Les pays membres et toutes les institutions de l’Union Européenne font de son élargissement aux Balkans Occidentaux( Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Macédoine, Kosovo et Albanie) un des objectifs principaux de leur politique extérieure.

Pour son premier déplacement, la baronne Ashton, « ministre des affaires étrangères » de l’Union Européenne, s’est rendue à Sarajevo, Belgrade et Prishtina. Soucieux des questions de sécurité, Washington soutient vigoureusement cette politique d’élargissement dont la capitale américaine ne supportera qu’une faible part des coûts.

Dans la course à l’adhésion, la Croatie est la mieux placée et pourrait devenir le 28ème membre en 2010 ou 2011. La Macédoine devrait suivre, qui a obtenu le statut de candidat officiel fin 2005, mais la Grèce s’oppose toujours à l’ouverture des négociations à cause de la querelle sur le nom de « Macédoine ». Les choses sont très compliquées pour l’Albanie et le Monténégro où des réformes ont bien été accomplies, mais où la lutte contre la corruption est jugée insuffisante et la stabilité politique trop fragile. Encore plus compliquée est la situation de la Bosnie-Herzégovine à laquelle les accords de Dayton ont imposé un système politique non viable. Quant au Kosovo, il doit se doter d’un appareil d’état moderne.

Peut-on se fier au pouvoir serbe ?

Au centre des Balkans Occidentaux, la Serbie pose un problème de fond. L’année 2010 a débuté sous d’heureux auspices. L’Accord de Stabilisation et d’Association ( ASA) est débloqué et le régime des visas libéralisé. En décembre 2009, Belgrade a déposé sa candidature à l’UE. Quand elle sera acceptée, les négociations, chapitre après chapitre, devraient réduire les obstacles institutionnels incompatibles avec l’acquis communautaire ( la dépendance de la Justice, l’opacité du financement des Partis, les restrictions à la liberté d’investigation, la lenteur des privatisations, une corruption endémique, la confusion entre le politique et l’économique, etc…). Aidée de la Commission, l’administration serbe, qui sait être efficace, est en mesure de réaliser les indispensables modifications.

Les motifs d’inquiétude ne viennent pas de là. La vraie question est de savoir si le pouvoir serbe est sincère dans sa démarche vers l’UE, s’il est prêt à adopter les valeurs et les normes européennes et à les mettre en pratique? On peut en douter, tant est grand l’écart entre les déclarations officielles et les décisions prises ! .

Les raisons d’en douter

  Belgrade ne respecte pas certains des principes fondamentaux de la construction européenne : la souveraineté et l égalité des Etats, la non-ingérence, le refus de la violence et la coopération régionale.

  Les pays voisins ayant reconnu le Kosovo sont les cibles de vexations diverses. En décembre, le président Tadic, ignorant les institutions européennes compétentes, a averti que Belgrade protégerait ses minorités dans toute la région. Sa prétention rappelle fâcheusement l’esprit de la « Grande Serbie ». Comme si la Yougoslavie existait toujours, la Serbie se positionne déjà en leader régional, alors qu’elle ne joue pas le jeu de la coopération régionale.

  Belgrade sabote systématiquement la gestion du Kosovo par les autorités locales et les institutions internationales. Elle entretient sur place des structures parallèles administratives, judiciaires, policières, médicales, universitaires et scolaires. N’ont pas été restitués les documents officiels dérobés en 1995 (registres d’état civil, archives judiciaires, actes domaniaux, cadastres, titres de propriété). Les retraites des Albanais ne sont pas versées. Des pressions sont exercées sur les Serbes locaux lors des consultations électorales. Et les responsables albanais sont systématiquement dénigrés depuis qu’ils ont proclamé leur indépendance en février 2008. Dans le domaine économique, au mépris de l’Accord de libre-échange centre européen (CEFTA), la circulation des marchandises portant le sceau des douanes kosovares est bloquée.

