L’arctique joue un rôle central pour la science et le climat. Malgré les dommages que le pôle subit du fait du réchauffement lié aux gaz à effet de serre, le pôle nord suscite des convoitises industrielles insensées. Une nouvelle guerre froide pourrait en découler

Restés longtemps inexplorés, les pôles sont devenus en un demi-siècle une véritable « terra scientifica ». Les fonds de l’arctique forment un trésor de biodiversité. Explorés régulièrement par les chercheurs, ils représentent un écosystème unique. « Les bulles qui sortent du glaçon portent la mémoire des pôles » écrit le glaciologue Claude Lorius (« Le grand défi des pôles». Gallimard. 2007). Et derrière cet « aimant », gît une bonne part des secrets du changement climatique.

Selon Lorius, la glace de mer reflète 90% de la lumière solaire et si cette glace disparait, l’océan absorbera les 4/5 èmes de cette énergie.

« La banquise joue un rôle fondamental sur le plan des équilibres environnementaux » rappelle de son côté Jean-Louis Etienne, celui qu’on surnomme le « marcheur des pôles » et qui milite aujourd’hui pour faire de l’Arctique une « zone d’intérêt commun pour la planète ». L’enjeu est de taille car le réchauffement climatique est bien là et l’Arctique en est la première victime.

Vers une disparition de la banquise estivale

«La banquise estivale pourrait disparaître d’ici 2020 ». C’est la perspective glaçante évoquée par de nombreux scientifiques dont Jean-Claude Gascard, coordonnateur du programme européen Damoclès, programme qui regroupe 45 laboratoires, issus de 10 pays européens, des États-Unis et de la Russie.

Du jamais vu ! « En moins de 20 ans, on a constaté un retrait de la banquise de 40% et un amincissement des glaces de 3 mètres à 1,5 mètre » affirme-t-il. Les étés 2007 et 2008 ont marqué les deux plus importantes fontes de la banquise depuis le début des observations satellitaires, il y a trente ans. A la fin de l’été 2007, la superficie des glaces a diminué de l’équivalent de plus de deux fois la surface de la France. Un record !

Il y a 20 ans, l’Arctique était couvert de 7 millions de km2 de glace. Entre 2005 et 2007, cette superficie a chuté de 5,32 millions de kilomètres carré à 4,13 millions. En septembre 2009, la banquise totalisait 5249844 km² en 2009 contre 4707813 km² en 2008. Ce qui fait une augmentation de 542031 km². Mais sur le long terme, la tendance est là : à la baisse. A l’heure actuelle, le taux de fonte de la glace depuis 1979 est de 10 % par décennie.

Difficile de dire avec exactitude quand la banquise arctique estivale disparaîtra : 10, 15, 20 ans ? Fin 2007, la revue Science qui prévoyait la fonte totale pour 2100 revoyait ses prévisions à la baisse et l’estimait à 2050. Aujourd’hui, les scientifiques annoncent des dates allant de 2030 à 2010. La glace pourrait en fait rester très stable jusqu’en 2025, puis fondre très rapidement pense Marika Holland, une scientifique du National Center for Atmospheric Research, (Union américaine de géophysique à San Francisco. Réunion d’automne 2007). Telles sont les craintes exprimées par les chercheurs, au vu des observations.

Le réchauffement climatique et la montée du niveau de la mer

Selon les dernières prévisions du GIEC Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, la hausse des températures, devrait osciller entre 1,1°C et 6,4°C, selon les politiques menées, le scénario probable se situant autour de 4°. Les estimations faites par l’Arctic Climate Impact Assessment (Forum intergouvernemental des huit pays frontaliers de l’Arctique) tablent sur un réchauffement compris entre 4 à 7 °C.

Le dernier rapport du GIEC indiquait que le niveau des océans pourrait, selon les scénarios, s’élever de 0,18 m à 0,59 m à la fin du siècle par rapport à la période 1980-1999, mais, a expliqué Rajendra Pachauri (président du GIEC), lors du Sommet de Copenhague: « nous n’en savons pas assez concernant la fonte des glaces du Groenland et de l’Antarctique…/…Il est possible qu’elle soit plus rapide que ce à quoi on s’attendait. Nous ne l’avons pas pris en compte parce que nous n’étions pas sûrs de ce qu’en seraient les impacts ».

Pour Stefan Rahmstorf, de l’Institut de Potsdam, l’élévation des eaux a été 50 % plus rapide entre 1990 et 200 que ne l’avaient estimé les experts du GIEC, dans leur troisième rapport de 2001. Une équipe scientifique de l’Université de Madison (Wisconsin) dirigée par Anders Carlson, soutient, en se fondant sur l’extrapolation par des moyens informatiques traitant des archives marines et terrestres (Nature Geoscience. 31 août 2008), qu’aucun évènement dans le passé de la Terre n’a provoqué un réchauffement climatique aussi rapide que celui que nous connaissons actuellement.

