est targuée d’avoir levé le lièvre, d’avoir révélé cette sombre affaire. Et certains de mes confrères d’entonner l’hymne bien connu : « C’est l’honneur de la presse que de dénoncer ces dérives et d’empêcher les responsables politiques de continuer leur petites magouilles dans leur coin. Heureusement que le 4e pouvoir existe. Il est le garant de la démocratie. » Ô que j’aimerais reprendre ce refrain avec enthousiasme, que j’aimerais que la presse ait ce rôle. Mais j’ai un peu de mal à entrer dans le chœur des satisfaits. Car, si on y regarde de près, mes amis folliculaires n’ont pas découvert grand-chose. Ils ont même été particulièrement aveugles. Les bizarreries gestionnaires de l’héritière de l’Oréal ? Qui en a parlé avant ces derniers événements ?

Au contraire, voilà 20 ans que chaque année les médias unanimes célèbrent avec fierté et admiration « la plus grosse fortune de France », « la femme le plus riche de France » presque un peu désolés qu’elle se soit fait coiffer récemment par Bernard Arnault. Pendant tout ce temps, personne ne semble avoir soupçonné que 17 milliards pouvaient tourner la tête d’une vieille dame et de ses épigones. Personne n’a enquêté pour savoir si une telle somme était gérée en toute légalité. Personne ne s’est non plus demandé si le fait que la femme d’un ministre du Budget s’occupe de « l’optimisation fiscale » de cette fortune pouvait constituer un conflit d’intérêt. Personne encore ne s’est étonné des largesses déraisonnables dont bénéficiait Jean-Marie Banier et qui étaient pourtant de notoriété publique. Bref, Liliane était une grande dame, amie des artistes et au-dessus de tout soupçon.

Enquête policière

Et cela aurait encore pu continuer longtemps si la tragique rivalité qui s’instaure parfois dans les familles n’avait poussé sa fille, Françoise Bettencourt Meyers, à ouvrir la boîte de Pandore. Mais elle a même fait plus que cela. C’est elle qui s’est livrée à une véritable enquête, plus policière que journalistique, d’ailleurs, en lançant une procédure d’abus de faiblesse contre sa mère, en fouillant dans ses carnets, en mettant en place, semble-t-il et quoi qu’elle s’en défende, des écoutes téléphoniques. Ce sont ces enregistrements, si ma mémoire est bonne, qui mettront en cause le ministre du Travail et tous les protagonistes de l’affaire.

Tout le mérite de « l’investigation » revient donc à Françoise Bettencourt. La presse n’a fait que voler au secours de la victoire. Elle n’a eu qu’à tirer l’écheveau.

Et même, là encore, quel est son bilan ? Peut-elle se vanter d’un quelconque pouvoir ? Monsieur Woerth n’a pas démissionné. On observera s’il résiste au prochain remaniement. Monsieur Banier « lasse » un peu madame Bettencourt, mais il garde son milliard, ses tableaux de maître et son île paradisiaque. Cette dernière régularise ses impôts, mais bénéficie toujours de son bouclier fiscal. La justice est saisie, mais elle est lente à démarrer. Prenons patience. Peut-être les « révélations » de la presse finiront-elles par avoir quelques effets ?

Nostalgie
On comprendra que je ne fais pas ce constat de carence des médias de gaîté de cœur. Je souhaiterais, sans doute de façon un peu nostalgique, qu’ils retrouvent le souffle du « J’accuse » de Zola, qu’ils redeviennent un vrai contre-pouvoir face aux excès d’élites de plus en plus impudentes et impunies. Mais je vois plus de leur part des excitations passagères qu’un travail de fond. Les journalistes ne semblent plus guère avoir les moyens, ni l’énergie, ni même l’envie de se lancer dans l’investigation. Trop long, dans une société habitée par l’urgence. Pas assez « rentable » surtout, tant en termes d’image que financiers.

 Lire la chronique précédente : Une petite plage d’information

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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Le Magazine, Médias et démocratie

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