Les 9 et 10 novembre 2009, se sont tenues à Chamonix les 4ème Rencontres du Mont Blanc, autour du thème : « Comment nourrir la planète ? Quel rôle pour l’économie sociale ? ».

Ce rendez-vous important de l’économie social est, à chaque échéance, l’occasion pour les représentants des cinq continents de lancer des chantiers très concrets permettant d’affirmer la place d’une économie différente, respectueuse de l’homme et de l’environnement . C’est aussi l’occasion de faire prendre conscience que l’économie sociale qui revendique une « autre façon d’entreprendre » est de nature à répondre aux grands enjeux du futur, à l’heure où le capitalisme connait une crise de ses fondamentaux.

Pour Place Publique, cet évènement revêt une importance majeure car il offre une possibilité rare d’échanger des expériences, des pratiques et des projets par delà les frontières.

Réunis à l’occasion du dernier sommet des Rencontres du Mont-Blanc, en 2007, les dirigeants ont invoqué un « new deal planétaire » et appelé à un véritable dialogue social dans les grandes instances de régulation mondiale . Des dizaines de projets horizontaux et de jumelages existent déjà, par exemple, entre femmes de guinéennes et népalaises pour trouver des formes d’énergie nouvelles. Des associations d’Amérique du Sud et d’Afrique du Sud travaillent ensemble. Des coopérations dynamiques naissent en Colombie avec le soutien du Consortium de coopératives sociales italiennes CGM. Bien d’autres initiatives forment l’expression de cette dynamique de coopérations.

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Le long texte qui suit, présenté lors du dernier sommet des dirigeants de l’économie sociale, témoigne de la nécessité d’un autre type de développement.

L’appel du Mont Blanc

« À celles et à ceux qui sont touchés par les périls de plus en plus réels qui pèsent sur la planète et sur l’ensemble de ses habitants; à celles et ceux qui sont inquiets devant les inégalités qui s’accumulent à tous les niveaux, qui ont perdu confiance devant l’abdication d’un trop grand nombre d’États et qui seraient portés à croire qu’il n’est plus possible d’agir autrement, nous, acteurs et opérateurs de l’économie sociale, à partir de la capacité d’intervention qui est nôtre, persistons à affirmer notre conviction que c’est quand nous nous organisons collectivement que se découvrent les voies de l’avenir et les ressources pour s’y engager avec succès.

Au Nord comme au Sud se vivent des réalités qui, pour extrêmement diverses qu’elles soient, n’en exigent pas moins une réappropriation, par les hommes et les femmes, des instruments de leur libération sociale, économique, politique et culturelle. Dans toutes les sphères d’activité où elle est à l’œuvre, l’économie sociale y contribue.

Jamais comme maintenant, cependant, alors que nous sommes confrontés à l’imminence de catastrophes majeures, n’avons-nous eu l’occasion de procéder à un changement de cap radical dans notre approche de l’activité économique, de la production, de la consommation. Un processus nouveau est enclenché dans le nécessaire rééquilibrage entre le Nord et le Sud. Si nous savons agir collectivement, ces années charnières que nous traversons pourront se révéler l’étape où l’humanité aura, avec courage et lucidité, pris les moyens d’assurer sa survie.

Par la réflexion qu’ils s’imposent et par les actions qu’ils entreprennent, les acteurs de l’économie sociale ont conscience de travailler à imprimer à l’actuel ordre des choses un changement radical de trajectoire. En plaçant l’être humain au centre de nos préoccupations et en faisant de lui à la fois le sujet et l’objet de nos politiques comme de nos projets, nous misons sur la plus extraordinaire force de changement qui soit. Ce qu’exprimait l’anthropologue Margaret Mead : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et bien intentionnés puisse changer le monde. De fait, c’est la seule force qui y soit parvenue. »

L’économie sociale participe de cette force qui tire son pouvoir de la relation, du lien, des réseaux, de la proximité, de la fraternité et de la solidarité. Elle s’appuie sur les réalisations acquises pour multiplier les possibilités que prenne forme entre les êtres humains, entre les peuples, entre les pays, une dignité reconquise pour celles et ceux qui en sont toujours privés.

PORTEURS D’UNE IDÉE

Nous sommes porteurs d’une idée qui englobe l’ensemble des activités et des aspirations humaines.
Une idée du bien commun. Une idée de la démocratie. Une idée du vivre ensemble. Une idée du développement. Une idée de l’État.

