Mardi 26 janvier 2010

Le virus H1N1 n’a pas tué grand monde, on s’en réjouit. S’il n’a guère attaqué les corps, il semble cependant commencer à faire quelques dégâts collatéraux dans la société et sa virulence, dans ce domaine, pourrait être plus dévastatrice qu’on ne s’y attendait.
Il y a quelques jours, ce sont les gouvernements qui étaient mis en cause : achats de vaccins en trop grand nombre, campagne de vaccinations mal organisée, information mal contrôlée, gabegie financière, voire incompétence scientifique.

Aujourd’hui, l’OMS est en ligne de mire. Elle est accusée d’avoir été trop alarmiste et soupçonnée de s’être laissée influencer par les grands laboratoires. Elle aurait déclaré trop rapidement l’état de pandémie, contre toute rigueur scientifique.

Une affaire compliquée

La presse s’interroge sur ce qui apparaît désormais comme un bug beaucoup plus important que celui qui n’a pas eu lieu au passage de l’an 2000, comme un fiasco de nos systèmes de santé publique ou comme une réussite spectaculaire du lobbying de l’industrie pharmaceutique. Elle découvre tout à coup que ces questions sont complexes, car elles mêlent le médical, le social, le politique et l’économique. Félicitons là de chercher à comprendre ce qui a pu se passer dans cette affaire compliquée.

Mais constatons aussi que c’est la même presse qui, il y a quelques mois, relayait et amplifiait unanimement l’alarmisme des gouvernements et de l’OMS. Outre ses conseils bienveillants et quotidiens de nous laver les mains et de ne pas embrasser notre petite amie sur la bouche, elle enquêtait sur la catastrophe à venir et imaginait les pires scénarios : pays bloqué, hôpitaux débordés, économie ruinée, guerre des vaccins, famines, pillages, terreurs…

Tous les jours, pendant près d’un mois, nous n’avons lu et entendu que cela. Peu de place était donnée aux sceptiques souvent traités avec ironie. Tel professeur de médecine, qui avait été raillé parce qu’il estimait qu’il s’agissait d’une « grippette », doit aujourd’hui s’amuser du revirement en cours.

Le regard de l’observateur

Peut-on pour autant condamner cette presse naguère suiviste et peu encline à la critique et aujourd’hui prompte à dénoncer les excès de cette malencontreuse opération H1N1 ? Nous avons fait notre travail, répondront ses défenseurs. On nous disait que c’était grave, notre devoir était d’alerter la société. Nous ne sommes que des relais d’informations. Nous n’avions pas les moyens d’évaluer la justesse de ce que disaient les scientifiques.

Sans doute. La presse s’honorerait cependant de reconnaître qu’elle fait partie de ceux qui en ont rajouté, au même titre que Mme Bachelot ou que le Dr Margaret Chan, Directrice générale de l’OMS. Les journalistes, comme les politiques, nous seraient plus sympathiques s’ils reconnaissaient parfois qu’ils se sont trompés.
Ils devraient réfléchir aussi, à cette occasion, à leur rôle d’amplificateur.

La pression de l’information n’a-t-elle pas incité les acteurs, politiques et scientifiques, à en dire et en faire plus que ce qu’ils auraient réellement souhaité dire ou faire, par peur d’être jugés, après coup, comme n’en ayant pas dit ou fait assez ? Le regard pesant des observateurs n’a-t-il pas changé leur propre perception de la réalité, transformant des hypothèses en quasi-certitudes ?

Il faudrait aussi analyser les méfaits du principe de précaution désormais ancré dans nos cerveaux autant que dans la constitution et qui se substitue insidieusement à toute évaluation rationnelle des données scientifiques. Toute manifestation d’incertitude, attitude d’esprit pourtant inhérente à la démarche scientifique, suscite désormais la précaution.

Alliance et exclusion

Cette affaire dans son ensemble est emblématique de la difficulté à comprendre et à faire comprendre les questionnements scientifiques au grand public et à la société en général. La difficulté augmente encore quand il s’agit de comprendre et de faire comprendre les conséquences possibles ou probables de ces questionnements sur nos vies quotidiennes.

Les sciences se meuvent aujourd’hui dans une pensée complexe où des effets contradictoires sont possibles en même temps, où les résultats d’un phénomène dépendent d’interactions multiples et indéterminables a priori, où la description d’une même réalité peut prendre des formes différentes qui ne s’excluent pas entre elles. Ainsi, aucun scientifique sérieux n’a dit qu’à coup sûr le H1N1 allait déclencher une grave pandémie, mais que cela pouvait arriver si certains éléments se conjuguaient dans certaines circonstances. Et c’est moins en tant que scientifique, qu’en tant que personnage responsable que l’un ou l’autre a pu préconiser telle ou telle mesure dont il supposait qu’elle éviterait que se mettent en place les conditions d’un scénario pandémique. La vaccination en était une. Mais n’étant pas sociologue, le scientifique n’avait pas prévu la résistance du corps social à la vaccination.

L’information journalistique, elle, voit le monde en blanc ou noir, a besoin de simplifier, se nourrit d’une pensée sans nuance qui se veut, bizarrement, objective. On est de droite ou de gauche, les choses arrivent ou n’arrivent pas. Elle n’est pas dans le « et » de l’alliance, mais dans le « ou » de l’exclusion. Pour elle, la pandémie a donc rapidement été certaine et puisqu’elle n’a pas eu lieu, il faut que quelqu’un se soit trompé, par incompétence – les politiques, les chercheurs – ou qu’on nous ait trompés volontairement – les laboratoires pharmaceutiques.

A trop crier « au loup »

La science n’est jamais certaine, le journaliste veut savoir. La science se nourrit du doute, le journaliste de certitudes. Les deux mondes sont-ils compatibles ? La question ne cesse de se poser à chaque fois que l’on demande à la science d’intervenir dans le champ du social, du politique et de l’économique et que les médias s’emparent du débat. Avec des conséquences qui peuvent être graves.

On avait prédit le pire avec la crise de la vache folle. Il n’y a quasiment pas eu de victimes. Même cri d’alarme et même absence de victimes avec la grippe aviaire. Nouvelle vraie-fausse pandémie pour le H1N1. Et pendant ce temps, personne n’avait prévu le tsunami de 2004 ou le récent tremblement de terre en Haïti, eux, réellement catastrophiques.

N’y a-t-il pas danger, à trop vouloir utiliser les sciences pour nous gouverner (en déformant souvent ce qu’elles disent), de décrédibiliser non seulement leur message, mais aussi leur utilité même, puisqu’elles se « trompent » si souvent ? Et ne leur demande-t-on pas trop de nous faire peur, de crier trop souvent « au loup » , au risque qu’après trop de fausses alertes, nous n’y croyions plus et n’y prêtions plus attention.

N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qui est en train de se produire avec les changements climatiques ? A vouloir jouer l’unanimité pour simplifier son message et l’imposer, le GIEC n’est-il pas en train de se prendre les pieds dans le tapis dont il recouvre ses travaux, dès lors qu’il est obligé d’en lever un coin pour avouer des erreurs et des incertitudes ?

« La clarté est le vice de la raison, plutôt que sa vertu », écrivait le philosophe italien Giambattista Vico (1668 – 1744). Le monde complexe qui est aujourd’hui le nôtre peut-il encore se satisfaire d’une information qui, par souci « d’efficacité », vise essentiellement à simplifier toute pensée et à réduire le réel à des choix binaires ?

lire la chronique précédente

Prix Goncourt et identité française

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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