La Suède connaît l’une des ségrégations sexuées du marché du travail les plus élevées et un taux d’absentéisme féminin record. Un vrai paradoxe, au regard de la représentation souvent idéalisée du “modèle suédois”. Eclairage de Thierry Ribault (*), économiste, chercheur au Clersé-CNRS à l’Université Lille 1 et à l’Institut de Recherche de la Maison franco-japonaise de Tokyo.

La Suède connaît un taux d’absentéisme féminin très élevé. Comment expliquer ce phénomène ?

Une Suédoise active en emploi sur cinq – une sur quatre quand elle a un enfant de moins de 18 ans – n’est pas au travail. Il faut comprendre que le modèle suédois s’est construit autour de conventions prônant d’une part l’activité professionnelle, d’autre part un important investissement domestique des parents. Le système social garantit le maintien dans l’emploi et le maintien du revenu aux salariés qui s’absenteraient de leur travail pour une période donnée. Mais cela veut dire aussi que les femmes suédoises, plus que d’autres, subissent le phénomène de “double charge”. Non seulement le taux d’emploi des femmes en Suède est important, mais le temps domestique et parental féminin y est considérable. Lorsque le plus jeune enfant a entre 7 et 17 ans, les femmes actives consacrent cinq fois plus de temps aux enfants en Suède qu’au Japon, et 50% de plus qu’en France. Lorsque le plus jeune enfant a moins de 7 ans, un écart de 25 à 30% demeure avec chacun de ces deux pays.

Quel est l’effet direct de cette réalité sur le taux d’absence ?


Du fait de cette charge parentale, les femmes s’orientent plus souvent vers des emplois leur offrant davantage de disponibilité, au travers d’aménagements d’horaires ou du temps partiel. En 2005, plus de la moitié des femmes salariées travaillait dans les structures municipales ou étatiques. Paradoxalement, dans un contexte favorable à l’égalité de genre, la Suède connaît l’une des ségrégations sexuées du marché du travail les plus élevées, avec des emplois féminins concentrés dans les services sociaux publics et dans des “métiers féminins” : soin, éducation, santé, aide sociale.

Autrement dit des environnements et des métiers qui offrent des opportunités réduites en termes de progression de carrière…

Et où l’on enregistre des taux de pression professionnelle particulièrement élevés, car ce sont pour l’essentiel des emplois à forte composante relationnelle, avec beaucoup d’atypisme dans les horaires et les périodes de travail. Des emplois adaptés à l’investissement domestique des femmes, mais contraignants par ailleurs. D’où le poids particulièrement important des absences pour cause de maladie qui représente un quart des absences. Le cumul de la charge domestique et d’un environnement professionnel sous tension génère un taux d’absence pour raisons médicales deux fois plus élevé qu’en France. En 2005, plus de 37% des salariées suédoises entre 25 et 49 ans ont été absentes de leur travail pour des raisons de santé au cours des douze mois précédent l’enquête. Un ratio qui dépasse largement la moyenne européenne (22%).

Ces constats sont plutôt surprenants, au regard de la représentation assez communément idéalisée du “modèle suédois”…

Le système social suédois consacre l’émancipation des individus vis-à-vis du marché du travail, beaucoup moins l’émancipation par rapport au conjoint ou aux responsabilités familiales. Reste qu’il s’est incontestablement inscrit dans une logique progressiste. Mais d’une part, inscription dans le droit social et compensation financière des risques professionnels n’impliquent pas systématiquement prévention de ces risques. D’autre part, ce système social n’échappe pas à la mondialisation, ni au libéralisme économique et social. À ceux qui, à un moment ou un autre, veulent brûler tel ou tel modèle social pour en adopter un autre, on peut répondre que ce qu’il faut brûler c’est la simplification des représentations que l’on s’en fait.

(*) – Les absences au travail des femmes suédoises, revue Travail et Emploi, n°116, oct-déc 2008.

 Usages du temps, emplois des femmes et conventions en Suède et au Japon , revue Economies et Sociétés, n°30, Série Socio-Économie du travail, 1/2009.

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Au sujet de Muriel Jaouën

Journaliste de formation (ESJ Lille, 1990), Muriel Jaouën publie régulièrement dans le magazine de Place-Publique.Ses spécialités : économie sociale, développement durable, marketing, communication, organisations, management.

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ECONOMIE

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