Trois questions à Nadine Richez-Battesti,

Maître de conférences, Université de la Méditerranée et chercheure au LEST-CNRS*

Interview accordé au site « écouter le bruit autour de l’économie sociale »
http://blog.demain-ecosociale.org

Rémi Laurent : Vous avez déclaré lors de la 29e Rencontre du Crédit Coopératif (le 8 octobre 2009) que l’économie sociale devrait se doter d’un projet politique basé sur l’émancipation et la démocratie. Pensez-vous que l’économie sociale qui, presque 40 ans après sa « résurrection » conceptuelle, reste un assemblage juridique et qui connaît une crise au niveau de sa représentation « institutionnelle » puisse trouver « sa nouvelle frontière »

Nadine Richez-Battesti : Ce projet politique reposant sur l’émancipation et la démocratie est à la base de l’histoire de l’économie sociale et de ses familles. Dans le contexte actuel de sortie de crise, il trouve une nouvelle dimension : éviter le sacrifice des plus pauvres et garantir un développement économique plus juste, permettant aux hommes et aux femmes de participer librement à la transformation de la société et à l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. C’est un enjeu pour l’économie sociale, elle doit se positionner sur cette problématique.

Pour autant le terme économie sociale recouvre une série de familles qui n’ont pas systématiquement partagé une histoire commune, ce qui peut à certains moments rendre difficile la représentation institutionnelle. Ce n’est me semble-t-il pas d’un point de vue institutionnel que les choses peuvent bouger aujourd’hui. En effet, les institutions de l’Economie sociale sont paralysées, et la crise qu’elles traversent s’inscrit dans le contexte plus général de crise des organisations et des institutions représentatives. Dans ces périodes, ce n’est pas à l’intérieur des structures représentatives qu’émergent des débats et des innovations. C’est souvent à partir d’initiatives en marge qu’un dialogue peut se nouer et de nouvelles solutions émerger.

L’Economie sociale n’échappe pas à ce processus, d’autant que dans ses principes, elle est ancrée dans les initiatives de terrain. Comme souvent, ce sont des débats, des initiatives d’acteurs à la base qui remontent ensuite, les acteurs créant leur propre légitimité et celle des actions qu’ils initient On peut dès lors s’interroger sur la capacité des institutions à appréhender et à se servir de ces espaces de débats mais aussi sur la capacité des acteurs à les faire remonter pour qu’ensuite ils se diffusent.

Il faut donc à la fois des initiatives à la base et une volonté de diffusion pour créer des espace délibératifs. Il faut également accepter de rentrer dans des débats sur les aspects opérationnels et pas seulement politiques et sur les manières de construire la cohérence entre les deux. Ces dynamiques peuvent constituer des pistes d’évolution pour l’avenir. Elles prendront un aspect politique le jour où elles se fédéreront et prétendront à faire système.

C’est enfin la notion de frontière qui est questionnée. Est-ce que l’économie sociale, au-delà des familles juridiques, n’est pas une méthode de dialogue entre les parties prenantes pour faire émerger des initiatives, la propriété collective devenant un outil indispensable de ce dialogue ? Qui dit méthode dit possibilité de la diffuser plus largement. On pourrait ainsi définir l’économie sociale comme un projet collectif s’appuyant sur le débat collectif.

L’exemple de la région Languedoc-Roussillon est éclairant. Jusqu’à il y a quelques années, elle connaissait un vrai retard dans la structuration de l’économie sociale. Aujourd’hui, elle initie des dynamiques passionnantes notamment au sein d’un espace créé par la Région et l’Union régionale des Scop, avec l’appui de la Chambre régionale d’économie sociale, autour des notions d’entrepreneuriat et d’innovation. Cet espace est constitué d’Alter’Incub – incubateur d’entreprises sociales – et de l’Ecole d’entrepreneuriat en économie sociale et demain d’une pépinière dédiée. Ce qui est intéressant, c’est que les acteurs ont adopté une posture ouverte, pas repliée sur eux-mêmes mais élargie à l’ensemble de la problématique de l’entrepreneuriat permettant de mobiliser plus largement des partenaires. Leur positionnement n’a pas été non plus de déclarer on n’est les meilleurs mais plutôt voilà ce que l’on fait, ce que l’on propose. C’est une initiative séduisante du fait qu’elle se situe à la fois sur le champ de la création d’entreprise et sur celui des valeurs. Séduisante également par la méthode appliquée qui repose sur des dynamiques de dialogue et non pas sur la défense d’un statut. On perçoit que cette initiative est observée d’en haut, en tentant d’en tirer de grands principes reproductibles. Si la démarche est intéressante, elle reste très contextualisée (la coproduction des politiques publiques, un partenariat public-privé soutenu, une excellente connaissance de l’entrepreneuriat, des réseaux larges et solides…). Et l’on ne peut évacuer le risque qu’elle devienne une expérience mythique plus qu’une expérience partagée .

Rémi Laurent : Sur quels fondamentaux reposerait « une politique ambitieuse de développement de l’économie sociale et de l’entreprenariat social » que le Premier ministre appelle de ses vœux et que le député Francis Vercamer devra définir au cours de sa mission ?

