Stress : ce mot est attesté en anglais depuis le XIVe siècle. Il a d’abord signifié « épreuve, affliction », puis « pression, contrainte, surmenage, agression ». Il est la réduction d’un autre mot anglais datant du XIIIe, distress, qui, comme beaucoup de termes anglais, est lui-même emprunté à l’ancien français, conjuguant deux mots : destrece (« détresse ») et estrece (« étroitesse, oppression ») qui, en eux-mêmes, désignent bien les deux dimensions psychiques et physiques du stress .

Le sentiment d’une oppression physique, liée à un surmenage ou une agression n’est donc pas récent puisque la langue, y compris la nôtre, sait le nommer depuis plus de 8 siècles.

Mais ce n’est qu’en 1950 que le stress reviendra dans notre dictionnaire hexagonal, sous la forme anglaise, pour faire aujourd’hui partie du vocabulaire quotidien. « Me stresse pas ! » : les jeunes l’utilisent à profusion là où l’on aurait dit naguère, plus légèrement : « Ne m’embête pas, ne m’ennuie pas ! ».

Entretemps, en 1936, l’endocrinologue canadien Hans Selye lui avait donné ses lettres de noblesse scientifique en lui donnant le sens de « réponse de l’organisme aux facteurs d’agression physiologiques et psychologiques, ainsi qu’aux émotions qui nécessitent une adaptation ».

Travail coupable

Depuis, nous sommes tous stressés, victimes plus ou moins consentantes d’une « pression » qui s’exercerait sur nous en permanence, sans qu’on sache toujours discerner qui « nous met la pression » ? Nous-mêmes, nos proches, nos chefs, notre mode de vie, le monde « fou » dans lequel nous vivons ?

Pourquoi, depuis une dizaine d’années, cette sensation, qui pourrait n’être que ponctuelle, occupe-t-elle ainsi, de manière toujours plus prégnante, l’horizon de nos vies ? Ou pourquoi y semblons-nous de plus en plus sensibles au point que, dans nos sociétés développées, non seulement nous avalons de plus en plus de psychotropes , mais que l’État légifère sur le « harcèlement moral » considéré comme une source du stress au travail, puis que les syndicats ont signé unanimement un accord national interprofessionnel sur le stress au travail ? Et la CGT ne manque pas de relever que le texte « constitue une avancée, en particulier dans la reconnaissance de l’existence de liens entre l’organisation et la relation du travail, et l’émergence du stress ».

Le coupable est ainsi désigné : le travail.

Le travail, le fameux « tripalium », est à l’origine du mal. On en entend encore le sens douloureux quand on dit qu’un boxeur « travaille » son adversaire au corps. Le stress existe donc depuis fort longtemps, sans doute depuis la naissance de la conscience chez l’Homo Sapiens, mais ce qui est nouveau, c’est qu’il est aujourd’hui reconnu comme un mal, voire une maladie, et qu’on pense en connaître la cause principale, si ce n’est exclusive : le travail.

En réalité, lorsqu’on dit cela, c’est que le regard à tendance à se porter sur le côté obscur du travail, oubliant son côté lumineux. Et il y a certainement des raisons à cela, sur lesquelles nous reviendrons. Mais rappelons que depuis longtemps, là encore, les hommes ont perçu l’ambivalence du travail qui est à la fois souffrance et plaisir, aliénation et épanouissement.

Ambivalence

Sans remonter trop loin, le philosophe Hegel, dès le début du XIXe siècle, a exprimé cette ambivalence au travers de la dialectique du Maître et de l’Esclave. Le travail est fatigant, rebutant, chronophage, reconnaît-il, il est un moyen de survie, parfois une marque d’esclavage. Mais en même temps, c’est grâce à lui que nous modelons le monde à notre image, que nous prenons conscience de nos forces et de nos limites, que nous nous formons réellement. Dès lors, et bizarrement, dans une société aristocratique, pendant que le maître stagne en demeurant dans l’oisiveté, l’esclave progresse dans sa maîtrise de lui-même et du monde.

Karl Marx va dans le même sens. S’il combat l’aliénation de l’ouvrier par le patron, qui lui vole une partie de son travail, c’est justement parce qu’il valorise le travail qui, pour lui, exprime notre essence humaine et nous permet de transformer la nature. Le travail est trop précieux pour en faire une cause de souffrance. Il faut que le travailleur se réapproprie les moyens de production pour faire cesser l’exploitation et profiter du fruit de son travail.
Et, aujourd’hui, pour le sociologue Michel Crozier : « Le travail est et restera une valeur fondamentale. Il est ce qui permet la rencontre de l’homme avec le monde, il apporte la contrainte en même temps que la création. Il est à la fois noble et ignoble. Le travail peut et doit changer. Mais il demeurera. Sans travail on n’appartient pas au monde ».

Souffrance paradoxale

Mais nous vivons, semble-t-il, un paradoxe. Moins le travail est aliénant de fait, plus il est vécu comme tel. Plus nous nous libérons de la rudesse de ses contraintes, moins nous supportons celles qui restent.