Belgrade se targue de défendre son intégrité territoriale uniquement par des moyens pacifiques: la diplomatie et le recours à la Cour de Justice Internationale. Mais, nombre de ses initiatives sont autant de violences exercées sur les habitants – tous les habitants – du Kosovo.
En novembre 2009, le président Tadic a inauguré une base militaire, « JUG », sur la frontière avec le Kosovo. Là où il fallait des policiers et des douaniers en renfort, Belgrade a envoyé des soldats. Dans ces conditions, on ne peut pas dire que la menace militaire n’existe plus. Les autorités serbes agissent comme si elles cherchaient à exaspérer les Albanais, à les pousser à commettre des violences pour dénoncer ensuite leur immaturité.

Les conditions de l’élargissement aux Balkans occidentaux

Aux critères de Copenhague (démocratie, économie de marché, reprise de l’acquis communautaire) à remplir pour l’élargissement, les membres de l’UE, au sommet de Zagreb en 2000, ont ajouté pour les Balkans occidentaux trois conditions spécifiques: collaboration avec le TPIY , coopération régionale et respect des Accords de paix de Dayton.

Belgrade a bien amélioré sa coopération avec la Justice internationale. Elle a fini par transmettre des documents officiels sensibles dont les carnets du général Ratko Mladic. Mais elle ne l’a toujours pas livré ainsi que Goran Hadzic. Selon le procureur général du Tribunal, Serge Brammertz, ceux-ci se cachent en Serbie où , a t-il expliqué, « un groupe très limité de personnes les recherchent tandis qu’un groupe significatif (de sympathisants) les aident à se cacher ». Environ 60% des Serbes sont opposés à la livraison de Mladic – un héros pour certains. En visite à Belgrade, le 13 mai dernier, Serge Brammertz a réitéré sa présomption: « Mes collaborateurs et moi-même n’avons pas raison de penser que Mladic soit ailleurs qu’en Serbie. Il n’y a pas d’alternative à l’arrestation de Mladic et de Hadzic », a-t-il ajouté.

Cette propension au populisme des responsables et des leaders serbes s’accorde avec leur refus de reconnaître la responsabilité première de la Serbie dans la destruction sanglante de la Yougoslavie. Puisque des crimes ont été commis de part et d’autre ( ce qui est vrai ! ) en nombre équivalent ( ce qui est faux ! ), Belgrade en déduit qu’il faut abandonner les poursuites internationales et laisser les Etats juger leurs criminels.

Ce déni fait peser un risque sur les relations futures entre les Etats. Si la Serbie s’installe dans le mensonge, elle ne sera pas le partenaire de paix qu’attendent l’Europe et les Balkans. Elle vient de réaffirmer une fois de plus sa volonté de réécrire l’histoire à son avantage en poursuivant 18 dignitaires de l’Etat bosnien en poste en 1992, pendant la guerre, dont l’ancien ministre bosniaque Ejup Ganic, arrêté à la demande de Belgrade à Londres, le 1er mars, pour crimes non confirmés par le TPIY et ayant eu lieu à Sarajevo, donc hors de Serbie.

Le pouvoir serbe rechigne aussi à reconnaître le génocide commis à Srebrenica en juillet 1995 par des militaires serbes, alors qu’elle été condamnée en 2007 par la Cours de Justice Internationale (CIJ) pour avoir failli à son devoir de le prévenir et de le punir. La loi introduite par le président Tadic et votée par le Parlement, le 1er avril, qualifie de « crimes » les actes perpétrés en 1995. Les parlementaires n’ont pas pu aller au-delà.

Il serait temps pour les membres des instances européennes et pour tous ceux qui aspirent à la réunion de l’Europe, de rappeler aux dirigeants et aux intellectuels serbes qu’une des grandes valeurs de la culture européenne – valeur héritée du Christianisme et des Lumières – est la capacité pour un pays d’effectuer un retour critique sur son passé .