Des prévisions alarmistes parlent d’une montée des eaux à 1,60 mètre. Les plus catastrophistes n’hésitent pas à évoquer le chiffre de 7 mètres.

Mais pour les chercheurs de l’Université du Colorado ( « Glaciers Dominate Eustatic Sea-Level Rise in the 21st Century» Science Express.19 juillet 2007.), une hausse supérieure à deux mètres ne serait possible «que si toutes les variables physiques connaissaient une accélération maximum».

L’atmosphère de la Terre contient déjà suffisamment de CO2 pour augmenter le niveau des mers de quasiment 1,50 mètres au cours du prochain millénaire. On le voit bien, avec cette avalanche de chiffres, l’ampleur du problème divise la communauté scientifique. Elle montre que tout peut évoluer, en fonction des observations sur le terrain. Mais très marginaux sont ceux qui minorent la gravité de la situation.

Pour les scientifiques participant à ces travaux, les gaz à effet de serre ne sont pas les seuls facteurs en cause dans le surprenant recul des glaces arctiques. L’état de la banquise est aussi lié à une forte variabilité du système océan-atmosphère-glace. Les pressions atmosphériques, les températures et les vents contribuent à expliquer cette évolution. Les courants marins, et notamment le réchauffement des couches supérieures de l’océan arrivant massivement dans l’océan Arctique par le détroit de Fram et la mer de Barents, ont également leur mot à dire.

L’effet albédo, qui mesure la proportion de l’énergie solaire réfléchie par une surface sur l’énergie solaire incidente, joue aussi un rôle dans le réchauffement du climat. Si l’on considère que 90 % de l’énergie solaire est réfléchie par un miroir de glace ou de neige, contre seulement 10 % par l’océan, on comprend aisément que moins il y a de surface gelée pour renvoyer les rayons du soleil, plus la température augmente et se maintient sur et sous la surface observée.

La dimension cachée de la fonte de la banquise

Pendant longtemps, le continent arctique a été considéré comme un désert de glace sans intérêt économique. Aujourd’hui, le « toit du monde » (trente fois la France) intéresse les industriels du monde entier. Et cela malgré les constats dramatiques établis par les scientifiques.

Sous l’action du réchauffement de la planète et l’accélération de la fonte des plateaux de glace d’Amérique du Nord et du Canada, une sorte de canal naturel est en train de naître, libérant 200 kilomètres de débris et d’icebergs, ouvrant des passages du Nord-Est et du Nord-Ouest. Cette « route maritime du nord », une fois débarrassée des glaces pendant la période estivale, permettra d’ici 2015-2020, de raccourcir les distances de façon considérable. Elle fera économiser aux cargos plus de 5.000 km entre l’Atlantique et l’Asie. Inédit !

Sous la banquise, se trouve un gisement de ressources sous-marines, riche en hydrocarbures et en gaz naturel. On retrouve également un vaste échantillon de minerais, tels que le plomb, le zinc, l’or, l’uranium, l’argent, le tungstène. Les géologues de l’agence américaine US Geological Survey évaluent à un quart du total de la planète, les réserves de pétrole et de gaz naturel exploitables qui s’y trouvent. Il resterait à découvrir à l’intérieur du cercle polaire arctique 90 milliards de barils de pétrole et 45 milliards de mètres cubes de gaz.

La tentation est grande : comment faire la fine bouche devant ces milliards de barils de pétrole, quand plane sur l’économie mondiale l’ombre de la pénurie à venir?

Déjà, plusieurs centaines de compagnies pétrolières se bousculent aux portillons des pays riverains de l’océan Arctique pour l’obtention de permis d’exploitation dans les zones nouvellement découvertes par le retrait des glaces. Plusieurs droits de forage ont déjà été cédés par le gouvernement américain, dans la mer de Chukchi (Aussi appelée mer des Tchouktches, près du détroit de Béring). Ottawa, de son côté, met en vente les droits d’exploration de plus de 12 millions de kilomètres carrés sur le plateau continental de la mer de Beaufort, au nord du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest.

Près de 700 enchères ont été recensées après mise en vente par les gouvernements américain et canadien. Depuis le 15 mai et jusqu’au 15 septembre 2008, des bateaux spécialisés dans l’exploration pétrolière ont commencé à sillonner les eaux entourant l’archipel norvégien, à la recherche de gisements d’hydrocarbures enfouis sous le plancher de l’océan. Les résultats n’ont pas encore été rendus publics par l’administration norvégienne du pétrole, mais les attentes sont grandes.