On ne peut pas nier, objectivement, que plus personne, dans nos pays développés, ne subit le sort qui était celui des mineurs ou des ouvrières des filatures du XIXe siècle ou même des OS travaillant sur les chaînes des années 1950. Et nous travaillons deux fois moins qu’eux en vivant beaucoup plus longtemps. Nous sommes aussi plus libres. De manière plus contemporaine, nous sommes également très privilégiés par rapport aux peuples des pays émergents, corvéables à merci, mais qui semblent satisfaits de l’être parce qu’enfin, ils ont du travail et gagnent mieux leur vie.

Pourquoi, alors, dans nos sociétés, le travail est-il vécu par un nombre croissant de salariés comme une souffrance ? Pourquoi de moins en moins osent affirmer qu’il peut être aussi un plaisir ? Le psychiatre Christophe Dejours, spécialiste du sujet et qui a publié il y a une dizaine d’années un livre au titre éloquent, Souffrance en France (Le Seuil, 1998) y voit une sorte de fatalité. Pour lui, la souffrance est inhérente au travail et donc inévitable : entre ce qui nous est prescrit de faire et la réalité, il y a forcément, un écart un décalage. C’est ce dysfonctionnement et la nécessité de s’adapter qui provoquent la souffrance.

Perte de sens

Beaucoup de psychiatres et de sociologues se sont penchés, depuis 20 ans, sur cette souffrance au travail pour tenter d’en comprendre les causes de plus en plus finement. Résumons les grands axes de ces analyses.

La souffrance viendrait d’abord d’une perte de sens, à trois niveaux.

En premier lieu, la manière « insensée » de faire ce qu’on fait. Michel Crozier, là encore, l’a souvent souligné : la frustration des salariés vient du fait qu’ils jugent mauvaise l’organisation de l’entreprise (« La façon dont nous procédons est idiote, absurde et inefficace »). Quand elle ne tourne pas bien, à leurs yeux et parce qu’on ne leur a pas demandé leur avis, ils ne sont pas satisfaits.

A un deuxième niveau, l’insatisfaction naît d’une méconnaissance du projet global de l’entreprise : pourquoi fait-on ce qu’on fait ? Comment cela s’inscrit-il dans la stratégie de l’entreprise ? Est-ce vraiment utile ?

Au troisième niveau, enfin, plus général, plus sociologique, c’est le sens même du « productivisme » qui est contesté : à quoi sert de produire toujours plus des produits dont nous n’avons pas vraiment besoin et de forcer une consommation qui détruit la planète ?

C’est effectivement ici, la partie positive du travail, constructive, formatrice, celle qui valide notre contribution au monde, qui est en cause et dont le salarié a l’impression d’être privé. Il ne lui reste que la partie négative, contraignante, répétitive, dévalorisée : « fais ce qu’on te dit de faire sans te poser de questions ».

Management archaïque

L’économiste Thomas Philippon éclaire cette dévalorisation et cette perte de sens du travail sous un autre angle, celui d’un management archaïque, spécifiquement français . Pour cet auteur, on a affaire à une « crise des valeurs collectives : une crise non pas du désir individuel de travailler, mais de la capacité à travailler ensemble. »

Cela est dû à la persistance d’un système bureaucratique paralysant doublé d’un modèle hiérarchique traditionnel, à un manque de confiance et de délégation, à une absence de renouvellement des élites et à un capitalisme d’héritiers qui maintient les statu quo. Il ne fait pas toujours bon de travailler dans les entreprises françaises traditionnelles où il y a contradiction entre l’autonomie et l’initiative que le management prétend demander à chacun et une structure pyramidale qui demeure forte.

Selon plusieurs enquêtes réalisées auprès des dirigeants, la France est 57e sur 60 pays pour la qualité des relations sociales (dernière des pays riches). D’autres sondages auprès des salariés montrent que la France arrive dernière des pays européens pour « la liberté de prendre des décisions dans son travail » et avant-dernière (devant la Grèce) pour la « satisfaction dans son travail ».

Dans les 20 premières entreprises où il fait bon travailler en France, on trouve 12 entreprises américaines (3 aux premières places) et seulement 5 françaises. Pour l’économiste, il existe bien une relation directe et stable entre les pratiques managériales et les entreprises où « il fait bon travailler ».

Ce management bureaucratique vient certainement renforcer la mauvaise image dont pâtissent déjà les entreprises dans notre pays.

Matière grise et Individualisme

Il faut encore ajouter deux facteurs qui ont accru notre sensibilité au sentiment de stress en entreprise : l’individualisme qui pousse à porter plus d’attention à soi-même et l’utilisation toujours plus grande de la matière grise dans le travail.

Les luttes collectives avaient ceci de bon qu’elles extériorisaient les angoisses personnelles en revendications communes. Chacun se sentait donc porté par les autres et l’ennemi de classe était facile à identifier. La progression de l’individualisme favorise l’autonomie et la liberté. Mais en contrepartie, elle conduit à l’isolement et fait porter la responsabilité de sa vie, de ses choix et des actes sur chacun.

