L’équipe de Place Publique est fière et heureuse de vous informer que le film « Le Tunnel, le secret du siège de Sarajevo », écrit et réalisé par deux de nos collaborateurs, Nedim Loncarevic et Yan de Kerorguen, a reçu le « Laurier Grand reporter-Prix Patrick Bourrat », le lundi 15 février 2010

L’histoire

L’une des plus grandes méprises de la guerre en Bosnie-Herzégovine est d’avoir fait croire que les habitants de Sarajevo, assiégés entre 1992 et 1995, pendant 44 mois par les séparatistes serbes, avaient été sauvés de la famine par le pont aérien de l’ONU. Les faits obligent à corriger cette erreur. Ce ne sont pas les Nations Unies qui ont sauvé la ville, c’est l’ingéniosité de ceux qui ont fait que, grâce à un tunnel de 800 mètres de long, la ville fut approvisionnée en vivres et en munitions. Ainsi la capitale de la Bosnie a-t-elle pu résister à l’agression.

Souvenons-nous : au printemps 1992, les troupes serbes débutent le siège de Sarajevo. Les nationalistes, sous les ordres du Général Ratko Mladic et du chef du Parti démocratique serbe de Bosnie (SDS), Radovan Karadzic, pilonnent la ville et empêchent son ravitaillement en nourriture, électricité, eau, carburant. Leurs dirigeants pensent obtenir la reddition de la ville en quelques jours. Le pont humanitaire mis en place sur l’aéroport de Sarajevo est constamment interrompu. C’est le combat de Goliath et David. La guerre d’une armée « ex-yougoslave », aux ordres de Belgrade, contre des civils bosniaques. Pourtant Sarajevo résiste. Le siège durera trois ans et demi.

Ce film explique comment la capitale de la Bosnie a réussi à survivre au plus long siège de l’histoire moderne. Dans le plus grand secret, les habitants de Sarajevo vont construire un incroyable tunnel. Le 31 juillet 1993, un passage large d’un mètre, haut de 1,5 mètre est finalement percé. Pendant que quelques rares avions de l’ONU roulent sur le tarmac, les soldats de fortune et les civils passent sous la piste d’envol, en portant armements, munitions et vivres. Plus tard un câble électrique et un petit tuyau seront installés pour distribuer électricité et pétrole.

Le « tunel D.B» (en serbo-croate, tunnel s’écrit « tunel ») a ainsi permis à l’armée bosniaque de reprendre souffle, aux habitants de respirer, et finalement aux citadins de tenir bon contre les tentatives serbes d’envahir la ville. Ainsi les Sarajeviens gardèrent-ils l’espoir.
Ce siège que personne n’imaginait possible, est devenu le symbole à la fois de la barbarie des conflits yougoslaves mais aussi de l’impuissance – ou de l’immobilisme – de la communauté internationale. Cette dernière a préféré mettre la ville sous perfusion humanitaire, plutôt que d’agir contre les armées serbes qui campaient sur les hauteurs de la ville et bafouaient les règles du droit international.

Le « tunnel du salut », comme l’appellent les Bosniaques, est l’expression d’un esprit de résistance qui n’a jamais été reconnu comme tel. Il suffit de consulter les archives. Presque rien sur cette aventure humaine inédite. A quelques exceptions près, la traversée du tunnel était interdite aux étrangers. Pendant la guerre, malgré différentes tentatives, aucun journaliste n’a réussi à le photographier. Rares sont ceux qui, en outre, ont connaissance de cet épisode capital de la guerre. Même parmi les correspondants qui ont couvert l’événement. Silence radio! Dans les documents à l’étranger, l’histoire du tunnel de Sarajevo n’est pratiquement jamais citée ou alors elle est anecdotique, brièvement évoquée dans quelques dépliants touristiques. Lorsque son rôle est mentionné dans la défense de la ville, il est minimisé. Et aujourd’hui encore, cette histoire est méconnue, négligée, oubliée.

Comment un tel oubli est-il possible ? Peut-être parce que les hommes du tunnel n’ont jamais revendiqué leur part dans la libération de Sarajevo. Peut-être parce que l’histoire est restée longtemps secrète. Et curieusement jamais réellement dévoilée. L’histoire est ainsi faite. « Elle ne tolère aucun intrus, elle choisit elle-même ses héros et rejette sans pitié les êtres qu’elle n’a pas élus, si grande soit la peine qu’ils se sont donnée » dit Stephan Zweig..

Dans la vie, il y a des choses qu’on fait devant les caméras, d’autres qu’on fait dans l’ombre sans attendre de retour. Il y a ceux qui adoptent des postures flamboyantes et ceux qui oeuvrent discrètement. Il y a les résistants de la dernière heure qu’on couvre d’honneurs. Et les gens sans galons dont on oublie les noms. Il y a ceux qui tirent les dividendes de leurs poses et de leur arrogance. Puis les anonymes qui sont les vrais artisans de la résistance. Dans la vie, il y a ceux qui creusent et ceux qui chantent, les fourmis et les cigales. L’histoire du tunnel de Sarajevo est une histoire de fourmis. L’histoire d’une centaine d’hommes et de femmes qui ont permis à des milliers de citoyens assiégés de trouver la lumière au bout du tunnel.

Quinze ans après la fin du siège de Sarajevo, le temps du secret doit être rompu. Le principal responsable du siège de Sarajevo, Radovan Karadzic, en fuite depuis plusieurs années a été arrêté en juillet 2008. Une des principales accusations retenues contre lui concerne la « campagne de terreur » lancée contre des civils pendant le siège de Sarajevo, qui a fait quelque 10.000 victimes. Le Tribunal pénal international de La Haye a qualifié la volonté d’étouffer la ville de « crime contre l’humanité ».

Lire l’acte d’accusation dans ce même magazine (Reprise du procès de Radovan Karadzic) : http://www.place-publique.fr/spip.php?article5617

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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