L’économie sociale, avec les perspectives immenses qu’elle ouvre du côté de la démocratisation, de la coopération, du développement durable et solidaire, est notre instrument privilégié pour donner forme à cette idée, l’incarner dans nos quotidiens et la répandre dans tous les milieux. Une nouvelle mondialisation est à l’œuvre, dont les racines plongent dans le terreau historique qui est le fruit des efforts de l’humanité pour vivre ensemble, pour vivre mieux. Il devient possible désormais de se convaincre que demain peut être meilleur.

À l’évidence, l’époque nous impose des enjeux d’une importance telle que jamais, dans son histoire, l’humanité n’en a affronté d’aussi contraignants. Nous avons à les prendre en compte, ces enjeux, à les identifier, à en démonter les ressorts.

Avec nos forces, avec nos moyens, nous avons la responsabilité de ne pas ménager les efforts pour relever les défis que ces enjeux nous imposent.

LES ENJEUX

• La planète à cœur
Il y a urgence à se sortir du mal développement.

Les désastres écologiques, conséquences d’une activité de production sauvage et effrénée, viennent tous les jours rappeler la nécessité vitale de développer autrement, non seulement pour vivre aujourd’hui, mais pour survivre demain. L’enjeu est d’ordre planétaire. Les études se multiplient d’ailleurs pour que l’humanité prenne finalement conscience de la précarité dans laquelle se trouvent les conditions de son avenir.

La prise de conscience qu’une urgence planétaire nous pousse à une action déterminante doit nous habiter. À nous d’établir la pertinence de l’économie sociale dans la mise en place d’une autre stratégie mondiale de développement.

• La démocratie à vif
La démocratie est un enjeu majeur pour les populations victimes du mal développement planétaire. Pour les pays en développement, l’économie sociale représente un moyen extrêmement puissant de se sortir du cercle vicieux de l’exploitation des populations et des richesses au profit d’une minorité.

Il faut, au niveau international, corriger le déficit démocratique en repensant la gouvernance actuelle, où des organisations totalement hermétiques contrôlent des pouvoirs de régulation exorbitants, avec des répercussions catastrophiques sur des centaines de millions d’individus.

• Des inégalités à combattre
Nous ne pouvons faire abstraction de cette réalité qui s’impose, à savoir que la notion de développement doit impérativement englober la réduction des inégalités. « Un monde qui permet la pauvreté endémique sera toujours sujet aux catastrophes écologiques et autres », rappelait le rapport Brüntland en 1987.

Nous constatons tous les jours qu’il n’est pas vrai, comme le soutient le capitalisme, que l’augmentation de l’offre abolit les inégalités à l’intérieur des territoires. Dans trop de pays, à côté d’une oligarchie nageant dans l’abondance, l’immense majorité survit péniblement dans le plus complet dénuement.

L’économie sociale, qui s’appuie sur les principes de liberté d’adhésion, de gestion démocratique, de juste répartition des richesses, de solidarité et d’indépendance vis-à-vis des États, possède des outils qui se révèlent utiles et efficaces pour lutter contre ces manifestations d’inégalités : inégalités sociales, inégalités économiques, inégalités géographiques, inégalités internes (quartiers, territoires, régions).

• Des États à soutenir et à repenser
L’absence d’un État suffisamment fort conduit inexorablement à une exacerbation des problèmes sociaux et à une amplification des enjeux gouvernementaux. Lacordaire avait raison, qui disait : « Entre le fort et le faible, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime. »

Les États doivent reconquérir leur capacité d’agir, mais dans une nouvelle position. Celle de partenaire qui facilite la participation des citoyens et des acteurs sociaux au processus de formulation et de réalisation des stratégies de développement. L’État est non seulement un redistributeur de richesses, mais il doit être en plus un acteur de premier plan pour réaliser les conditions d’un autre développement, plus durable. Dans cette perspective, l’économie sociale peut être un partenaire majeur des États qui s’engagent dans cette direction.

POUR UN AUTRE DÉVELOPPEMENT

Face aux échecs d’une rationalité scientifique qui voulait contrôler la nature, confrontés aux risques d’une rationalité économique qui impose la dictature du rendement à court terme et devant les dangers d’une mainmise croissante du principe marchand comme régulateur social, de nouveaux mouvements sociaux participent aujourd’hui à l’émergence d’un nouveau modèle de développement fondé sur l’humanisme et l’éthique de la responsabilité.