La bataille du grand nord : des convoitises désastreuses

Dans un livre passionnant (« La bataille du grand nord ». Ed. Perrin. 2008), Richard Labévière et François Thual évoquent un nouvel espace dans lequel, « aux prévisions, pour l’heure fantasmatiques, des nouveaux passages, s’ajoute le grand mythe d’un Arctique caverne d’Ali Baba de la mondialisation regorgeant de pétrole, de minerais stratégiques, d’or et de diamants.

La volonté de souveraineté sur ces axes névralgiques du futur ne manque pas d’attiser les tensions entre les pays riverains que sont le Canada, la Russie, le Danemark, la Norvège et les Etats-Unis. Selon la Convention des Nations Unies pour le droit de la mer de 1982, les pays avoisinant l’Arctique sont souverains dans une limite de 200 milles marins à partir de leurs côtes. « La course attendue aux ressources maritimes, minérales et en hydrocarbures, auxquelles la fonte des glaces donne accès, pourrait engendrer des différends susceptibles de dégénérer en conflits ouverts si les mécanismes nécessaires pour traiter les revendications territoriales ne sont pas mis en place, ainsi que de nouvelles voies de navigation, et qu’une confiance minimale dans ces deux éléments n’est pas établie » indique Paul Wille, rapporteur pour l’Assemblée européenne de sécurité et de défense. ( « La dimension septentrionale de la sécurité européenne ». Rapport. 5 novembre 2008).

Le Canada et la Russie, revendiquent leur souveraineté sur ces eaux considérées comme nationales, et la communauté internationale, quant à elle, veut en faire un axe de navigation libre d’accès. Cependant, les Russes ont pris une longueur d’avance en affichant au grand jour la volonté d’établir leur souveraineté sur une large partie de l’océan glacial. La stratégie de la Russie est de prolonger son territoire maritime de 200 milles nautiques jusqu’au pôle Nord afin de revendiquer les ressources minérales et énergétiques pressenties dans le sous-sol glacé de l’Arctique. Le Kremlin a déposé, devant l’ONU, en 2001, une demande en ce sens.

Le 6 mai 2007, Moscou a décidé unilatéralement d’aller plus loin. Deux sous-marins ont ainsi déposé un drapeau russe en titane inoxydable, par 4 200 mètres de fond, sur la plaque sibérienne, jetant un grand coup de froid dans les relations avec les pays voisins de l’Arctique. Cet « exploit », qui n’a aucune valeur juridique, a été filmé par les Russes à des fins de propagande. Il est comparé dans les médias de Moscou à l’envoi du premier homme dans l’espace. Curieusement, la presse internationale a docilement absorbé cette actualité, pourtant capitale.

Cet acte inédit représente le plus spectaculaire épisode d’une série de différends locaux opposant les pays de la zone littorale. Chacun jouant sa carte et revendiquant des droits. Si la banquise au pôle Nord joue un rôle de réflecteur du soleil, elle est aussi révélateur d’un état du monde qui éclaire le niveau de tensions des relations entre pays. Et des ombres qui planent au dessus de nos têtes. Ce qui se déroule sur le toit du monde détermine largement la solidité de notre maison commune : la Terre.

Richard Labévière et François Thual (op.cit) racontent comment, avec le coup de force des Russes, une nouvelle bataille de la mondialisation pourrait commencer, dans le silence des glaciers, avec comme objectifs le contrôle du fond océanique et l’ouverture de cette région aux compagnies pétrolières. « A Washington, Moscou, Ottawa, Oslo et Copenhague, l’Arctique est désormais une préoccupation stratégique majeure » soutiennent les deux auteurs qui expliquent que tous les scénarios sont ouverts dans cette lutte diplomatique pour le Grand nord.

La bataille est, à leurs yeux, d’autant plus inédite que le découpage des frontières entre Etats-Unis, Canada, Russie, Danemark et Norvège est loin d’être abouti, tandis que les Japonais, les Chinois et les Européens se tiennent aux aguets. Le traité d’Igaliku, signé en 2004, entre le Groenland, le Danemark et les Etats-Unis prévoit le maintien et la modernisation de la base-radar américaine de Thulé, relais pour le bouclier antimissile. D’une grande importance géostratégique, cette base qui marque la présence pérenne des Etats-Unis dans la région avait été construite en pleine guerre froide. Elle représente un maillon important de la chaîne de radars du système de surveillance de l’espace aérien nord-américain. Les glaces n’empêchent pas non plus les sous-marins, en particulier russes et américains, de passer discrètement dans l’archipel canadien. Le Canada n’a aucun moyen de les surveiller en permanence.

