Anis Bouayad propose dans son livre « Changer de regard, pour voir le monde qui vient » (à paraître) l’avènement d’un monde nouveau fondé et structuré par une autre forme de profit : le profit de la solidarité.
(Bonnes feuilles)

Les transformations et mutations en cours sont génératrices de turbulences, mais elles sont également grosses de promesses. A la croisée des chemins, deux options sont alors équiprobables.

La première consisterait à gérer les tumultes inhérents à la société de marché en en rabotant les aspérités et en en atténuant les excès.

La seconde voie consisterait à opter pour la rupture en pariant sur un autre modèle de développement, un autre mode de raisonnement, un autre style de vie et une autre vision du monde.

Au vu du nombre et de l’importance des turbulences, la première option, conservatrice, paraît inappropriée au regard d’un système atteint dans ses tréfonds, à l’endroit duquel la défiance et le rejet se généralisent. Quant à la seconde option, elle suppose l’avènement d’un monde nouveau fondé sur une autre logique, en partie déjà au travail, à savoir la logique du quaternaire.

L’ère géologique appelée quaternaire « est caractérisée par une succession de grandes glaciations et par l’apparition de l’homme ». Par analogie, le quaternaire du XXIème siècle résulte de bouleversements majeurs, consécutifs au phénomène de rupture. Il enfante une nouvelle société.

Alors que les sociétés agraires ou primaires relevaient d’une économie de subsistance, que la société industrielle ou secondaire était basée sur l’échange de biens matériels et que la société financiarisée ou tertiaire est fondée sur les flux de services marchands, la société quaternaire y rajoute l’économie sociale pour les personnes. Comme les poupées russes, le quaternaire intègre les secteurs primaire, secondaire et tertiaire, tout en les enveloppant et enrichissant de sa propre dimension.

Enfin, comme son nom le laisse indiquer, la société quaternaire ne se résume pas en la seule économie. Elle embrasse le politique et le géopolitique, le sociologique et le culturel, sans oublier la démographie et l’écologie.

La satisfaction, largement acquise dans les zones développées, des besoins primaires, secondaires et tertiaires, avive de nouveaux besoins. Outre les besoins primaires, secondaires et tertiaires, la société quaternaire vise à combler le désir de l ‘éthique, de la solidarité, de la responsabilité, de l’utilité collective, de la plus-value sociale et de l’implication.

Ni magique et ni classique, le quaternaire relève d’une autre logique et se réclame de nouveaux principes. C’est ainsi que le quaternaire apparaît fondé et structuré autour de quatre pivots : solidarité, profitabilité, utilité et mixité.

L’Ile Maurice présente le visage souriant de ses belles plages et de ses hôtels pour touristes fortunés. Mais, au-delà de cette image de façade, ce petit pays incarne à une échelle certes réduite, ce que pourrait être une société quaternaire.

Après avoir connu une double colonisation, française et britannique, l’Ile Maurice est aujourd’hui peuplée par des descendants d’Africains, de Malgaches, d’Indiens, de Chinois et de Blancs. Le métissage ethnique a donné lieu à une profonde hybridation culturelle et sociale. De même, le développement de l’Ile a habilement surfé sur les grandes vagues économiques : de la production agricole et sucrière à l’industrie textile, du textile au tourisme, du tourisme à la finance, et de la finance aux services dans les technologies de l’information-communication.

L’Ile Maurice a pu ainsi se déployer dans plusieurs secteurs, avec des priorités évolutives suivant sa stratégie et ses ambitions.

Pour ce faire, l’Ile a su faire vibrer la corde sensible des deux anciennes puissances coloniales, la France et le Royaume-Uni. Elle a également su négocier un statut privilégié auprès de l’Union européenne. Parallèlement, l’Ile Maurice a su attirer les capitaux et les savoir-faire de son grand voisin, l’Afrique du Sud, tout en continuant à œuvrer pour le développement d’une communauté économique avec ses voisins de l’Océan Indien et de l’Afrique australe. Enfin, fort de la composition de sa population, le pays a su nouer des liens privilégiés avec l’Inde d’une part, et la Chine d’autre part.

L’ile Maurice se présente comme le porte-avions de ces grands pays, dans une zone – l’Afrique – jugée prioritaire tant pour ses matières premières et son potentiel de développement, que pour son importance géostratégique. C’est pourquoi la Chine a choisi l’Ile Maurice pour un investissement gigantesque, en voie de finalisation, visant à édifier une ville pour ses entreprises et ses ressortissants investis dans ses nombreux projets en Afrique.

L’Ile Maurice paraît s’inscrire avec bonheur dans l’ère nouvelle, puisque beaucoup d’ingrédients du quaternaire semblent prendre corps dans le parcours de ce petit pays. En mettant en avant diversité et pluralité, l’identité par l’altérité est manifeste, aussi bien à l’intérieur de l’Ile qu’avec ses alliés privilégiés, à commencer par la France, l’UE, la Chine et l’Inde.

