Mercredi 10 mars 2010

S’il y a un domaine où je n’aurais pas aimé exercer mon activité journalistique, c’est bien celui de commentateur boursier !

Bien sûr, il y a la figure tutélaire de l’immarcescible Jean-Pierre Gaillard, qui, comme Johnny Halliday, après avoir faire sa tournée d’adieux officielle en 2004 pour cause de retraite, ne cesse de revenir sur les ondes pour des chroniques enjouées dont lui seul a le secret.

Il a érigé le commentaire boursier en un art oratoire, sorte de Démosthène du CAC 40, capable de plaider n’importe quelle hausse avec les mêmes arguments que la baisse qui va suivre.

Mais c’est bien le seul spécialiste de la bourse dont on ait retenu le pseudonyme (puisqu’il s’appelle Bernard Tixier, de son vrai nom). Les autres œuvrent comme des soutiers anonymes en attendant sans doute de devenir de « vrais » journalistes économiques, un peu comme un localier, photographe d’inaugurations de chrysanthèmes, rêve d’être grand reporter à l’autre bout du monde.

Mais notre métier ne compte pas que des Harry Roselmack ou des Laurence Ferrari. Nous sommes 37 307 encartés en 2009, auxquels il faut ajouter celles et ceux qui ne tirent pas assez de revenus de leur activité dans la presse pour avoir la reconnaissance officielle du SNJ (Syndicat national des journalistes), mais continuent de se considérer comme journalistes (et le sont-ils moins, du fait qu’ils n’ont pas la carte ?).

Combien sont connus du grand public ? 20, soit 0,0005 % ? Sans doute même pas. Il me semble que peu de Français seraient capables de citer spontanément le nom d’une dizaine de journalistes.

Il faut donc rester modestes, et pour travailler, accepter le purgatoire d’un passage aux commentaires boursiers. Ou plutôt d’un enfer, à mes yeux. Car que dire, tous les jours que dieu fait, sauf justement celui du seigneur, des aléas de la bourse ? Prenons aujourd’hui, au moment même où je rédige cette page de mon journal, soit le 10 mars à 11 heures. Il ne se passe rien à la bourse qui « fait du surplace », titre le site de L’Express/L’Expansion.

Comment parler d’un non-événement, du vide, du néant ? C’est contraire aux principes mêmes de la pulsion journalistique qui ne se déclenche, on le sait, que pour les trains bloqués par la neige (et qui donc arrivent en retard).

Et finalement, je reste admiratif devant les trésors d’imagination développés par mes collègues. « Les places financières parisiennes suivent exactement le même chemin que l’Asie ce matin. », informe, si j’ose dire, Le Figaro.fr. Merveille de remplissage ! En écrivant « les places financières parisiennes » au lieu de « la bourse », on gagne deux mots, et si on est un pigiste payé au signe, c’est précieux. Au passage pourquoi le pluriel ? Je ne sache pas qu’il y ait plusieurs places financières à Paris. Mystère de la rhétorique spécialisée. Ça doit faire plus riche (et 3 signes de plus).

Continuons notre commentaire de texte : « suivent exactement le même chemin que l’Asie ce matin ». Quel chemin ? La suite du texte le dit : « Au Japon, le Nikkei a à peine bougé pendant la séance ». Suivre un chemin sans bouger, c’est fort ? Mais y a-t-il un rapport de cause à effet ? Rien ne le dit. Ils suivent seulement le même chemin, mollasson, comme les deux personnes qui viennent de passer sous ma fenêtre, mais le Nikkei un peu avant le CAC 40, ce qui permet de s’y référer.

Ne nous acharnons pas sur le Figaro, Les Échos ne sont pas en reste : « La Bourse de Paris oscille autour de l’équilibre dans un marché qui poursuit sa consolidation après une progression de 55 % par rapport au plus bas de 6 ans touché le 9 mars 2009. La tendance est à la fois soutenue par la légère progression de New York hier soir et freinée par la persistance des craintes sur la dette souveraine de plusieurs États européens. » Je cite en entier ce morceau de bravoure. Le mémorialiste des taux parvient à interpréter l’immobilité comme une consolidation et en veut pour preuve optimiste une progression de 55 % depuis l’année dernière (comme si la bourse n’avait pas fait du yoyo depuis).

