En dehors de l’aspect écologique et de la popularité de la mesure pour les usagers, en particulier les jeunes, la gratuité aurait un impact non négligeable sur la vie sociale.

Les faits sont là : Un an après la mise en place d’un service de transports en commun totalement gratuit dans toute la communauté d’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile, l’heure est au bilan. Les édiles locaux observent une fréquentation record et un service apprécié par les usagers. En dehors de l’aspect écologique, la gratuité aurait un impact non négligeable sur la vie sociale. C’est ce qui ressort des résultats d’une enquête sociologique*, rendus publics le 18 mai, qui tente de mesurer l’impact qualitatif du passage à la gratuité, pour savoir ce que les habitants en pensent vraiment.

Réunis au pôle transport d’Aubagne pour fêter l’anniversaire du passage à la gratuité dans toute la Communauté d’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile (CPAE), le président de la communauté, Alain Belviso, et son vice-président et maire d’Aubagne, Daniel Fontaine, rappelaient qu’il y a
un an la décision de gratuité suscitait autant d’inquiétudes que d’enthousiasme.

Aujourd’hui, le bilan de l’étude menée par les instituts Wei et Carniel* donnent raison aux enthousiastes. « On pense souvent que ce qui est gratuit n’a pas de valeur, remarque le sociologue Alain Mergier. Or, pour les habitants que nous avons interviewés, la gratuité produit un effet de valorisation des tran

sports en commun et du territoire de l’agglomération.» Désenclavement des villages, stimulation des activités marchandes et non marchandes, présence de piétons dans les centres-villes: le sociologue évoque la mise en place d’un cercle vertueux. Comme les transports sont gratuits, on les prend plus, ce qui permet de réanimer le territoire, en invitant les habitants à se mélanger plus souvent. Ainsi, 80% des usagers considèrent que la gratuité a rendu l’utilisation des bus plus conviviale.

De manière générale et la chose semble évidente, rendre les transports gratuits est très populaire. Surtout chez les jeunes qui représentent près de 32% des nouveaux usagers. Pour les sociologues qui ont suivi l’expérience d’Aubagne, « les jeunes ont l’impression que cette mesure a été prise pour eux et que c’est un cadeau qui a un impact immédiat en termes financiers et en termes d’autonomie ». C’est peut-être aussi une solution aux incivilités dont sont victimes les transports. Si aucun chiffre ne peut être avancé, les conducteurs d’autobus n’ont constaté aucune augmentation des problèmes. Par ailleurs, les élus peuvent se réjouir: l’enquête révèle que le choix de passer à la gratuité est vu comme une manifestation de « courage politique », avec une sensation de « savoir où va l’argent public »

Six autres villes françaises pratiquent la gratuité totale des transports en commun. Colomiers (près de Toulouse) et Compiègne (Oise), la pratiquent depuis les années 70. Plus récemment, les municipalités de Vitré (Ille-et-Vilaine), Châteauroux et Issoudun (Indre), ainsi que Mayenne (Mayenne) se sont lancées dans l’aventure.

Pour les spécialistes, la gratuité n’est pas une politique en soi, mais un outil parmi d’autres. Plus un réseau est grand, plus il est complexe, plus les investissements sont lourds, plus la gratuité est difficilement envisageable « , affirme Jacques Donati, du réseau lyonnais de transports (TCL). En revanche, ce qui est vrai pour une transporteur l’est peut-être moins à l’échelle d’une collectivité. L’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) met ainsi en évidence les couts cachés que font subir à la collectivité les nuisances automobiles. « Par exemple, si un particulier pose du double-vitrage sur ses fenêtres pour atténuer le bruit de la circulation, c’est un coût externe, qui n’est pas supporté par l’automobiliste » explique Nathalie Martinez, économiste au département organisation des transports de l’Ademe.

Le coût des assurances, des accidents, de la pollution…toutes ces dépenses militent pour la gratuité. En outre, la billetterie qui est une dépense improductive ne constitue qu’une petite partie des recettes de la régie, les 70 à 80% sont déjà couverts par la fiscalité de l’état. Plusieurs possibilités existent pour rendre la gratuite équilibrée. : fiscalité locale, augmentation de la part payée par les employeurs, vignette auto, création d’une taxe sur l’essence, augmentation des tarifs publicitaires justifiée par l’augmentation de la fréquentation.

Pour les écologistes, la gratuité permettrait de diminuer le coût global des transports publics collectifs urbains pour la collectivité, par la suppression de tout le système d’émission et de contrôle des billets ; d’encourager l’utilisation par tous de ces moyens de transport au détriment de la voiture écologiquement beaucoup plus coûteuse ; de faciliter l’accès des poussettes, des handicapés et des cyclistes du fait de la suppression des tourniquets ; de développer le système vélo + rail et tout un maillage de circulations douces ; de cesser de mettre en situation de marginalité les plus faibles et de fabriquer des « délinquants pour rien » (les jeunes qui passent pardessus les tourniquets) ; de diminuer le climat de violence dû aux contrôles.

A Aubagne, les 2/3 des personnes interrogée estiment que la gratuité est possible grâce à la bonne gestion de l’agglomération et à l’accroissement des ressources provenant des entreprises. Du côté des élus, on assure d’ailleurs que la mesure n’a pas eu d’impact sur l’imposition des contribuables, le passage à la gratuité étant en partie financé par le versement transport entreprise. Certes, les PME de la ville ont du faire face à une forte augmentation de leur taxe. Mais cette augmentation accompagne en fait l’évolution démographique de l’agglomération, qui a récemment dépassé les 100 000 habitants. Celle-ci est compensée par une baisse de la taxe professionnelle.

Après l’analyse sociologique, une étude sur l’impact écologique devrait suivre. A priori, on pourrait déjà noter une réduction du trafic automobile, car 18% des personnes interrogées expliquent qu’elles n’auraient pas pris le bus s’il n’était pas gratuit, et parmi elles, 63% auraient utilisé un moyen de transport « polluant ».

La gratuité en chiffres:

 2 968 650 voyageurs transportés entre le 15 mai 2009 et le 31 mars 2010

 + 90% de fréquentation au premier trimestre 2010 (par rapport au premier trimestre 2009)

 88% des usagers satisfaits de la gratuité des transports

 20% de nouveaux passagers

 18% des usagers n’auraient pas pris le bus s’il n’était pas gratuit, 63 % choisissent d’abandonner un véhicule plus polluant

 12 millions d’euros consacrés aux transports en commun dans le budget de la CPAE, contre 10 millions avant la gratuité
5 millions d’euros de taxe « Versement transport » prélevée sur les entreprises de plus de 10 salariés, contre 2 millions avant la gratuité

*l’Institut Carniel a distribué 913 questionnaires à bord des bus. Ensuite, du 8 au 10 avril, l’institut Wei a organisé six tables rondes de trois personnes, réunissant des jeunes de 16-25 ans, des actifs de 25-50 ans et des commerçants. Enfin, une enquête par téléphone a été réalisée du 20 au 24 avril et du 18 au 22 mai, auprès de 600 personnes.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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