De même, le jeu de pouvoir emprunte plus à l’influence qu’à la puissance, et la coopération est préférée à la confrontation. Quant à la conscience de l’extériorité et de son importance, l’une et l’autre semblent être à base de la politique suivie, avec un goût marqué pour la supranationalité. Abondamment utilisée, la supranationalité est acceptée, sinon recherchée, parce qu’elle est gage de souveraineté. Il est vrai que la solidarité reste plus affirmée au sein de chaque communauté qu’entre communautés, ou avec les pays voisins.

Au-delà de l’Ile Maurice, le quaternaire se matérialise, même imparfaitement, à une autre échelle, celle de l’Union européenne. Quand bien même l’alliance entre vingt-sept pays européens peut-elle paraître chaotique et parfois crispante, il n’en demeure pas moins vrai qu’il s’agit là d’une démarche inédite. D’autant plus inédite qu’elle se déroule dans un espace où se sont déroulés au cours des siècles des conflits sanguinaires et récurrents, et où la barbarie s’est parfois exprimée sans retenue.

Aujourd’hui, l’Union européenne pratique, certes partiellement, la solidarité, la supranationalité et l’extériorité. Les vingt-sept membres de l’Union éprouvent, même confusément, l’altérité, ainsi que le pouvoir fondé sur le maillage et le partage, et non pas celui basé sur la violence et la puissance. Bien sûr, ces divers éléments du quaternaire semblent pratiqués ou adoptés avec réticence, inadvertance ou maladresse. Pour que le quaternaire puisse s’exprimer dans sa plénitude, il faudrait en prendre conscience et l’intégrer dans un projet volontariste, visant à donner corps et substance à l’alliance européenne. L’Union aura alors réussi à conjurer ses démons et juguler ses défauts.

Des prémices de l’Ile Maurice aux promesses de l’Union européenne, il importe d’en tirer parti : le quaternaire est une utopie atteignable.

Par utopie, il ne faut entendre ni chimère ni rêverie, encore moins regret ou nostalgie, mais un projet qui souscrit au réel et s’inscrit dans l’avenir. L’utopie du quaternaire est réalisable dans la mesure où elle fait la conjonction entre le rêve et la réalité, le désir et la réalisation, le souhait et le projet. Mais, il importe que le projet du quaternaire ne fasse pas système. Le quaternaire n’a nul présomption à s’ériger en « ordre absolu » ; il n’a nul revendication ou prétention à remanier la nature ou corriger l’homme , sous prétexte que celui-ci serait intrinsèquement mauvais ou médiocre . L’utopie du quaternaire ne stipule pas un « homme nouveau », mais un homme qui travaille à conjurer sa tendance à la myopie et son inclinaison à l’apathie. Le quaternaire est un horizon fondé sur un projet perfectible, mais qui ne se défie nullement de l’Histoire, bien au contraire. C’est à ce prix que l’utopie quaternaire sera réalisable.

L’avènement d’une société quaternaire ne se fera qu’au prix d’une révolution mentale, comportementale et culturelle.

Il conviendrait de considérer autrement le profit. Le profit exclusivement matériel, pécuniaire, récurrent, maximisé, évalué au trébuchet et, pour finir, déifié. Ce profit-là devrait être récusé. Certes, l’homme semble avoir besoin du profit, mais pas nécessairement d’un profit-totem, érigé en icône et en principal marqueur social. Le profit devrait être regardé comme une face d’une même médaille, dont l’autre face est incarnée par la solidarité.

Solidarité entre les hommes, solidarité avec le vivant, solidarité ayant conscience des écosystèmes et solidarité projetée dans le temps, tenant compte des générations et écosystèmes à venir. Il faudrait néanmoins prendre garde à ne pas instituer la solidarité en nouvelle déesse tutélaire. Pas plus le profit n’est un horizon, la solidarité n’est une religion. Le quaternaire stipule l’égale considération du profit et de la solidarité afin de regarder l’un à travers le prisme de l’autre. La société quaternaire est fondée et structurée par une autre forme de profit : le profit de la solidarité.

Alors que l’ère industrielle s’estompe et l’ère des technosciences s’annonce, les convulsions qui en résultent peuvent être appréhendées, maîtrisées et utilisées. Faute de quoi, on encourt ici ou là le risque, au mieux d’être encalminé, au pire d’être emporté par un monde en cours de retournement.

Avoir prise sur son espérance ou donner prise aux turbulences, tel est le choix. Un choix qui consiste à vouloir et à tenter de préempter l’avenir. Pour ce faire, la seule posture qui vaille est celle de l’intelligence du nouveau monde, et par-delà, du dépassement, de la transgression et de l’utopie. Mais, une utopie rendue compréhensible et désirable, et de ce fait, réalisable.

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