Cet article est le premier d’une série de trois articles qui fait le point sur l’avenir de la presse, papier et internet. L’auteur établit dans ce premier texte le diagnostic général. .

Diagnostic

Durant les années 1980 et 1990, j’ai beaucoup fréquenté les journalistes. Après les exercices imposés, nous papotions volontiers sur les effets des NTIC sur la presse et la modernisation de leur métier. J’y ai rencontré une profession et des dirigeants vraiment peu armés pour affronter une économie de marché. Une majorité de mes interlocuteurs se désolait du retard pris par leurs patrons respectifs pour adapter leurs politiques aux techniques et aux pratiques qu’ils observaient sur le terrain. La plupart de ces dirigeants ne voyait pas trop l’intérêt d’investir dans la bureautique ou la télématique (comme on l’appelait à l’époque).

L’inconscience – et parfois l’arrogance – des patrons de presse vis-à-vis des modes de gestion et de travail en réseaux et de ce qui allait devenir l’économie numérique étaient proprement confondantes. Les responsables informatiques de l’AFP s’arrachaient les cheveux de constater le faible investissement de directions tenues par d’anciens journalistes dans la requalification de leurs organisations.

Même si les directeurs de presse n’ont pas été les seuls à ignorer l’importance stratégique que prendrait l’informatique, la presse est sans doute un des secteurs qui aura pris le plus tardivement le virage des NTIC. La plupart des titres, souvent dirigées par des journalistes chevronnés, mal à l’aise avec les technologies émergentes, a gravement sous estimé leur impact sur leur métiers.

Ces retards conceptuels, que je compte visiter en détail comme nous allons le voir, touchent de nombreux aspects de leurs métiers ce qui, indépendamment de leurs politiques rédactionnelles, fragilisent leurs titres. Aujourd’hui, ils constatent que la numérisation des industries des contenus va jusqu’à déstabiliser leurs produits de base : l’information. Ils en sont totalement responsables.

La presse classique craint la presse en ligne qui elle-même craint de ne pouvoir survivre.

Une majorité de titres traditionnels se porte mal. En France, le nombre de grands quotidiens a diminué des deux tiers depuis la dernière guerre et leurs dirigeants réduisent la couverture des évènements internationaux afin de limiter les frais. La presse en ligne symbolise parfaitement la rupture épistémologique due à la netéconomie.

Selon Yochai Benkler, entre 1840 et à 1950, le coût pour lancer un journal est passé d’environ 10 000 dollars à plus de 2 millions de dollars actuels alors que mettre un titre en ligne revient à quelques dizaine de milliers de dollars. C’est dire la rupture stratégique qui se pose à la profession. Le modèle économique et les contraintes de fabrication, d’exploitation, de distribution et même la nature du produit (et des contenus) sont remis en question. Comme aux Etats-Unis, seuls les quotidiens régionaux préservent leurs modèles économiques avec les annonces locales et résistent encore à la presse en ligne. Mais pour les autres, c’est réduction des coûts d’un côté et recherche de ressources financières nouvelles de l’autre.

La presse découvre les effets schumpétériens de sa brutale transformation sous la triple influence de la numérisation, de la distribution électronique et de la modification de son modèle économique due à la volatilité de son lectorat. Un lectorat qui s’informe par d’autres canaux que la presse papier.

Presse Gratuite ou payante deux modèles antagonistes!

La taille et les évolutions prévisibles des marchés publicitaires autour desquels se pressent un nombre croissant d’acteurs laissent augurer des temps difficiles pour certains. La presse, qui a cru pouvoir adapter simplement son modèle économique à la presse en ligne, y laisse des plumes. Beaucoup de plumes. On pourrait croire que la presse en ligne porte atteinte aux revenus publicitaires de la presse traditionnelle. Il n’en est rien.

En France, avec 73% du total, la presse et la télévision continuent à se tailler la part du lion des investissements publicitaires. Internet avec 6,2% du total ne capte pas une part bien significative des budgets. De plus il s’agit souvent d’opérations de communications promotionnelles de types mailings list. Pas de quoi en faire un plat… Sauf que.. sauf que les entreprises et les média-planneurs constatent que les plan médias qui utilisent internet sont majoritairement plus efficaces que les modèles de diffusions traditionnels. Cela explique, au moins partiellement, que la suppression de la pub TV du service public profite plus à des chaînes thématiques et à la presse en ligne ciblée plutôt qu’à la presse traditionnelle qui couvre néanmoins 36,7% des investissements.

La presse traditionnelle subit une déformation de la concurrence face à la presse électronique

Les internautes paient déjà des abonnements qui peuvent être conséquents au transporteur. Les opérateurs en devenant des fournisseurs de services intégrés proposent, en plus d’une connectivité de base, de vastes bibliothèques de contenus attractifs. Une des difficultés à contourner pour la presse en ligne reste celle d’un Internet payé à un opérateur qui fait son blé sur la mise à disposition « gratuite » de contenus issus … de la Presse.

L’opérateur ou FAI mène sa barque en alignant sa stratégie sur l’augmentation de ses abonnés. Les opérateurs de services en ligne coupent les jarrets de la presse papier en offrant des contenus gratuits souvent issus du travail rédactionnel des journalistes ou des contenus publics des réseaux sociaux et des blogs. Ils s’arrangent ensuite pour proposer des services complémentaires comme la téléphonie, des services de messageries et des offres spéciales (Comme le cinéma ou les bulletins sportifs mais … pas encore la presse !) qui font grimper l’addition. C’est de bonne guerre puisque les pouvoirs publics ont accepté cette distorsion des concurrences sur les marchés de l’économie numérique.

 – Retrouvez les deux autres volets de « La Presse malade d’elle-même »

Deuxième volet à lire sur place-publique

Troisième volet à lire sur place-publique

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Au sujet de Yan de Kerorguen

Ethnologue de formation et ancien rédacteur en chef de La Tribune, Yan de Kerorguen est actuellement rédacteur en chef du site Place-Publique.fr et chroniqueur économique au magazine The Good Life. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages de prospective citoyenne et co-fondateur de Initiatives Citoyens en Europe (ICE).

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Le Magazine, Médias et démocratie

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