• Une participation accrue
Il faut reconnaître la nécessité d’une participation accrue de tous les acteurs aux divers niveaux de gouvernance : nationale ou locale, sectorielle ou corporative. La participation du producteur ou de l’usager aux processus décisionnels de l’entreprise collective, l’engagement des fiduciaires de caisses de retraite ou des épargnants éthiques aux choix stratégiques des grandes entreprises publiques, la concertation de l’ensemble des acteurs sociaux aux stratégies de développement local ou sectoriel, voilà autant de formes de régulation qu’il nous faut encourager de toutes nos forces.

• Une économie plurielle
Nous sommes passés de l’hégémonie d’une économie mixte à l’émergence d’une économie où se conjugue une pluralité de principes d’action. Cette économie plurielle n’est pas la juxtaposition de secteurs aux frontières hermétiques ; c’est plutôt la superposition d’une pluralité de principes d’action, qu’on retrouve enchâssée dans des configurations chaque fois spécifiques. La capacité des entreprises à maîtriser ces différents principes au sein même de leurs activités, par exemple dans leurs rapports avec les employés, les partenaires d’affaires, les autorités publiques ou les communautés environnantes, devient alors un important facteur de réussite dans le modèle de développement en émergence.

Dans cette perspective, l’activité économique n’est donc plus une finalité, mais plutôt un moyen pour financer des activités conduisant au bien commun et le respect de l’environnement représente une condition qu’on ne peut plus ignorer si nous voulons assurer un développement durable. Car les choses ont changé : il ne suffit plus, aujourd’hui, de conquérir et de dompter la nature pour la soumettre aux besoins et aux volontés de l’homme. Nous savons désormais que l’homme lui-même est partie intrinsèque de la nature. Cette prise de conscience est l’occasion d’un renouvellement de la pratique et de la pensée auquel nous, de l’économie sociale, entendons contribuer de toutes nos forces.

Avec les convictions qu’elle porte et les moyens qu’elle privilégie, l’économie sociale peut obtenir des résultats là où l’entreprise capitaliste, avec l’obsession de rentabilité de court terme et la soumission aux diktats des actionnaires qui la caractérisent, a fait la démonstration de son impéritie.

• Des lieux de délibération
L’ensemble des défis qui se posent à l’humanité nous conduit à l’urgence de mettre en place un New Deal planétaire.

Il nous apparaît absolument nécessaire, en effet, que les États nationaux et les acteurs de la société civile mondiale en émergence — entreprises privées, économie sociale, syndicats, organisations non gouvernementales (ONG) — aient des lieux de délibération pour instaurer un dialogue social dans les grandes instances internationales de régulation économique. Ces échanges permettraient de définir les principes d’un nouveau système de régulation mondial et de poser les jalons capables d’assurer la protection des biens communs sociaux comme l’air et comme l’eau.

L’économie sociale a l’avantage de se déployer à partir d’associations de personnes, en faisant vivre et se développer de multiples réseaux. Elle fait depuis longtemps sa marque dans les économies nationales et, au niveau international, de nombreux réseautages ont pris forme, ce qui a conduit à la multiplication des possibilités d’échanges. Nous pouvons tabler sur cette expérience acquise.

UN AGENDA POUR RENFORCER NOTRE IMPACT
DES ENGAGEMENTS POUR CAMPER NOTRE ACTION

Porteurs d’une idée qui englobe l’ensemble des activités et des aspirations humaines : une idée du bien commun, de la démocratie, du vivre ensemble, du développement et de l’État, NOUS PRENONS AUJOURD’HUI DES ENGAGEMENTS.

• Solidarité, démocratie, coopération
Tandis que l’activité économique aliène le domaine social alors qu’il y a urgence à corriger le déficit démocratique que cette activité provoque, qu’il y a urgence à repenser la gouvernance, qu’il y a urgence à développer une éthique de la responsabilité, qu’il y a urgence à accroître le dialogue social au sein des entreprises et entre les divers acteurs sociaux à tous les niveaux, les entreprises d’économie sociale peuvent apporter des réponses.

Tandis qu’un nombre grandissant de travailleurs et de citoyens veulent maîtriser davantage leur travail, qu’ils tiennent à agir sur le contrôle de leurs épargnes et leur utilisation et qu’ils cherchent les voies d’une consommation plus responsable, les entreprises d’économie sociale doivent tout mettre en œuvre pour apporter des réponses.

NOUS NOUS ENGAGEONS à développer la solidarité humaine et à réduire les inégalités. À ouvrir des perspectives du côté de la démocratisation, de la coopération, d’une consommation plus responsable, de la responsabilité sociale des entreprises et du développement des services financiers socialement responsables.