Autre difficulté, les 27 divergent sur les modalités de l’intégration de la Serbie. Certains voudraient que la procédure soit accélérée, voire assouplie. La Grèce, la Roumanie et même l’Autriche ont proposé l’année 2014 pour l’entrée dans l’UE de tous les Balkans occidentaux. Objectif irréaliste et même dangereux. La précipitation et la complaisance conduiraient à des intégrations au rabais. Serait renouvelée l’erreur commise avec la Roumanie et la Bulgarie. L’élargissement ne serait bénéfique pour tous que si les négociations sont conduites calmement, au rythme des réformes et de leur application ; en tenant compte aussi des modifications des comportements des acteurs politiques et des animateurs de la société civile

L’EU n’a pas à rattraper un retard qui, pour la Serbie, est imputable aux Serbes eux-mêmes et tout particulièrement à Vojislav Kostunica qui était aux commandes de leur pays de 2000 à 2008 et dont les décisions étaient inspirées par son nationalisme, son hostilité à l’égard de l’Occident et sa méfiance vis à vis de l’Europe.

À partir de 2006, date à laquelle l’opinion publique serbe commença à se tourner vers l’Europe, les 27 ne cessèrent de faire des avances à Belgrade dans des domaines sensibles; le Monténégro, l’ASA, un accord politique intérimaire, les voyages, etc … Un début de réponse positive ne fut donné qu’après les législatives de mai 2008 et l’arrivée au pouvoir de Boris Tadic et d’une équipe politique qui se déclarait « pro-européenne ».

L’engagement européen et le pacifisme de la Serbie seront testés en Bosnie-Herzégovine où réside le vrai danger pour toute la région. Milorad Dodik, leader de la Republika Srpska (RS), s’oppose farouchement aux réformes qui rendraient l’Etat opérationnel mais réduiraient les prérogatives de la RS. Son objectif est de renforcer l’autonomie de l’entité serbe, conformément aux rêves de certains qui verraient dans l’indépendance de la RS et ensuite son rattachement à la Serbie, une compensation à la perte du Kosovo. Serait ainsi réalisée une version réduite de la « Grande Serbie » Or, Belgrade observe une attitude équivoque à l’égard de Milorad Dodic. Certes, Tadic se déclare en faveur de l’unité de la B-H., mais il ne prend pas ses distances avec les dirigeants de la RS. qui travaillent à son éclatement.

Belgrade doit changer son comportement

Avant d’accorder à la Serbie le statut de candidat à l’UE et d’ouvrir les négociations d’adhésion, il convient de demander à ses dirigeants de clarifier leurs intentions et de changer certains de leurs comportements.

 En premier lieu, Belgrade doit modifier son langage diplomatique. Avec l’UE, les responsables serbes parlent « d’adhésion » et avec les Etats-Unis, de «coopération », alors que dans les entretiens bilatéraux et les réunions internationales, ils critiquent sévèrement les pays qui ont reconnu le Kosovo. Ils les accusent de mettre en danger l’ordre mondial en violant la loi internationale ; accusation qui est sans fondement car il n’existe aucune Convention internationale portant sur la reconnaissance d’un Etat. Ce double langage, contradictoire et polémique, n’est pas acceptable. Peut-on ouvrir les portes de l’UE à un candidat qui médit de ses membres ?
– Ensuite, Belgrade doit cesser d’entraver le développement institutionnel et économique du Kosovo ainsi que ses relations avec la société internationale.

  Enfin, signataire des Accords de Dayton, la Serbie est garante de l’intégrité territoriale de la B-H. Elle tiendrait ses engagements et deviendrait un vrai facteur de stabilité en s’opposant clairement aux initiatives isolationnistes de Milorad Dodik. La Croatie a donné l’exemple. Aux Croates de la Posavina et de l’Herzégovine ( deux provinces de la Bosnie-Herzégovine) qui voulaient se rattacher à la Croatie, Zagreb a répondu que leur avenir était en Bosnie.

Afin d’accueillir la Serbie, comme elle souhaite le faire, c’est-à-dire avec chaleur et confiance, l’UE doit être certaine que celle-ci est acquise à la réconciliation régionale et à un avenir partagé dans l’égalité avec ses voisins. Elle doit être sûre qu’elle n’est plus la Serbie de Slobodan Milosevic ni celle de Voijlav Kostunica.

*ancien ambassadeur de France en Croatie

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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GEOPOLITIQUES, Le Magazine

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