L’attribution des deux grands prix littéraires français, le Goncourt et le Renaudot, me donne l’occasion d’un premier coup de sang au moment où j’inaugure cette chronique, dans laquelle je souhaite m’interroger sur les errements et les incuries de notre métier de journaliste

Marie Ndiaye se voit donc couronnée du prix Goncourt. Récompense logique pour cette écrivaine qui construit depuis 25 ans une œuvre solide et originale, à l’écart des modes, et qui s’est constitué un lectorat fidèle, de plus en plus nombreux, si l’on en croit les chiffres de tirage de son dernier ouvrage, Trois femmes puissantes, objet de ce prix : 140 000 exemplaires.
Très bien.

Mais quelle est donc la raison de mon énervement ?

Ce sont les comptes rendus dans la presse (ici essentiellement lus sur les sites Internet) qui suivent immédiatement cet événement. Plusieurs « grands » journaux commencent ainsi leurs papiers : « L’écrivaine franco-sénégalaise, Marie Ndiaye… » Pourquoi franco-sénégalaise ? Marie Ndiaye est française, 100 % française, né dans le Loiret, élevée en région parisienne, passant ses vacances chez ses grands parents agriculteurs dans la Beauce. Elle n’a quasiment pas connu son père, effectivement sénégalais, qui lui a donné son nom et un peu de la couleur de ses traits.

Elle-même, que l’on ne manque pas de harceler avec cette question des origines, n’a cessé de répéter qu’elle était de nationalité et surtout de culture totalement française, qu’elle ne se sentait ni Africaine, ni même métisse. Il ne s’agit pas d’un rejet des origines. Simplement, elle ne connaît pas l’Afrique – elle n’y est allée que deux fois, la première fois à 22 ans -, ne s’y reconnaît pas d’attaches, n’a eu aucune éducation africaine, est mariée à un écrivain français, et puise la matière de ses romans dans les provinces françaises où elle a vécu. Ce n’est que dans le dernier qu’elle évoque une femme africaine. Récemment, même, elle regrettait d’être une « métisse tronquée » : elle aurait bien aimé avoir l’expérience d’une double culture. Mais elle ne l’a pas. C’est ainsi.

Alors pourquoi ce « franco-sénégalaise » qui naît spontanément sous la plume de certains de mes confrères ? Formulons des hypothèses. D’abord le réflexe pavlovien : sa photo et son nom suffisent à déclencher une chaîne de réactions impensées. Elle n’est pas blanche, elle n’a pas un patronyme de chez nous, elle gagne le plus grand prix littéraire français, il faut donner une explication à cette anomalie. L’important est donc qu’elle soit franco-sénégalaise, c’est-à-dire sénégalaise, mais quand même française. C’est un réflexe malheureusement très répandu : toute personne un peu colorée est a priori africaine.

A l’inverse, on a du mal à admettre que Coetzee, Breytenbach ou Nadine Gordimer, blancs de peau, soient des écrivains africains, ce qu’ils se revendiquent pourtant. Comme si la culture se transmettait par les gènes.
A ces automatismes s’ajoutent une méconnaissance du sujet traité et une paresse pour s’informer. Il suffit d’avoir un peu lu Marie Ndiaye, ou même de consulter sa biographie pour ne pas faire l’erreur. Mais voilà, trop de journalistes se permettent aujourd’hui d’écrire sur tous les sujets, sans vraiment chercher à les approfondir (en l’occurrence, il ne fallait pourtant pas creuser bien loin). Et puis, il suffit que ce soit le journaliste de l’AFP qui ait écrit cela, et chacun reprend l’info de la dépêche, sans vérifier. D’ailleurs, pourquoi irait-on vérifier qu’une noire n’est pas sénégalaise ?

En réalité, le journaliste de l’AFP a écrit (je viens de vérifier !) : « Française, de père sénégalais », ce qui a été traduit dans les journaux qui ne parlent pas directement de franco-sénégalaise, par l’expression « de père sénégalais et de mère française » (donc pas vraiment française), ou, de façon étrange par « d’un père d’origine sénégalaise et de mère française ». Pourquoi le père, Sénégalais retourné au Sénégal, devient-il d’origine sénégalaise ? Mystère des origines en effet. On voit bien ici le glissement de la fille au père (sans jeu de mots) : racines floues, entre-deux, mélanges, déréliction. On ne sait pas bien d’où vient ce père, peut-être un travailleur immigré (en réalité un étudiant, à l’époque), qui a abandonné sa famille très tôt. Là encore, la formulation, emplie de présupposés, vient sous la plume de manière inconsciente, ou naturelle…

Marie Ndiaye, donc, de père sénégalais et de mère française : ici la notation est juste, contrairement à la précédente, mais plus sournoise. Car pourquoi cette information nous est-elle donnée ?

Dans les mêmes papiers, on parle du Renaudot décerné à Frédéric Beigbeder. Et je ne vois nulle part indiqué qu’il s’agit d’un écrivain français, ni mentionné la nationalité de ses parents. Cela va de soi. Il a pourtant un drôle de nom qui pourrait faire étranger (en fait un nom gascon équivalent, en langue d’oïl, à Beauvoir). Mais sous la barbe, la peau est blanche, connue, familière. Sa « francité » est évidente, nul besoin de la justifier. Il fait partie du sérail.
Donc à quoi servent les indications sur la naissance de l’auteure récipiendaire du prix Goncourt 2009 ? A expliquer sa couleur et son nom. J’ai consulté une trentaine d’articles. Il n’y en pas un qui ne note pas explicitement, d’une manière ou d’une autre, cette origine franco-sénégalaise. Cette information aurait pu avoir du sens, si, comme dans le cas de Tahar Ben Jelloun, il y a une vingtaine d’années, le prix récompensait un écrivain francophone d’origine étrangère. Mais Marie Ndiaye est une auteure française, sa langue maternelle est le français et les sujets dont elle traite sont à la fois français et universels. Comme Beigbeder, avec, de mon point de vue, une écriture et une œuvre beaucoup plus fortes et un apport plus décisif à la création littéraire.

Le problème est que la couleur de la peau continue de faire écran dans notre pays, que le regard s’y arrête et que toute personne colorée qui réussit est moins remarquable par son talent que par le fait qu’elle soit colorée. Cette pensée commune, ce jugement sous-jacent n’épargnent pas, malheureusement, le monde journalistique qui les véhicule sans états d’âme, en toute bonne conscience, croyant bien faire, sans doute, en rappelant à tous les Français noirs ou métis qu’ils sont d’abord des noirs et que c’est formidable qu’ils fassent aussi que des Français de souche, ce qu’ils sont pourtant…

Peut-être est-il en effet nécessaire de lancer un débat sur l’identité française, mais certainement dans les termes sous lesquels le présente le ministre des expulsions.

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Du stress au bien-être

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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