Pourquoi cette référence à l’année dernière et cette échelle de temps qui la compare à un plus bas depuis 6 ans. En quoi est-ce significatif ? Sans doute faut-il être un spécialiste pour le comprendre. Le scoliaste embraye d’ailleurs sur une autre explication qui n’a plus rien à voir, mais n’en est pas moins d’une finesse d’analyse irréprochable. Cette fois-ci la tendance ne suit pas le chemin matinal de Tokyo, mais celui emprunté hier par New York qui lui apporte son soutien dans son immobile avancée. Si bien que poussée d’un côté et freinée de l’autre, on comprend qu’elle ne puisse se mouvoir…

C’est que des craintes persistent ! Nous entrons là dans le lourd chapitre de la psychologie boursière qui utilise tous les ressorts de la double contrainte, des prophéties auto-réalisatrices, du panurgisme et autres boucles de rétroactions.

Car les marchés, les investisseurs et leurs mains invisibles semblent en effet être régulièrement les proies de ces maladies de l’esprit. En tout cas, on a du mal à voir chez eux un fonctionnement parfaitement raisonnable. Mais au lieu d’admettre que les investisseurs sont, la plupart du temps, soit des bœufs qui suivent le mouvement sans comprendre réellement ce qui se passe, soit des cyniques à la recherche d’une martingale spéculative introuvable, mais quelquefois juteuse, au hasard du jeu, et qu’en réalité que plus personne ne maîtrise rien, les folliculaires boursiers s’acharnent à donner du sens à ce qui n’en a guère.

C’est ainsi qu’une « bonne statistique », comme la réduction du chômage, peut aussi bien faire baisser la bourse, car « les marchés redoutent une inflation salariale », justifiera doctement l’analyste, que la faire monter « parce les investisseurs sont rassurés par le plein emploi », justifiera tout aussi doctement le même, selon la tendance qu’il découvrira. Effet identique avec une annonce négative. Qu’une grande entreprise annonce des pertes fait en général baisser l’action. Là l’explication est simple : « perte de confiance ». Mais pour peu que le cours grimpe quand même, ce qui arrive parfois, on affirmera que ces mauvais résultats sont perçus comme un assainissement de la situation de l’entreprise ce qui a redonné confiance en elle…

Je suis bien injuste que de me gausser ainsi de mes confrères. Car que peuvent-ils faire d’autre que se livrer à cette exégèse permanente et contradictoire de l’indéchiffrable Torah qu’est aujourd’hui la bourse, sinon se taire et n’avoir plus de travail ? Ils sont les prêtres d’un culte insensé et abstrait, et servent religieusement une mécanique divine depuis longtemps éloignée des hommes. Les hausses et les baisses dépendent plus aujourd’hui d’algorithmes mathématiques et de réseaux d’ordinateurs que d’une quelconque volonté humaine.

Contrairement à l’image qu’on veut en donner, les traders ne gouvernent pas les ordinateurs, ils obéissent – plus ou moins habilement – à leurs calculs. Certes, algorithmes et ordinateurs sont programmés par des humains, mais il arrive que les créatures échappent à leurs créateurs. Comment expliquer autrement la crise des subprimes, sauf à penser que les fameux investisseurs (certains, pas tous) se sont volontairement ruinés ? Simplement, ils ont été incapables de comprendre vers où les entraînait la sophistication du montage numérique qu’ils avaient mis en place. Ils voyaient seulement qu’il leur rapportait beaucoup d’argent, jusqu’à l’absurde d’un système voué à sa seule logique interne. Une machine n’a pas d’états d’âme, elle va jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Les journalistes boursiers ont-ils conscience que ce à quoi ils tentent d’apporter du sens est le résultat de calculs de micro-processeurs liés entre eux par Internet ? Sans doute pas, car alors ils laisseraient leur place à des informaticiens qui seraient mieux à même de nous livrer les bonnes explications : telle hausse est due au fait qu’un programme déclenche une alerte quand telle action atteint tel niveau ; et si elle est immédiatement suivie d’une baisse, c’est qu’un autre système a repéré l’alerte à la hausse et a mis en route un processus de vente massive pour engranger des bénéfices.

Mais au fond, tout cela a-t-il de l’importance ? Car qui lit ou qui écoute sérieusement les commentaires boursiers ?

lire la Chronique précédente :

H1N1 : « La clarté est le vice de la raison »

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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ECONOMIE

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