Nadine Richez-Battesti : Avant même d’élaborer une politique, on doit savoir ce que l’on met derrière les expressions économie sociale, économie solidaire, et entrepreneuriat social. Aujourd’hui tout le monde s’approprie le terme solidaire. Au-delà de la reconnaissance de l’existant, de ce qui est fait – notamment à travers les statistiques – il est nécessaire de savoir comment c’est fait et assumé.

Il y a un risque que l’économie sociale soit enfermée dans la gestion des pauvres. En effet, une méconnaissance de la réalité de l’ES fait peser un risque de la voir enfermée dans la gestion de ceux qui n’ont pas accès au marché. Le risque est aussi que sur ce segment, elle soit mise en concurrence avec des opérateurs qui sont là pour rechercher des profits et élargir leurs parts de marché, plus que de contribuer à l’émancipation des personnes. Il est donc essentiel que l’économie sociale soit reconnue dans la réalité économique et sociale – loin d’être marginale – qu’elle recouvre. Sa définition statutaire n’est pas suffisante.

Une nouvelle fois la question de la frontière est posée : quels sont les liens entre l’Economie sociale et l’entrepreneuriat social ? Est-ce qu’il faut inclure dans ce champ des initiatives telles que celles de Danone avec M. Yunus ? Si non pourquoi ? La question de la richesse – comment on la produit, est-ce qu’elle est produite différemment au sein de l’économie sociale ? – doit être également abordée.

Une politique de développement passe avant tout par la reconnaissance de l’économie sociale afin de lui laisser une place. Non reconnue elle ne peut pas exister. Lui donner une place c’est permettre aux acteurs de l’occuper. Cela peut paraître peu ambitieux mais c’est essentiel.

Aujourd’hui, grâce aux travaux de l’INSEE et des CRESS avec le soutien de la Délégation interministérielle à l’innovation, à l’expérimentation sociale et à l’économie sociale, nous disposons d’une image quantitative assez précise de l’économie sociale. Il faut la compléter par des études qualitatives en illustrant les chiffres par des retours d’expériences et d’initiatives, en traduisant ce que les chiffres ne peuvent exprimer autour de l’engagement notamment, des processus et des pratiques.

Il faut également organiser le débat entre l’ensemble des parties prenantes afin de mettre sur la table les éléments qui posent problèmes, les enjeux, les sujets qui fâchent, ceux sur lesquels ils refusent d’échanger. Il faut obliger les opérateurs à se rencontrer au sein de la mission qui a été confiée à Francis Vercamer. Les outils de financement ainsi que les modalités pour y accéder, l’hybridation des ressources, les services sociaux d’intérêt général (SSIG) doivent, entre autres, figurer à l’ordre du jour des discussions.

Rémi Laurent : N’est-il pas un peu paradoxal que l’économie sociale s’en remette à l’Etat pour définir sa politique de développement ? Cela pourrait signifier que l’ES pense que son développement ne passe que par des mesures législatives et financières. N’est-elle pas capable de trouver ses propres dynamiques et de créer ses outils pour conquérir de nouveaux territoires et attirer des nouveaux entrepreneurs ?

Nadine Richez-Battesti : En France, contrairement au Royaume-Uni ou en Allemagne, tous les secteurs économiques font systématiquement appel à l’Etat pour apporter des solutions – puisqu’il est impossible de les faire émerger en interne – aux crises ou définir des politiques de structuration, de soutien et de développement, tout en dénigrant son action.

L’économie sociale n’est donc pas singulière en la matière, elle n’échappe pas ou peu à la représentation dominante de l’Etat. C’est une représentation culturelle qui transcende les statuts, les secteurs. Est-ce que l’on peut se satisfaire de cette représentation culturelle de l’Etat comme pompier ? La réponse est non et il faut donc réfléchir aux modalités d’action, de transformation et de travail avec cet appareil, et ce aux différents échelons : celui des collectivités territoriales, le national et l’international. Compter sur ces propres forces est tout aussi illusoire que d’attendre tout de l’Etat dans un monde très interdépendant et chaotique, il faut forger des alliances, transformer des comportements et participer à la construction de la politique publique.

L’Etat et les collectivités doivent repenser leur posture en fonction des échelons européen et international. Sur la question des SSIG par exemple, l’Etat joue un rôle central qu’il ne faut pas sous-estimer, comme au niveau international sur les règles prudentielles ou les normes comptables sur lesquelles il pourrait être largement plus présent. Il est donc nécessaire d’avoir un Etat offensif au plan international, pour faire reconnaître, défendre et affirmer l’économie sociale, c’est un enjeu important.

Le niveau national est sans doute celui qui est le plus difficile à mettre en œuvre aujourd’hui, et pourtant la reconnaissance de l’économie sociale passe largement par cet échelon.

Au niveau local, on observe plus de tendances à la coproduction. Les dynamiques locales sont inversement proportionnelles à ce qui se passe au niveau national. Mais les acteurs de l’économie sociale et solidaire ne sont pas toujours à l’aise dans la coproduction. En effet, coproduire c’est aussi apprendre à produire de la politique publique. Il faut ainsi passer de la revendication à la production et savoir manager des dynamiques. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, nous avons appris en faisant. Il aurait fallu travailler sur des méthodes et des outils pour aller plus vite et réinjecter ces apprentissages dans les organisations

Passer de l’intérêt collectif à l’intérêt général facilite la coproduction de politiques publiques. Un autre sujet à aborder pour l’économie sociale et solidaire.

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