Nouvelle donne pour nos sociétés, la pauvreté laborieuse échappe aux modes de fonctionnement, d’action et de pensée des organisations politiques et sociales.

L’Union européenne qualifie de travailleur pauvre toute personne en situation d’emploi – c’est-à-dire étant au travail plus que la moitié de l’année – et dont les revenus sont inférieurs à 60 % du revenu médian (seuil en deçà et au-delà duquel on recense 50 % de la population). En France, les travailleurs pauvres seraient deux millions.

C’est dans les années 80, notamment avec la mise en place du RMI, que la question de la pauvreté s’introduit dans le débat public. Avec la montée du chômage et son installation à un niveau élevé, une nouvelle catégorie apparaît dans le champ social : on parle de “nouveaux pauvres”, l’expression désignant des personnes nouvellement fragilisées par le chômage.
Mais la thématique de la pauvreté active, elle, émerge plus tard – au mitan des années 90- pour ne s’inviter véritablement dans le débat politique qu’en 2007, à la faveur d’une élection présidentielle marquée par la question du pouvoir d’achat. C’est en 2007 qu’est créé le haut-commissariat aux Solidarités actives contre la pauvreté, chargé de définir et de mette en œuvre le RSA.

Décalage avec le modèle de protection sociale

La France consacre 30 % de son produit intérieur brut à la protection sociale. Comment le système de protection sociale aborde-t-il la pauvreté ? Historiquement et organiquement, ce modèle français, conçu pour couvrir les risques du travailleur salarié et de ses ayants droits, ne vise pas en priorité la lutte contre la pauvreté. Pensé et organisé par risque (vieillesse, maladie, handicap, invalidité, etc.), il se réfère d’abord à des segments bien circonscrits, en privilégiant des prestations catégorielles. Les différents camps et courants politiques se sont d’ailleurs longtemps opposés à l’idée d’une prestation globale, qui permettrait de considérer la pauvreté dans son champ le plus élargi. Chez les libéraux, on a souvent considéré qu’une approche générique contreviendrait au libre fonctionnement du marché du travail, celui-ci étant perçu comme l’instrument le plus efficace contre la pauvreté. À gauche de l’échiquier politique, on a davantage conditionné la lutte contre la pauvreté à une transformation plus ou moins radicale de la société.

Dans le débat permanent atour du lien entre pauvreté et emploi, le salaire minimum est souvent convoqué de façon contradictoire. D’un côté, le Smic est accusé d’empêcher le libre ajustement de l’offre et de la demande sur le marché du travail, donc de créer du chômage, vecteur de pauvreté. D’un autre côté, on soutient qu’une augmentation du niveau du Smic réduirait nécessairement une pauvreté laborieuse en croissance dans nos sociétés.

A contre-temps des pratiques d’action collective

Le mouvement syndical français lui-même n’a réagi que relativement récemment à cette nouvelle donne sociale qu’est la pauvreté laborieuse. Plusieurs facteurs d’explication peuvent ici être avancés : distance générationnelle et professionnelle aux salariés précaires, manque de ressources militantes, inadéquation des modes d’organisation et d’action. Un exemple : les négociations collectives de branches peuvent parfois masquer les déficiences de l’intégration des salariés précarisés dans les modes de fonctionnement référents de l’action collective. Quel est le sens de la notion de branche pour un intérimaire trimballé d’un secteur à l’autre ?
Perçue comme la conséquence d’un processus de précarisation du salariat, la pauvreté active renvoie plus immédiatement à des expériences individuelles qu’à une réalité collective qui pourrait alimenter une logique de classe. D’où une certaine difficulté, quasi-structurelle, à appréhender le phénomène.

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