Le spectre d’une nouvelle guerre froide est évoqué.

Oublié, ce jour de l’été 2007 où la Russie a planté son drapeau en titane inoxydable au fond de l’océan pour y affirmer sa souveraineté ? A l’évidence, non ! L’ours russe a de nouveau sorti ses griffes.

Les déclarations tonitruantes du Président Medvedev, devant le Conseil national de sécurité russe, quatre mois seulement après le sommet conciliant de Llulisat ne sont pas passées inaperçues. “Notre première et plus importante tâche est de transformer l’Arctique en base de ressource pour la Russie du XXIe siècle. Le plus important à présent est d’assurer la défense de nos intérêts nationaux dans la région” a affirmé haut et fort le chef du Kremlin (Euronews. 18 septembre 2008).

Un message fort mal accueilli, au moment même ou un accord semblait se définir. En réalité ce message vindicatif ne fait que confirmer ce que Vladimir Poutine laissait entendre dans un discours du 10 février 2007, à la Conférence de Munich sur la sécurité. A la fin de son mandat de président, avant les élections de mars, il avait appelé à s’intéresser de près à la voie maritime du Grand nord, cette nouvelle autoroute qui relie l’Atlantique au Pacifique, via l’Arctique. Il avait conclu son discours en annonçant « la Russie est de retour ».

A mesure que la glace fond, le ton durcit à Moscou. Le pouvoir russe a trouvé de nouvelles ressources et repris ses activités dans cette zone. La Russie a d’ores et déjà fait connaître ses exigences : la moitié du territoire arctique, pôle nord inclus. Le nombre des navires brise-glace présents, au début de l’année 2009, en océan arctique donne une idée du rapport de force existant entre les différents pays impliqués. La Russie en totalise 18, le Canada 6, les Etats-Unis 3, la Norvège et le Danemark n’en ont envoyé aucun.

En septembre 2008, le journal britannique The Daily Mail titrait en première page : « Une guerre polaire pourrait éclater d’ici 12 ans ». « Revendications sur l’Arctique : les esprits s’échauffent », reprenait l’hebdomadaire The Economist en octobre. Dans la revue Jane’s Defence Weekly, on pouvait lire venant de la bouche du vice-président du Conseil de politique étrangère des Etats-Unis : « Un vent glacial souffle sur les revendications sur les terres arctiques». Un sondage d’opinion réalisé après la guerre en Géorgie, auprès des citoyens européens, révèle que la Russie est, pour la première fois depuis de nombreuses années, perçue comme une menace pour la sécurité internationale.

Un traité pour l’Arctique, patrimoine de l’humanité

Et l’Union européenne dans tout ça? Quelle est sa politique pour l’Arctique ? En mars 2008, le Haut représentant pour la PESC de l’UE, M. Javier Solana, et la Commission européenne ont rendu public un document intitulé «Changements climatiques et sécurité internationale».

Ce texte contient un chapitre sur l’Arctique qui attire l’attention sur les modifications affectant la dynamique géostratégique de la région et leur impact potentiel sur la stabilité internationale et les intérêts européens en matière de sécurité.

Le débat sur les revendications territoriales et l’accès aux voies de navigation suscite l’inquiétude car il met en péril « la capacité de l’Europe de défendre efficacement ses intérêts dans la région en termes d’échanges commerciaux et de ressources et risque de mettre la pression sur ses relations avec ses partenaires clés ».

Le 8 octobre 2008, l’ex-Premier ministre et député européen, Michel Rocard, a défendu un projet de résolution appelant le Conseil des ministres européen à lancer la négociation d’un traité international sur la protection de l’Arctique..

Un tel traité porterait sur la sécurité de la navigation. Il impliquerait que « tout projet capable de produire de l’énergie, donc de porter atteindre à l’équilibre thermique de la calotte glaciaire, soit soumis à des autorisations draconiennes », (Sources : AFP / 08 octobre 2008).

Dans une publication du 20 novembre 2008 (« L’Union européenne et la Région arctique »), la Commission européenne a apporté une réponse structurelle et coordonnée face aux problèmes auxquels est confronté le Bassin arctique. Bruxelles propose plusieurs mesures en liaison avec trois objectifs politiques principaux:- protéger et préserver l’Arctique en accord avec sa population;- promouvoir un emploi durable des ressources;- contribuer à améliorer une gouvernance multilatérale de l’Arctique.

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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ENVIRONNEMENT, ETUDE

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