Tout le monde n’est pas prêt à cette libre solitude et à cette responsabilité personnelle qui sont parfois ressenties comme un lourd fardeau. D’autant plus que ce même mouvement individualiste incite à rechercher le bonheur particulier et à se regarder avancer dans cette quête du bonheur. Voyant qu’on ne l’atteint pas assez vite, on s’en attriste encore plus.

De même, la libération progressive d’un travail répétitif et taylorien où seuls le corps, « la force des bras » semblaient sollicités se paye d’un engagement intellectuel beaucoup plus important. A quelque poste que l’on soit, on se doit maintenant de réfléchir et de prendre des initiatives. Cette implication de l’intelligence et de la psyché a notamment pour conséquence un abaissement des frontières entre vie personnelle et vie professionnelle. On pense le soir ou le week-end à son travail, les neurones se déconnectent moins facilement que les fibres musculaires.

L’activité professionnelle est ainsi plus intéressante, mais plus prenante et finit parfois par être vécue comme envahissante. Surtout, elle fait porter la responsabilité du succès ou de l’échec sur l’individu salarié plus que sur le collectif de l’entreprise. Ce n’est pas toujours facile à supporter.

Un symptôme de nos contradictions

Conséquence de tout ce qui précède, le travail a fini par occuper une place paradoxale dans les pays riches : on le rejette et on le vénère, on en réduit l’importance et on en manque. Certains en ont trop, d’autres pas assez. Il est une valeur en baisse et un besoin en hausse. Il est indispensable pour vivre décemment et souvent vécu comme une entrave à l’existence.

En 30 ans, notre rapport au travail a radicalement changé. Il n’a plus la place centrale qu’il a pu avoir dans la société industrielle, il est devenu une activité humaine parmi d’autres. Dès lors, ceux qui ont une activité intéressante ne la perçoivent plus comme un travail, même s’ils en tirent des revenus, et ceux qui ne s’épanouissent pas dans leur travail, le subissent comme une contrainte, même s’ils sont bien payés – et a fortiori s’il ne le sont pas suffisamment.

Ainsi, le travail est bien devenu un important facteur de stress pour nos contemporains, peut-être le principal, comme certains l’affirment. Il serait ridicule de le nier au regard des constats et des statistiques qui abondent sur le sujet. Mais, en même temps, si l’on suit les analyses qui précèdent, ne faut-il pas plutôt le voir comme un symptôme de ce décalage entre la valorisation « idéologique » du travail et la réalité d’un travail souvent dévalorisé dans les faits, comme le signe tangible de nos contradictions à l’égard du travail ?

La généralisation du stress, qui atteint toutes les catégories de salariés, n’est-elle pas d’abord la marque d’un dysfonctionnement de nos structures de travail, du grand écart que chacun doit faire entre ses aspirations à un plus grand épanouissement personnel et des routines professionnelles qui ne parviennent pas à tenir compte de cette demande nouvelle ?

Et ce symptôme est certainement plus positif qu’il n’y paraît. Car, si on perçoit aujourd’hui qu’on n’est pas heureux dans son travail, c’est qu’on pense qu’on peut l’être. Du temps de l’usine taylorienne, la question ne se posait même pas. Le bonheur, si on y songeait, s’arrêtait aux portes de l’atelier.

Un progrès social vers le bien-être

En ce sens, la reconnaissance du stress en entreprise constitue un indéniable progrès social. Être sensible à cette souffrance, en parler, c’est souligner, en effet, que la dimension obscure, aliénante du travail n’est plus acceptable dans une société moderne et c’est donc, en contrepoint, vouloir renforcer sa dimension noble, formatrice et créative.

C’est ouvrir les portes de l’entreprise à un possible bonheur ou tout au moins à un certain bien-être. C’est sous cet angle constructif qu’il me semble utile et efficace d’aborder ce problème du stress. La responsabilité de l’entreprise et de son dirigeant, en la matière, est moins de guérir que de prévenir, moins de parer aux dysfonctionnements que d’anticiper les changements.

Le défi posé aux entreprises n’est pas de multiplier les cellules psychologiques, même si elles peuvent être nécessaires, dans l’urgence. Il est de créer les conditions d’un mieux-être qui permettra que se réduisent les décalages entre discours et réalité, que s’améliorent les relations sociales, que le travail retrouve un sens, que chacun ait vraiment le sentiment que sa contribution au projet collectif est reconnue.

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Au sujet de Bruno Tilliette

Bruno Tilliette est journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants. Il a participé à la création de plusieurs universités d'entreprise. il est coauteur de La Crise de l'intelligence avec Michel Crozier (InterEditions, 1995). Bob Aubrey et Bruno Tilliette ont reçu le Prix Dauphine en 1991 pour leur premier livre écrit en commun sur la formation en entreprise, Savoir faire savoir (InterEditions, 1990).

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