• Échanges renouvelés et développement durable
Les entreprises d’économie sociale et leurs divers regroupements peuvent conjuguer mondialisation avec ancrage local et national. Elles ont la capacité de se doter d’institutions ou de mécanismes de coopération qui permettent de développer des liens commerciaux et transactionnels favorisant les échanges économiques extraterritoriaux entre les entreprises d’économie sociale ou leurs réseaux.

Les entreprises d’économie sociale peuvent conjuguer l’économique, le social et l’enjeu environnemental ; elles peuvent prendre des engagements et produire cette triple reddition de comptes pour l’ensemble des parties prenantes que sont les membres, les salariés, les gestionnaires, les dirigeants, les usagers, les fournisseurs, les autres entreprises d’économie sociale, les communautés locales, régionales, nationales et sectorielles.

NOUS NOUS ENGAGEONS, là où nous intervenons, à donner aux échanges commerciaux internationaux des valeurs sociales. En instaurant des relations durables entre partenaires économiques, NOS ENTREPRISES S’ENGAGENT aussi à favoriser la préservation de l’environnement et à soutenir des rapports de proximité dans un contexte de mondialisation renouvelée.

NOUS NOUS ENGAGEONS à développer la capacité de pouvoir mesurer et diffuser leurs retombées économiques et environnementales de même que leur utilité sociale. Nous sommes conscients que c’est en intégrant la perspective de développement durable au plan d’affaires des entreprises que nous agirons de façon responsable.

• Développement de nouvelles activités
La tendance lourde observée aujourd’hui consiste à repenser les modèles productifs de manière à minimiser les impacts négatifs de l’activité – par exemple les gaz à effet de serre et le mal-être lié à une consommation à outrance – et à en maximiser les impacts positifs, comme la mise en marché de produits écologiques et à plus-value humaine et sociale.

On peut imaginer qu’au cours des prochaines années, une part croissante du PIB sera tirée des activités de recyclage et de valorisation des matières résiduelles. Les matières résiduelles des uns deviennent de plus en plus les matières premières des autres.

La croissance devrait ensuite reposer pour une bonne part sur la valeur ajoutée résultant de l’intégration des impacts sociaux et environnementaux dont les entreprises ne tiennent généralement pas compte dans la conception des biens et des services.

Plusieurs champs d’activité se présentent à nous et peuvent devenir le terreau d’une économie davantage relationnelle. Ce sont des défis à relever pour les acteurs et les entrepreneurs de l’économie sociale.

NOUS NOUS ENGAGEONS à investir, parmi d’autres qui se présenteront, les secteurs d’activité suivants :

les transports collectifs, quand la crise de l’énergie et le réchauffement de la planète exigent des changements draconiens dans nos comportements ;
l’alimentation, alors que la production industrielle à outrance met à mal les sols, que le transport des produits d’un bout à l’autre du monde exerce une pression bientôt insoutenable en termes d’énergie consumée et que des efforts massifs sont nécessaires pour assurer l’autosuffisance alimentaire ;
le tourisme durable, au moment où apparaissent dans plusieurs lieux les effets dévastateurs d’activités de masse ;
les activités culturelles, quand la spécificité des diverses cultures est mise à mal par le gigantesque rouleau compresseur de l’uniformisation ;
la formation, dont on sait qu’elle est la clé d’une véritable libération économique, sociale et culturelle ;
les services aux personnes, qui devront connaître un développement majeur dû en particulier au vieillissement des populations ;
le logement social qui, dans les sociétés industrialisées, est la plupart du temps laissé pour compte et devient pour les familles la principale source d’endettement ;
les services financiers socialement responsables, pour les personnes et les entreprises qui choisissent d’intégrer les enjeux du développement durable ;
l’efficacité énergétique, pour une consommation plus responsable de l’énergie ;
l’énergie renouvelable, dont le développement atteint le niveau de l’urgence au moment où les sources fossiles, principales causes de la pollution, sont à la veille de n’être plus disponibles.

DE L’ESPOIR

Par cet appel lancé aujourd’hui, nous, acteurs et opérateurs de l’économie sociale, conscients à la fois des dangers qui se présentent et de l’ampleur des défis posés à l’humanité, soutenons de toutes nos forces qu’en agissant collectivement et courageusement, une nouvelle manière de faire l’économie pourra contribuer puissamment à la construction d’un monde meilleur, un monde plus juste, un monde dans lequel l’être humain et la nature auront trouvé la clé d’une cohabitation marquée par l’harmonie et le respect. »

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